Il n’y en a que pour les entrepreneurs, chaque jour, on entend leurs plaintes et chaque jour, on leur répond, on s’empresse à leur chevet, il faut les aider, on leur doit le salut, que deviendrons-nous, je vous le demande, sans entrepreneur ! C’est à croire que chacun est réellement devenu un entrepreneur, comme l’écrivaient les sociologues les plus avertis, le moment est venu où chaque individu fait commerce de quelque chose, et s’il n’a rien à vendre, qu’il aille se vendre lui-même, qu’il devienne pour le marché une marchandise, car après tout ne possédé-je pas au moins un corps, et un esprit (on devrait dire aujourd’hui : un cerveau, une machine cognitive), lesquels, à défaut d’autre chose, constituent des richesses négociables ! Ha ! Les sociologues n’avaient pas tort.
 
Mais là, on entend surtout les innombrables vendeurs de camelote, trafiquants de came, on entend surtout ceux-là. Quant à l’armée des ombres, des travailleurs subordonnés, ceux-là, on ne les entend guère, et ce qu’on leur promet, c’est plutôt des larmes et de la sueur – je passe sous silence ceux dont le silence est l’élément vital, les non-industrieux, ceux de l’assistance, qui ont pour le moment, comme toujours, le plus grand intérêt à se tenir tranquille.
 
Non, vraiment, l’entrepreneur, comme on pouvait s’y attendre, fait l’objet de toute l’attention, et c’est avec la plus intense bienveillance qu’on s’en inquiète. Qu’importe que parmi ces représentants exemplaires de la race humaine, il s’en trouve bon nombre pour cracher sur la main qui leur est tendue dès que le bienfaiteur a le dos tourné, qu’importe que nombre d’entre eux s’en aillent voter pour quelque parti fasciste dès que l’occasion leur en sera donnée.
 
Non vraiment, il n’y a pas à dire, ce n’est pas un simple virus qui va anéantir cette immense armée d’entrepreneurs, arnaqueurs et camelots, clowns et bonimenteurs, pétroliers et écrivaillons, trafiquants et boutiquiers.
 
À propos de boutiquiers, j’y songe :
 
“Je déteste les modes de vie actuels ainsi que les manières de la gagner. Les travaux du fermier ou ceux du boutiquier, tout métier et toute profession, me sont odieux. J’aimerais beaucoup gagner ma vie d’une manière simple et primitive. La vie qui m’est proposée par la société est si artificielle et compliquée, – étayée de tant de dispositifs précaires, sûrement vouée à s’écrouler –, qu’aucun homme ne saurait jamais être tenté de la choisir, et seules de « vieilles badernes » en chantent les louanges. Au mieux, certains jugent de leur devoir de la vivre. Je crois en la joie infinie, en la satisfaction d’aider moi-même et d’autres dans la mesure de mes capacités. Mais à quoi bon essayer de vivre simplement, de cultiver ce qu’on mange, de fabriquer ce qu’on porte, de bâtir l’endroit où l’on habite, de brûler ce qu’on coupe ou déterre, quand ceux qui sont vos alliés désirent et posséderont dans leur folie mille autres choses que ni vous ni eux ne peuvent produire, et que personne d’autre sans doute ne leur paiera ? Votre semblable avec qui vous êtes attelé est un bœuf qui sans cesse se rue dans l’autre sens.”
 
Extrait du journal de D.H. Thoreau.