Considérez ce titre comme ironique (et comme faisant référence « ironiquement » au fameux texte de Ram Samudrala : « The future of music« ). Parce qu’évidemment, contrairement à Ram Samudrala, je ne connais pas le futur, je ne peux qu’en imaginer des aspects. D’autres que moi ne se contentent pas d’imaginer le futur, ils le fabriquent : ils partent de leur conception de « comment les choses devraient être », en concluent qu’il en sera ainsi dans le futur (et non plus seulement qu’il devrait en être ainsi) et engagent des actions en vue de transformer le réel selon leur idéal (qu’ils appelent improprement : ce-que-je-sais-du-futur).
Ça ne m’empêche pas d’avoir une conception « éthique », c’est-à-dire une conception de ce à quoi devrait servir les licences libres selon moi (conception que j’essaie d’abord de rendre effective dans mes propres pratiques). Mais l’idée même que cette conception puisse « triompher dans le futur », prendre la place des conceptions rivales, qui ne manquent pas, devenir le criterium définitif de ce qui serait « l’usage légitime des licences libres », cette idée m’est totalement étrangère.
Je me sens si foncièrement pluraliste dans l’âme qu’il m’est tout à fait impossible d’imaginer un futur monochrome, et surtout pas un futur gouverné par une conception, fut-elle la mienne.
Pourquoi suis-je si foncièrement pluraliste ? Je pourrais donner quelques explications quasi-psychanalytiques, par exemple me rappeler que j’ai toujours commencé par douter de tout ce qui se présentait comme une « autorité », ou rappeler ce que j’aime à appeler (par provocation je dois l’admettre) mon « libéralisme » : libéralisme classique qui part du principe de l’horreur du despotisme (fut-il « éclairé »). Mais je préfère avancer une raison empirique (si tant est qu’il existe de telles « raisons ») : parce que mon expérience m’a permis de constater cette pluralité en acte au niveau des désirs, les désirs qui animent l’esprit des créateurs et artistes, leurs phantasmes, leurs rêves, leurs sentiments d’injustice, leur ego et super-ego etc. Bref ! Il serait possible de dessiner un tableau extrêmement complexe des pré-conceptions et des conceptions propres à tous ces acteurs de la musique, et de dégager sans doute quelques conjonctions constantes à partir de cette complexité. Mais c’est là le travail d’un sociologue, et manifestement, ça n’intéresse pas beaucoup les étudiants en sociologie de l’art d’aller écouter de plus près ce que les gens pensent. Ça viendra peut-être…

Ce que je voulais dire, c’est que c’est précisément parce que je suis pluraliste, que je vois le monde (ou les mondes) de cette manière, qu’i m’est impossible de discerner « un » futur, parce qu’ « un » futursignifierait qu’alors d’autres futurs possibles auraient été exclus au profit d’un seul, et par la suite, je préfère m’abstenir de faire triompher « mes » propres conceptions idéales concernant la musique, mais plutôt de les pésenter aux côtés des conceptions rivales, en menant une sorte de guerre (essentiellement verbale) dont j’espère au final qu’elle n’ait pas de vainqueur.
Bon : venons-en au fait, ou aux idées.C’est-à-dire quelle est ma conception du bon usage des licences libres d’une part, et quelles sont les conceptions rivales, celles dont je dois me distinguer (conceptions qui toutes ensemble, dans leur rivalité, représentent le futur de la musique, ainsi que celles dont je ne parle pas dans ce texte).

Les conceptions rivales du futur de la musique sous licence libre :

Pour faciliter l’exposé, je distinguerais deux conceptions rivales entre elles, et auxquelles je m’oppose toute deux.

