dana hilliot signs

Ce matin, la route qui relie la vallée de la Santoire à la vallée de Mandailles est fermée. Le col de Serre est déjà recouvert d’une fine couche de glace et plus haut, au Pas de Peyrol, la neige a pris ses quartiers d’hiver. Au Puy Mary, on ne verra plus personne durant des mois, à part quelques randonneurs intrépides, équipés de piolets et crampons. Au col de la Fageolle hier aussi : l’épais brouillard de novembre et la route scintillante.

L’hiver est là. Un grand vent de feuilles jaunes et rouges balaye les rues du village : je reste fasciné au retour de mon escapade matinale quotidienne.

Je suis heureux de vivre ici. Peut-être suis-je venu m’installer en Cantal parce que j’avais besoin du rythme des saisons, besoin de cet ordonnance archaïque du temps qui passe, cette répétition qui dessine un horizon rassurant sur le fond duquel je peux gérer au mieux mon propre chaos. J’ai souvent parlé des re-pères nécessaires à l’établissement psychotique, l’installation paranoïaque, l’aménagement du territoire. L’implacable scansion des saisons, sensible ici bien plus qu’ailleurs, contribue à la modération de mes humeurs – si bien que, même lorsque je suis au bord des effondrements, je peux encore m’accrocher à ce retour de l’hiver et cet avénement du printemps, et me dire qu’à la saison prochaine, les choses iront mieux, ou différemment : le jeu de la vie et de la mort s’articule aussi bien en dehors qu’au dedans de moi, et c’est par cette disposition cosmologique pour ainsi dire que je demeure juste au bord des gouffres, et n’y plonge pas tout à fait. Parfois, quand je reviens de Clermont-Ferrand, par la grand route, quand après avoir dépassé Massiac, s’élèvent les premières pentes de la Fageolle, je pleure, parce que je suis heureux de rentrer chez moi : tandis que se dessinent à l’Est la ligne de crête boisée de Margeride et à l’Ouest les premiers contreforts du Cantal, j’éprouve ce sentiment dont j’ignorais tout – A place To Come To (comme écrivait Robert Penn Warenn).

Dans les villes, les signes annonciateurs de la saison nouvelle sont pour ainsi dire presqu’effacés, atténués, refoulés. Ici, dans mon pays, c’est au contraire un déferlement de signifiants bruts, sauvages, auxquels l’homme doit forcément se plier. car ils ne sont pas à la mesure de l’homme. Ici, les vents sont aussi déments qu’en Finistère, quand ça bourgeonne c’est une orgie de verdure et de ruisselement sur tous les versants des montagnes, un déferlement de fleurs et d’arbres éclatants, ici, quand la neige arrive, c’est tempête ou, comme on dit en Margeride, tourmente (dans laquelle bien des hommes se sont perdus), puis l’épaisse douceur blanche qui recouvre toutes choses, les rochers, les forêts, les hameaux, ici, quand l’automne arrive, le paysage est en feu, et ça sent l’humus et le champigon jusque dans les maisons. Ici, on ne fait pas les choses à moitié : c’est à chaque saison grand travail chez les hommes, car il faut dégager les routes enneigées, sortir et rentrer les troupeaux, maitriser les torrents qui se prennent soudain pour des fleuves, ramasser myrtilles et grandes gentianes jaunes.

Au printemps, on me verra forcément dehors, chaque jour d’avril, allongé dans les prés sur les dernières neiges, guettant de tout mon corps au plus près du sol l’émergence des premiers émois du printemps : la poussée des plantes désirant contempler le ciel comme dirait mon ami Plotin – car toute chose à sa mesure contemple. Le nez dans la terre. Contemplation (θεωρία) érotique assurément – et on ne comprendra rien à Plotin ou aux Pulsions (l’invention géniale de Freud : triebe : la poussée), tant qu’on n’a pas laissé cette sauvagerie traverser nos corps. Moi, j’ai besoin de cette abandonnage saisonnier (abandonnage est un mot que j’invente là : parce qu’abandon ne suffit pas à dire ce que je voudrais dire. Abandonnage dit : braconnage. Art de s’abandonner. Rituel, tradition, élaboration). Comme un pendant à l’écriture, l’abandonnage, comme un tigre doit arpenter son territoire et laisser ici et là ses marques, comme le topographe Arno Schmidt explorant les bois de Bargfeld une carte à la main, ainsi je procède, quand fatigué d’écrire, fatigué de savoir, je n’en veux plus rien savoir et me préoccupe de mon territoire, m’y incarnant tout à fait (si bien que c’est souffrance et déchirure de s’en relever, se détacher de la terre humide, rassembler ses quelques affaires et reprendre le chemin du village).

Vivre ici donc, si l’on est encore quelque peu sensible et pas tout à fait trop humain, c’est contempler à nouveau, ressentir la très ancienne φύσis des grecs agir en soi et toutes choses environnantes, s’enrichir chaque jour d’être aussi plante, animal et rocher. Comme dans les antiques forêts celtes, les lieux sont encore des lieux, saturés d’histoires, souvent oubliées, mais toujours effectives, et telle émergence rocheuse, telle steppe venteuse, tel arbre aux formes étranges, enfants des catastrophes de René Thom, s’offrent aux âmes errantes comme autant de points d’accrochage, de re-pères, de sacralités. Ainsi ma carte schizoanalytique (comme dirait Félix Guattari) possède et ses orients et ses levants, une clairière en Margeride, un plateau désolé qu’on nomme le Limon, un rocher solitaire au Puy de Niermont, un bout d’étang gelé qui s’ennorgueillit d’être un lac non loin de Peyre Gary.

J’ai reçu une lettre aujourd’hui : E. n’avait pas pu me dire (alors elle écrit) l’autre jour au sujet de son arbre, qu’on l’avait coupé, découpé, brûlé, et là, contemplant les flammes à la cheminée qui consument son arbre, reviennent le grand père mythique, l’enfance, et toute l’histoire de sa vie soutenue au pied de l’arbre : « Aujourd’hui sans toi / je ne suis rien / qu’une pauvre gamine / sans défense et sans vie. »

dana hilliot vallée de bredons

PS : Un savoir et une thérapeuthique vieilles comme l’humanité (les chinois et les grecs par exemple, et nombre shamans ou médecins des peuples autochtones) racontent ces relations des saisons et des humeurs de l’homme – ainsi les dépressions et l’automne, les excitations irrésistibles du printemps et acting out qui s’ensuivent, les solitudes mélancoliques de l’hiver, et les non moins terribles apathies estivales. Ma psychiatre demandait toujours à ses nouveaux patients : et vos angoisses, vos déprimes, reviennent-ils toujours à la même saison ? Le corps de la femme aux marées et circonvolutions lunaires est lié, pourquoi n’en irait-il pas ainsi de nous tous et des saisons ?

PS(2) : les photographies sont des traces de mes pérégrinations au pays.