Les sénateurs déchaînés contre la biodiversité

En ce jeudi 12 mai 2016, se tenait au sénat une séance consacrée, entre autre, à l’examen d’un projet de loi relatif à la reconquête de la biodiversité. L’intitulé plutôt sympathique de cet ensemble législatif ne devrait pas nous bercer d’illusions : en réalité, il est surtout question de mesures de compensation, et de l’assouplissement possible de ces mesures pour les pauvres aménageurs d’infrastructures, les malheureux promoteurs immobiliers, et les industries de l’extractivisme empêchées de s’épanouir dans le pays qui vient d’accueillir et consacrer le succès de la COP 21.

Audrey Jarric le dit mille fois mieux que moi dans le Monde du 19 janvier 2016 :

« Le projet de loi sur la biodiversité insiste surtout sur la compensation, en généralisant ce qui n’était alors qu’une expérimentation : des réserves d’actifs naturels, gérées par des acteurs privés, qui fourniront des mesures compensatoires « clé en main » aux aménageurs. Cela donne un droit à détruire la nature et laisse entendre qu’on peut remplacer ce qu’on a détruit à un endroit par un bout de nature supposé équivalent à un autre endroit. Or, nombre d’études scientifiques ont prouvé que la fonctionnalité des écosystèmes restaurés n’atteint jamais celle de ceux détruits, tant il est difficile de récréer des milieux constitués au fil des siècles. Au final, il y a « financiarisation de la biodiversité », banques de compensation, transfert des actifs naturels, reprise du vocabulaire de l’économie. »

 

Effectivement, quand on sélectionne quelques morceaux choisis de la séance du 12 mai 2016, on mesure la gravité du souci de certains sénateurs pour la biodiversité et sa reconquête :

M. Jean-Claude Boulard (PS). – Parmi les espèces menacées, il y a l’élu aménageur… Quand un projet d’intérêt public, porté par une collectivité publique, rencontre une espèce protégée, il est généralement retardé, enchéri, voire abandonné. L’autoroute A28 a été paralysée pendant dix ans par le pique-prune, un scarabée ! (Mme Goulet renchérit). Et des dizaines d’exemples pourraient être cités, comme le blocage causé par l’escargot de Quimper… Il faudrait dresser la liste des projets ainsi remis en cause.

La figure de l’élu aménageur en espèce menacée figurera peut-être dans une anthologie de la verve sénatoriale. En attendant, le Sénateur Boulard n’est pas menacé, alors que la situation du scarabée Pique-prune est plus préoccupante.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pique-prune#/media/File:Osmoderma_eremita_female.jpg

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pique-prune#/media/File:Osmoderma_eremita_female.jpg

M. Daniel Dubois (UDI). – Je rejoins M. Boulard. On parle de risques prévisibles. Et s’ils ne se réalisent pas ? Versera-t-on des dommages et intérêts à la collectivité dont le projet a été bloqué pendant des années ? Une zone d’aménagement concerté (ZAC) a été bloquée chez moi pendant cinq ans à cause de l’oedicnème criard : les 250 emplois promis sont partis ailleurs, le syndicat mixte se retrouve à devoir supporter les investissements. Cet amendement est important pour les collectivités et les établissements publics qui s’engagent dans ces travaux.

Étant bon prince, je voudrais publier ici une photo de l’oedicnème criard, devenu un peu contre son gré il faut l’admettre, un animal politique grâce au sénateur Dubois :

 Œdicnème criard (Burhinus oedicnemus), parc animalier des Pyrénées, Argelès-Gazost, Hautes-Pyrénées, France. Photo Père Igor, Wikimedia Commons.

Œdicnème criard (Burhinus oedicnemus), parc animalier des Pyrénées, Argelès-Gazost, Hautes-Pyrénées, France. Photo Père Igor, Wikimedia Commons.

Il se trouve que cet Œdicnème criard est un oiseau particulièrement intéressant, qui vient nous visiter en été, alors qu’il préfère hiverner plus au sud, en Afrique de l’ouest ou de l’est. Son chant plaintif et profond a inspiré bien des poètes égyptiens. En voici un aperçu sonore :

Et, le saviez-vous ?, si l’on braque une lumière sur le nid de l’oedicnème criard, les parents abandonnent leur nid et les petits périssent. C’est un vrai problème pour l’oedicnème criard.

M. Charles Revet (LR) – C’est un vrai problème. L’A28, chère à notre ancien collègue Daniel Goulet, a pris deux ans de retard et coûté 20 millions de plus, alors qu’on s’est aperçu que le scarabée, qui habitait dans un arbre mort, existait juste à côté ! Il suffisait de déplacer la branche. On ne peut pas retarder à l’infini des projets indispensables !