La première est aussi la plus récente, historiquement, et celle qui est devenue la plus populaire si l’on en croit le succès des institutions qui l’incarnent (je vise par là principalement – et en caricaturant un peu – les Creative Commons et Jamendo). C’est l’idée que la licence libre est un outil commode en vue de développer une carrière artistique. Les signifiants-clés qui ponctuent immanquablement le discours des représentants de ce courant sont (entre autres) : efficacité, visibilité, notoriété, et, de plus en plus, rémunération. Dans la jungle qu’est soi-disant devenue l’offre musicale contemporaine, il faut se battre pour sortir du couvert de la canopée, et les licences libres constituent un moyen parmi d’autres, comme une jolie pochette de disque ou le look de la guitariste, ou encore, le nombe de contact sr le dit « réseau social » (qui est sans aucun doute un « réseau » n’en doutons pas). Mais, derrière ces sites ouaib au design 2.0., on ne manque pas de trouver de véritables businessmen, pour lesquels la musique et les licences libres ne constituent au fond qu’un produit d’appel comme un autre, en vue premièrement de capter des artistes assez naïfs pour croire qu’on veut leur bien (le développement de leur carrière artistique), et secondement, d’attirer des investisseurs dont les motivations ont parfois tendance à m’échapper. Il s’agit donc fondamentalement d’un jeu dont les créateurs sont les dupes (consentantes). Au final, il s’agit de revendre les Creative Commons ou Jamendo à Gogle ou Yahoo, ce qui ne saurait tarder. À la limite, cette conception rivale si éloignée de la mienne, je m’en ficherait bien, si ses tenants (les fameux bisnessmen) n’avaient pas réussi à occuper ces derniers temps le champ politique, en se posant de facto comme les porte paroles privilégiés du libre auprès des pouvoirs publics, des médias, des sociétés de gestion de droits d’auteur. Enfin bon, voilà un futur possible du libre : et certains oeuvrent en vue que ça devienne le seul futur possible.

La seconde conception rivale, à laquelle je m’oppose (avec certes un peu plus d’affection) prend vraiment au sérieux et la musique et les licences libres. Elle le prend tellement au sérieux qu’on a parfois l’impression que les licences libres, loin d’être un moyen sont en réalité une fin, une fin en soi, et pour tout dire : le bien ultime. J’appelerai cette interprétation des licences libres l’interprétation théologique ou idéologique. Elle possède ses archanges et ses éons (par exemple Richard Stallman, et d’une certaine manière leur « monde intelligible », leur arrière monde, c’est-à-dire le monde des logiciels libres), et oeuvre à répandre (dans une veine « activiste ») le « libre », à émanciper le savoir, la connaissance, l’art etc. en utilisant des mots comme : pédagogie, partage, équité, justice, liberté etc. Leur ennemi juré, c’est, historiquement, la société de gestion des droits d’auteur, et, désormais, des sites type Jamendo. Leur moyen d’expression : le colloque (dans lesquels s’expriment en général les anges et les archanges ou ceux prétendants à le devenir), l’organisation de manifestations artistiques, de manifestations tout court, le lobbying politique, etc. Je me suis senti tout à fait à mon aise dans ce monde-ci, même si j’ai quelquefois eu maille à partir avec les tendances messianiques qui s’y exprimaient parfois. Mais les temps ont changé. Un mouvement autrefois groupusculaire a pris place désormais sur la place publique, certains politiques en parlent à l’Assemblée nationale, le nombre d’artistes qui adoptent les licences libres a augmenté de manière impressionante, un site comme musique-libre.org héberge des dizaines de millier de morceaux (chez jamendo, on compterait plutôt en centaine de milliers), des stars de la vie intellectuelle ont pris position pour le libre. Bref. C’est un succès. Le succès soit, et tant mieux, mais la question suivante est : que faire maintenant ? Et c’est là, au niveau de la réponse, où ça coince, de mon micropusculaire point de vue. Parce que semble s’imposer l’idée et le projet que l’étape suivante, ce qui doit maintenant être réalisé, c’est la mise en place d’une nouvelle institution chargée de collecter des financements et de les redistribuer. Vous me direz, ben ça existe déjà, ça s’appelle par exemple : la SACEM. On répondra que nenni ! Il s’agit là au contraire de trouver des méthodes de  financement pour les artistes qui diffusent sous licence libre – et qui donc ne sont pas inscrits à la Sacem. Parce que, bien qu’ayant sacrifié une rémunération qu’ils auraient (éventuellement !) pu toucher en s’inscrivant dans une société de gestion classique, les artistes sous licence libre méritent tout de même un  petit quelque chose, pas seulement une reconnaissance symbolique, mais aussi, si possible, une rémunération. Parce que, au fond, « la création est impossible sans rémunération » comme on répète à longueur de temps dans les couloirs du Ministère de la culture, et puis, au fond, parce qu’ils le valent bien, les artistes, qui rendent un si grand service à l’humanité, qui donne de leur temps et de leur sueur pour la culture. Alors ce « petit quelque chose qui leur serait dû », il a germé dans l’esprit de certains qu’on pourrait éventuellement le présenter sous forme de « don », et même, dans l’esprit de certains autres, sous forme de don obligatoire dans le cadre d’un mécénat global (voir l’improbable projet présenté ces dernieres semaines d’une société d’acceptation et de répartition des dons).  Bref ! Maintenant, on passe aux choses sérieuses ! Faut créer un syndicat, un collectif, une organisation, faut récupérer la part du gâteau, faut une loi, un décret, une licence globale du libre, une contribution créative du libre, une sacem du libre. Pour le bien de l’art, de la culture etc. Prochaine étape j’imagine : un parti du libre ?

