(Plateau de la Peyre Rouge, pas de l’Aiguille et refuge du Chaumailloux, Vercors, 1984)

Nous avions déjà pris nos quartiers pour la nuit, l’homme à la moustiquaire et moi, quand les deux belges sont arrivés. Maintenant que ce versant de la montagne se trouvait dans l’ombre, la fraîcheur s’abattait brusquement, nous incitant à sortir les pulls de nos sacs. Je me souviens fort bien de cet homme, de notre rencontre, je pourrais encore aujourd’hui, une trentaine d’années plus tard, décrire par le menu les quelques heures que nous avons partagées tous deux, retrouver sur une carte sans trop de peine les lieux exacts, le sentier tant espéré que j’avais fini par découvrir en lisière du plateau, les bosquets d’arbustes entre lesquels serpentait cette piste providentielle, et, au détour du chemin, le caillou sur lequel il était assis, baignant de sueur, puis ces quelques mots, une gorgée tiède bue à la gourde qu’il m’a tendue, et comment nous avons marché ensemble jusqu’au refuge, les eaux du ruisseau dans lequel nous nous sommes baignés ensuite, puis la manière dont nous avions disposé nos affaires pour la nuit sur les couchettes en bois et l’arrivée tardive de ces deux improbables randonneurs, je me remémore ces moments toujours saisi du sentiment vague qu’une chose importante s’était jouée ce jour-là, avec ces hommes rencontrés par hasard, une suite d’événements dont l’impact sur ma vie d’après m’apparaît avec évidence déterminant, tout comme, bien des années plus tard, cette chute en montagne dans le Cantal, au cœur de l’hiver cette fois, et les heures passées dans la neige à m’efforcer de survivre, se sont imprimées dans les recoins les plus profonds de ma mémoire, modifiant en profondeur la manière dont je me rapporte désormais au monde, aux autres, et à moi-même. Combien d’événements, finalement, méritent, quand on les examine au soir de l’existence, qu’on leur consacre un récit ? La réponse dépend en partie, je suppose, du degré d’appétence qu’on a pour le récit – certains, qui semblent n’avoir pas vécu grand-chose de notable, en font des tonnes avec ce peu, d’autres, qu’on tiendrait sans hésitation pour d’insatiables aventuriers, font montre d’une discrétion déterminée quand par hasard on les interroge, et gardent le silence sur les aventures qu’on leur prête. Quand j’étais adolescent, je souffrais de n’avoir pas suffisamment vécu. C’était évidemment stupide, car après tout, à seize ans, on sort à peine de l’enfance. Toutefois, désireux de rattraper le temps que je pensais avoir perdu, je me lançais corps et âmes dans des aventures, plutôt que d’attendre que le destin m’offre des occasions de grandir. C’est ainsi que l’été de ma seizième année, j’accomplissais, obéissant à l’injonction que je m’étais donnée à moi-même, cette randonnée solitaire sur les hauts-plateaux du Vercors, ce rite de passage improvisé de l’enfance à l’âge adulte, de l’ennui à l’aventure. Et cette journée et cette nuit, et ce marcheur rencontré au sortir du plateau brûlant, m’avaient semblé, et me semblent encore, riches de significations, pour la plupart incompréhensibles, mais dont le caractère mystérieux n’a jamais cessé de me hanter et d’influer sur mes rêves futurs.
Je me souviens donc de cette fin d’après-midi, quand j’ai fait la rencontre de l’homme à la moustiquaire, de la soirée qui a suivi, quand les deux belges nous ont rejoint au refuge, et du petit matin quand nous nous sommes quittés, mais, étrangement, je ne saurais dire à qui j’ai eu affaire, bien qu’ayant certainement conversé avec lui et de fait, s’il m’a livré quelque chose de son histoire, ne serait-ce qu’un prénom, j’ai tout oublié.