Encore cette autoroute et ce scarabée donc, qui manifestement deviennent un exemple Princeps à la deuxième chambre.

 

M. Jean-Noël Cardoux. (LR) – À Sully-sur-Loire, nous voulions, avec le département du Loiret, construire un nouveau franchissement de fleuve à côté du pont existant, sur lequel passaient 18 000 véhicules par jour. Nous pensions arriver au bout du tunnel quand on nous a demandé une énième étude d’impact, qui a coûté environ 200 000 euros, duré 18 mois, et qui a conclu que la sous-espèce de chauve-souris nichant sous les arches du pont serait perturbée par les travaux. Je n’invente rien ! Nous attendons encore le premier coup de pioche, et les habitants continuent de subir les nuisances sonores et olfactives liées au passage de 18 000 véhicules par jour !

J’aime beaucoup le condescendant “une sous-espèce” de Chauve-Souris. S’il s’était agi de l’espèce chauve-souris en général, la chauve-souris dans sa pureté, et pas cette dégenerescence évolutive qu’est la sous-espèce de la chauve-souris dont se plaint le sénateur, ça aurait été moins douloureux de retarder la construction de ce tunnel. Mais une “sous-espèce”, décidément, non ! 200 000 euros, ça fait vraiment trop cher pour une vulgaire sous-espèce. (je signale au passage qu’un bon tiers des espèces et sous-espèces de nos mammifères cavernicoles sont menacées d’extinction, les autres étant en danger réel pour des tas de raisons)

 

M. Gérard Bailly. (LR) – Cet amendement est très important, tous ceux qui ont exercé des responsabilités locales le savent. Quinze ans après, on n’a toujours pas refait les virages sur une route du Jura parce qu’il faut protéger la flore ! Ce genre de problème explique neuf fois sur dix les retards ; on consent de lourds investissements qui n’aboutissent pas, on pénalise les entreprises du bâtiment. Revenons sur le terrain ! Rappelez-vous l’autoroute que Mme Voynet a fait arrêter 30 kilomètres au Sud de Grenoble, et qui ne débouche sur rien, alors qu’on aurait pu décongestionner la vallée du Rhône ! Quand pensera-t-on aux hommes d’abord ?
(Applaudissements à droite)

Pénaliser les entreprises du bâtiment, Vinci par exemple, c’est effectivement souvent la plus grande nuisance occasionnée par ces bestioles ridicules et inutiles – c’est encore plus pénible quand il s’agit de protéger de petites fleurs. Quant à décongestionner la vallée du Rhône en construisant de nouvelles autoroutes, j’en connais plus d’un, dans la vallée du Rhône, que ça ferait bondir.

 

 

M. Jean-Claude Requier. (RDSE) – Après le scarabée pique-prune dans la Sarthe, l’escargot de Quimper, les chauves-souris de Sully-sur-Loire, le crapaud sonneur à ventre jaune, qui a coûté cher au Lot : il a fallu des crapauducs – oui, cela existe –, mais aussi des barrières pour les empêcher de revenir sur les chantiers. Avançons, pensons aux élus !

Oui, les crapauducs existent sénateur Requier : ils constituent même, avec tous les autres passages artificiels qu’on s’efforce d’installer quand une voie de transport par exemple, vient trancher dans le territoire d’un non-humain, une des rares solution pour rétablir (à peu de frais admettons-le) un corridor qui leur évite de finir sous les roues des automobiles pour lesquels nos élus semblent aux petits soins.

(…)

La secrétaire d’État, qui s’efforce malgré tout de défendre ce projet de loi, déjà peu affriolant, et si peu favorable à la biodiversité, contre les vélléités de destruction des sénateurs, finit tout de même par tenir ce discours, qui ne mange pas de pain et peine à faire oublier qu’il s’agit surtout encore une fois d’encadrer le droit à polluer et à détruire, en ménageant de timides “compensations” et “réparations” – une vaste fumisterie donc :

Mme Barbara Pompili, secrétaire d’État. –
Comment réussir à dépasser le court terme pour préserver le long terme, l’avenir de nos enfants ? Nous devons faire en sorte que nos aménagements ne grèvent pas la vie de ceux qui nous succéderont, penser le présent sans obérer le futur. Ce n’est pas facile pour un élu, le nez dans le guidon et soumis à la pression des élections à venir. Pique-prune ou crapaud, on peut tout de même aménager dans ce pays ! Revenons à la raison. Chaque année, ce sont 60 000 hectares de milieu agricole ou naturel qui sont aménagés, soit l’équivalent d’un département tous les dix ans. Assez de fantasmes !