Ma conception du bon usage des licences libres :

J’en viens maintenant à une troisième (mais gardez à l’esprit 1° qu’il y en beaucoup d’autres 2° que « ma » conception est en réalité celle de pas mal de mes amis) conception rivale sur le thème « du bon usage des licences libres ». Je pars de deux principes :

a) Il n’y aura pas de la place pour tout le monde au sommet de la canopée (si on reprend l’image de la jungle que j’utilise pour décrire les mondes de l’art et de la création d’aujourd’hui, qui comprend n’importe quel style, n’importe quelle pratique qui se revendique comme créative ou artistique). J’en déduis que faire miroiter aux « artistes » et aux « créateurs » que leur tour viendra s’ils se plient aux règles de la conception numéro 1 (jamendo), c’est les prendre pour des vaches à lait (et on doit noter que beaucoup d’artistes se laissent prendre pour des vaches à lait, sans doute parce qu’ils pensent que leur travail mérite une plus grande visibilité, une plus grande notoriété, une meilleure rémunération.). Je ne crois pas que la finalité des licences libres soit d’amener un artiste au sommet de la canopée, qu’elle soit le moyen adéquat de percer, de développer une carrière d’artiste. Les réduire à cet usage comme on le fait implicitement dans la conception numéro 1, c’est appauvrir drastiquement les licences libres, les réduire à de simples outils marketing – ce qu’elles peuvent être évidemment, mais je le regrette.

b) Considérer qu’il faille impérativement, pour crédibiliser les licences libres, inventer un système de rémunération pour les artistes, considérer que c’est un devoir de proposer une solution à ce problème, c’est à mon avis se fourvoyer dans une voie qui, à court ou moyen terme, se retournera contre la conception « historique », « éthique » du libre. D’abord parce que le « problème de la rémunération des artistes sous licence libre », me paraît être un « soi-disant problème », et à mon avis, ça n’est pas le problème des artistes les plus engagés philosophiquement : c’est en vérité un problème qui se pose chez des artistes qui s’inscrivent à la sacem ou chez jamendo, c’est-à-dire chez des artistes qui en général se fichent des licences libres comme de l’an 40 ou bien, au mieux, les considèrent comme un moyen en vue de quelque chose qui n’a rien à voir avec les philosophies des licences libres. S’engager à trouver une solution à ce problème, c’est forcément à un moment ou à un autre tomber dans la logique de la Sacem ou de Jamendo (ou pire : du ministère de la culture actuel) et s’empêtrer dans des considérations qui voleront bien loin des valeurs de partage, de pédagogie, de liberté.