Les deux belges, après une brève baignade dans les eaux glaciales de la rivière, et s’étant enfin délivrés du fardeau du sac qui leur sciait les épaules, s’empressèrent de s’asseoir à nos côtés autour de l’unique table au centre de la bâtisse. Ils étaient costauds tous les deux, blonds comme les blés et le visage déjà écarlate après une journée à grimper sous le soleil. L’un d’eux travaillait dans la finance, et l’autre dans les assurances. Ils s’étonnaient de me voir ici : « Tu as juste seize ans, et tu crapahutes comme ça, tout seul ? ». Ils avaient déposé le contenu de leurs sacs à dos sur la grande table au centre de la cabane, étalant six bouteilles de bière, deux boîtes de cassoulet, des assiettes en faïence, mult verres, toute une batterie de cuisine au grand complet, fourchettes, couteaux, cuillères, grandes et petites, sans oublier une dizaine de bouquins, un lecteur radio-cassettes, puis un réchaud à gaz avec les recharges qui conviennent, et encore des pulls, des chemisettes, des sous-vêtements à n’en plus finir, de quoi remplir une garde robe, une paire de chaussons et, bien entendu, la toile de tente, vous auriez du voir la toile de tente, de quoi ranger des meubles là dedans, un réfrigérateur, un téléviseur, on aurait presque pu se tenir debout ! Vingt kilos par sac, au moins ! Des novices de la randonnée évidemment  ! Leur première montagne assurément ! J’ai dit : « Vous faudrait un porteur les gars ! »

Ils étaient arrivés au sommet du col dans un état proprement ahurissant, le chemin qui montait depuis la gare de Clelles jusqu’ici n’était pas bien difficile, du plat pendant quinze kilomètres suivi d’une montée assez raide mais brève jusqu’au refuge, mais ça les avait tout bonnement épuisés, ils suaient comme des fontaines montées sur pattes, et les voilà qui projetaient de traverser le massif jusqu’à Veynes. C’était dingue ! Mon compagnon et moi leur avons fait un peu la leçon : « Boîtes de conserve proscrites ! Un plat creux en inox, une fourchette, une gourde, et basta ! » L’homme à la moustiquaire riait de bon cœur et, reluquant avec insistance la bière et le cassoulet : « Va vous falloir de l’aide ! », après quoi le dit cassoulet réchauffait doucement dans la casserole et nous avons entamé les bières. Les deux blondinets arrivaient de Bruxelles le matin même, ayant pris le train jusqu’à la vallée sur un coup de tête, marre du bureau, marre des chiffres, envie de prendre un grand bol d’air (et une bonne suée ! Pour ça, ils étaient servis !). L’homme à la moustiquaire et moi prenions un bain dans la rivière, tout à fait nus, quand nous avions vu débarquer les belges, deux loques se hissant sur le sentier qui menait au refuge. Une magnifique cabane en réalité, d’une forme étrange, octogonale si mes souvenirs sont bons, ouverte toute l’année et par tous les temps, de confortables couchettes le long des murs, une table au milieu avec quelques chaises, et non-gardée, donc gratuite, le bonheur.

Avec l’homme à la moustiquaire, avant l’arrivée des belges, on était assis dans l’eau si froide, on parlait sans doute de la journée désormais finissante, de l’orage qui s’était abattu la veille – j’avais grimpé par une prairie en pente et, en glissant dans les hautes herbes humides, m’étais retrouvé nez à nez avec une énorme couleuvre jaune et verte roulée sur elle-même : comment j’ai par la suite couru comme un dératé en levant les genoux aussi haut que possible jusqu’à la station de remonte-pente juchée sur la crête, ça je ne le lui ai pas dit, j’ai fait le fier, le gars qu’une couleuvre n’effraie pas, alors qu’en vérité j’ai hurlé de terreur, j’ai hurlé « Maman !» À cause de cette jolie couleuvre dormant paisiblement sous l’orage naissant. Lui, il avait quitté sa moustiquaire et jouait de ses doigts avec l’eau du torrent, le pénis flottant juste sous la surface, on était épuisé l’un comme l’autre, il avait fait une chaleur écrasante, on s’était rencontré au sortir du plateau de la Peyre Rouge, c’était la première fois dans ma vie, où, traversant ce plateau désertique, j’avais cru mourir, mourir de soif, mourir d’épuisement, je me voyais déjà dans mon délire réduit à l’état de squelette, dévoré par les vautours et les renards, les os coincés entre deux pierres de schiste. Errant plus mort que vif, j’avais fini par débusquer un bout de sentier à travers de prometteurs bosquets de genévriers, et l’avais trouvé là, assis sur un gros caillou, une large moustiquaire, attachée à sa casquette, dissimulant à moitié son visage, la tête dans les mains, manifestement aussi désespéré que moi.

