Un écrivain, fut-il apprenti écrivain, fut-il médiocre, fut-il écrivain à l’essai, a besoin de passer deux heures à la terrasse du bar de l’Escale, près de l’embarcadère du lac de Garabit. Un écrivain, quel qu’il soit, ne doit en aucun cas manquer les douceurs particulières d’un été indien, le soleil grisant, les vaguelettes agitant discrètement les bateaux. On est en septembre, en septembre, je deviens dingue, je dois impérativement prendre soin de moi, me consacrer autant que possible à mon bien être.
Je m’adonne au fameux penser-à-rien en dégustant un café et une crème glacée au caramel recouvert d’une double nappe de chocolat pendant que le chien explore tranquillement les alentours. Absolument personne en ce début d’après midi. Les bateaux sont à quai exceptés deux barques motorisés, occupées par des pêcheurs discrets qui font la sieste cachés près des rochers.
Seuls quelques retraités dispersent leurs vieux jours en parcourant la France, aujourd’hui le Cantal, le viaduc, la cité médiévale, ce soir le Puy Mary, on dormira à Salers, et demain, demain, la Lozère !. Ils dépensent vaguement l’argent âprement gagné durant toute une vie de labeur, pendant que leurs enfants triment, et que leurs petits enfants sont à leurs études en vue de trimer à leur tout — leur tour viendra, ça viendrait à l’idée de personne aujourd’hui d’étudier pour le plaisir ? — Pourquoi devrais-je attendre mon tour, mes vieux jours, pour me promener de la sorte, jouir de cette brise timide qui caresse ma nuque, et du doux clapotis des bateaux ? Qui me garantit que ce magnifique été indien n’est pas mon dernier été indien ? Pourquoi s’enfermer dans un bureau ou à l’atelier, s’épuiser à faire tourner la chaîne de production, pour la satisfaction de quelques nantis, qui vous paieront chichement, alors que, si ça se trouve, en ce moment même, une maladie sournoise et terrible est en train de ronger l’intérieur de mon ventre, que mes organes pourrissent inexorablement, que des cellules malignes se reproduisent à toute vitesse et colonisent chaque partie de mon corps ?
Je voudrais profiter de chaque jour de septembre, car peut-être chaque jour compte, peut-être est-il question de jours, et non pas de semaine, de mois ou d’années, peut-être je ne serais plus là pour raconter, l’année prochaine, une journée de septembre aussi parfaite que celle-là.
Et j’ai bien mérité de jouir de chacun de ces moments, de ces heures du jour, car, voyez-vous, mes nuits sont atroces, sanglantes, saturées de carnages et de tueries, il me faut le jour conjurer mes nuits, sauver ce qui peut l’être. S’abîmer dans la journée dans l’enfer d’un bureau ou d’un atelier, quand vos nuits déjà, donnent un avant-goût de l’enfer, c’est une vie qui ne vaut pas la peine d’être vécue. Si encore mes nuits valaient la peine, si mes nuits étaient douces, suaves, reposantes, je supporterai peut-être, pas tous les jours et pas toute l’année bien sûr, mais ponctuellement, de perdre mon temps au bureau ou à l’atelier, de trimer pour enrichir quelques actionnaires infiniment plus fortunés que moi, du genre de ceux qui possèdent les plus imposants bateaux attachés à cet embarcadère, mais dans les conditions présentes, il nen est pas question, je ne veux pas rajouter de la souffrance à la misère, c’est déjà bien assez, il y aurait de quoi devenir dingue, et en septembre, je suis toujours sur le point de devenir dingue, il vaut mieux prévenir que guérir comme on dit, surtout qu’on ne guérit pas toujours, il y a des souffrances dont on ne guérit jamais.
Les rapaces poussent des cris perçants, mais, de mon point de vue, il n’y a aucune violence ici, aucune cruauté, juste le calme plat d’après les vacances. Cet après midi, on est lundi, tout le monde est au travail, les touristes ont dédaigné le lac, ils ont filé directement à Salers, négligeant les autres étapes, pour déguster une crêpe, se reposer à l’hôtel. Mon chien a creusé un trou dans le sable, et s’y est glissé pour faire la sieste. Je regarde le tronc d’un bouleau avec attention, cette délicate écorce blanche. Un pêcheur conduit sa barque jusqu’au ponton sur lequel il saute avec souplesse, une cigarette à la bouche. Le couple de tenanciers du bar de l’Escale ont fini la vaisselle de midi et s’installent à la terrasse. J’aimerai que ce moment, bien qu’insignifiant, dure toujours.