De fait un nombre considérable d’artistes créent sans toucher de rémunération, ou extrêmement peu. C’est ainsi, on peut le regretter, mais imaginez un instant que tous les musiciens par exemple, qui inondent le net de leurs créations, touchent, suite à une loi merveilleusement équitable, leur part du gâteau (le soi-disant gâteau,  parce que si vous supprimez tout l’argent investi par les grosses compagnies du divertissement, je doute que le gâteau soit en définitive si gros que ça) : hé bien, à part égale, dans le cadre d’une répartition juste et égalitaire, je vous garantis que ça ne fera qu’une toute petite part.

Et je crois qu’il faut en finir avec cette conception somme toute récente de l’artiste comme citoyen extraordinaire, qui, par son activité mériterait un statut spécial, un privilège particulier. D’autant plus que, peut-être ne l’avez vous pas remarqué mais : c’est la crise ! Je ne parle pas de la crise financière récente, mais de la persistance et de l’accroissement des moyens disponibles pour les achats culturels pour une large part des français (et je parle pas des albanais ou des angolais). Alors quoi : la revendication des artistes sous licence libre ça devrait être, nous aussi on veut des sous ? Ne pensez-vous pas que ce type de revendication, même enrobée sous les vocales doucereux de don, mécénat, partage et pédagogie, risque de rendre la philosophie du libre un peu confuse ?

Dans ma conception rivale, on ne revendique rien. À part le fait qu’on nous laisse utiliser les licences libres à notre guise, diffuser nos oeuvres comme nous l’entendons, sans qu’une loi partiale vienne empêcher nos pratiques particulières. Dans cette conception, nous nous fichons éperduement qu’un million d’artistes utilisent les licences libres : dix personnes nous conviendraient aussi. Nous ne désirons pas le succès. Ni ne souhaitons la discrétion groupusculaire. Que les artistes fassent comme ils l’entendent, qu’ils trouvent leur propre voie, leur propre manière de concevoir la circulation de leurs oeuvres. Ça nous va bien. Nous ne pensons pas que l’artiste mérite un privilège, qu’il faille spécialement améliorer la situation des artistes dans notre pays. D’abord parce que quand même, faut rester décent : ailleurs et autrefois c’était immensément pire. Et puis il nous semble qu’il y a suffisamment de gens qui galèrent autour de nous – et l’artiste peut en faire partie – pour souhaiter une amélioration globale de la situation sociale dans ce pays (et d’autres tant qu’on y est !), et qu’au sujet de meilleures rémunérations, on ferait mieux de lutter avec nos concitoyens plutôt que de leur demander de nous soutenir (au nom de quoi ? du bien que nous faisons à l’humanité ?).

Les licences libres représentent selon moi :

1° un excellent moyen d’exprimer sa solidarité avec les personnes qui nous entourent, et le respect que nous leur devons, en ne les réduisant pas à des consommateurs ou des voleurs.

2° un moyen subtil de transgresser ce que le droit d’auteur peut avoir de restrictif, de passer outre, et ce de manière légale, les empêchements inscrits aux articles 122.4 et 5 du code de la propriété littéraire et artistique.

3° une manière agréable de vivre « avec » son oeuvre, particulièrement quand on préfère créer des choses que les vendre ou les amener au sommet de la canopée.

4° une excellente manière de rencontrer des gens parfois sympathiques et éventuellement talentueuxavec lesquels il est possible de créer de manière collaborative (c’est pas obligé, mais ls licences libres facilitent énormément le travail en commun ou la production d’oeuvres dérivées).

5° Une façon ironique de prendre le contre-pied des conceptions 1 et  2, mais aussi 4 et 5 et suivantes, en adoptant une position d’électron libre, qui, comme il se doit pour un électron, n’a pas vocation à faire des émules (l’électron quantique relève à la fois de l’ondulatoire et du corpusculaire, et peut être partout et nulle part avant que d’être quelque part, et ce provisoirement).

texte sous licence :
IANG