En me voyant surgir à l’entrée du sentier, il s’était redressé un peu. Comme un imbécile, j’avais d’abord continué de marcher, comme si tout allait bien, je suis passé devant lui comme si de rien n’était, alors que dix minutes auparavant, j’envisageai avec terreur ma propre mort. J’ai dit bonjour et il m’a salué poliment en retour, j’ai encore avancé de deux ou trois pas, puis je me suis retourné et il m’a regardé en souriant tristement, et nous avons souri tous les deux, on était aussi perdu l’un que l’autre, aussi épuisé, mais il lui restait un peu d’eau au fond de sa gourde et il m’a proposé à boire. Puis nous avons cherché ensemble le chemin jusqu’au refuge, marchant d’un pas plus leste du seul fait que nous étions deux, et, quand le ruisseau au pied de la modeste bâtisse s’est mis à chanter gentiment sur notre passage, aucun mot n’avait été nécessaire, aucune concertation, aussitôt nous étions aussi nus que possible et les pieds dans le torrent, nous nous aspergions en hurlant à cause de la fraîcheur de l’eau. J’avais vécu l’enfer et désormais j’étais au paradis.

L’enfer ! Un désert de cailloux, pas un arbre, juste quelques malheureux arbustes disséminés dans l’immensité, pas le moindre ombrage, des cailloux et de la terre, une terre rougeâtre, à perte de vue, et le sentier, ça faisait des lustres que je l’avais perdu, si tant est qu’il y en ait jamais eu dans ce coin du monde, de sentier, quelques cairns disposés ici et là qui me narguaient : les bergers, paraît-il dressaient ces monticules de pierre au hasard pour égarer les randonneurs, au prétexte que ces derniers dérangeaient les bêtes – légende ou pas, ces repères constituaient la seule empreinte humaine dans le paysage, et je me traînais d’un tas de cailloux à l’autre, ou bien je visais un arbuste maigrelet, cherchant un filet d’ombre, marchait mécaniquement, comptant huit pas, un, deux trois quatre cinq six sept huit, après quoi je m’accordais une pause, à chaque fois de plus en plus longue, les lanières du sac me déchiraient les épaules, et bientôt ma gourde était vide, j’avais bu les dernières gorgées, je m’étais mis à pleurer, j’avais seize ans, je ne voulais pas mourir déshydraté sur le plateau de la Peyre Rouge, je ne voulais pas mourir de soif comme les résistants qui, durant la guerre, s’étaient réfugiés autour de ce plateau, fuyant les convois de soldats allemands, et n’avaient pas eu d’autre choix que de traverser cette aridité à pied, ces hommes dont les squelettes se sont fondus, imaginais-je, avec le décor minéral du plateau, dont les os se sont mélangés à la pierre, et, avec le temps, et avec la chaleur, sont devenus pierre, si bien qu’il me semblait au fur et à mesure que je titubais vers une fin certaine, que chacun de ces cairns découpant l’horizon embrumé de chaleur figurait le corps d’un homme mort, figé, hybride sinistre de chair minérale, et je croyais que le même sort m’était réservé, je pleurais, j’avais seize ans, une telle souffrance ça n’était pas permis, mes parents me manquaient, ils m’avaient fait confiance, ils pensaient que je connaissais bien la montagne, à six ans, je grimpais déjà, je n’avais pas peur, l’été d’avant, j’avais déjà marché seul deux jours durant, dans le Mercantour, dormant à la belle étoile, et je m’ennuyais tellement, je m’ennuyais à crever durant les cours, les cours ne m’intéressaient pas, je n’écoutais pas mais regardais par la fenêtre, les vieux arbres pourrissants, les bâtiments gris, je regardais le ciel, je rêvais de montagne, je rêvais de solitude, les autres parlaient tandis que je marchais solitaire dans la montagne, sentant les lanières du sac me déchirer les épaules, il me semblait que la vie véritable se jouait là-bas, dans les grands espaces, pas ici, entre les murs du lycée, mais cet après-midi-là, mes parents me manquaient, les autres me manquaient, n’importe quel autre aurait fait l’affaire, et d’ailleurs, dans l’aveuglante lumière qui baignait le désert de pierres, n’était-ce pas au loin une silhouette humaine, n’y avait-il pas derrière ce monticule de pierres, ce signe élevé là par des hommes et qui ne signifiait rien, sinon la perdition, un homme qui marchait, ou plutôt divaguait, comme moi, une forme émergeant de l’infinie clarté informe, mais non ! aussitôt aperçu, cela disparaissait, je délirais ! J’étais en proie aux mirages, je projetais sur l’horizon angoissé mes désirs les plus chers ! Non ! J’étais bel et bien seul, j’avais seize ans, et j’allais finir peut-être effondré sur la terre rouge, sous l’abri pathétique d’un arbuste piquant, la tête reposant contre un rocher, avec pour seule compagne une vipère aux yeux perçants. Toutefois, le mirage avait persisté, la silhouette d’un homme marchant là-bas devant moi, puis un autre mirage, une étendue sombre, des arbustes et quelques arbres, presque un petit bois, sur ma droite, puis, le mirage n’en était plus vraiment un, et, je devinais une sente timide serpentant vers les bois, et je vis cet homme assis, avec sa moustiquaire sur le nez.
La nuit, les deux belges, l’homme à la moustiquaire et moi, nous avions ronflé de concert, cuvant nos bières, repus et confiants. À l’aube, les deux belges dormaient encore. En prenant garde à ne pas les réveiller, nous nous étions glissés dehors dans le froid du petit matin, et, sans avoir pris la peine d’un petit déjeuner, avions entrepris de marcher tranquillement, vers le sud, traversant de belles prairies verdoyantes. L’air était encore frais, les montagnes répandaient leur ombre sur le chemin large. On ne se parlait pas. Du reste la veille on ne s’était pas dit grand chose, je ne savais rien de lui, et il ignorait tout de moi. Qui était-il ? Pas un de ces sportifs qui vous envahissent la montagne, équipés à la mode, quasiment à la course là où la décence et le respect vous invitent plutôt à marcher, non, plutôt une sorte de vagabond, mais on n’en trouve pas des vagabonds sur ce genre de chemin, les vagabonds d’aujourd’hui, ils vont sur les routes, de villes en villes, ils ne se perdent pas dans les montagnes, avec une moustiquaire sur le nez, plutôt un vagabond d’autrefois, ou bien un ancien légionnaire, ou encore un repris de justice, peut-être un type louche, peut-être fuyait-il quelque chose, peut-être était-il vraiment perdu, pas seulement comme la veille, comme nous étions perdus l’un et l’autre, mais perdu depuis des années, perdu hier comme il était perdu aujourd’hui ?

Au premier embranchement, il s’arrêta et dit : « Tu vas de quel côté ? ». Moi, je ne savais pas vraiment. Le sentier balisé, rassurant, filait sur la pente du Grand Veymont, alors je montrai la montagne et suggérai sans conviction : « Par là ? ». Lui, souriant et désignant la plateau qui s’étendait à l’infini sur la gauche, à l’opposé donc : « Alors je vais par là ». Et de replacer sa moustiquaire avec soin jusqu’au menton.