La découverte récurrente des mauvais traitements infligés aux animaux d’élevage via la diffusion de vidéos tournées dans des abattoirs (notamment par l’association L214) ne manque pas de bouleverser la population, du moins une partie d’entre elle, surtout quand ces vidéos sont relayées par les médias de large diffusion. La révélation de ces situations choquantes n’a rien de nouveau, et quiconque s’intéresse un tant soit peu à l’agriculture s’étonne plutôt que tant de gens semblent découvrir la réalité des abattoirs à cette occasion, mais ces derniers temps, les médias s’en font l’écho plus que de coutume, et le phénomène semble réellement affecter un grand nombre de personnes. On sait toutefois combien, à l’heure de l’information continue et bourrage de crâne publicitaire, les citoyens ont la mémoire courte. Les politiques eux-mêmes finissent par être sommés de réagir : le ministre de l’agriculture promet de créer un « un délit de maltraitance » aux animaux avec « sanctions pénales », ainsi qu’un statut protégeant les salariés qui dénonceraient de pareils agissements (les considérant donc comme des “lanceurs d’alerte”).

Il existe déjà un panel de mesures consacrant le souci pour le “bien être animal” : l’expression “bien être animal” constitue un des sommets de l’hypocrisie contemporaine à laquelle le langage juridique contemporain nous a habitué – car après tout, il s’agit toujours des conditions dans lesquelles on amène des animaux vers la mort – qu’on les élève, qu’on les transporte ou qu’on les abatte. Le “bien être animal” vient cacher le fait brut et indéniable de la mise à mort des animaux, organisée à grande échelle par les sociétés humaines industrialisées. Quand je dis, “grande échelle”, c’est un terrifiant euphémisme :

Le souci moral qui s’exprime à travers ces mesures visant à diminuer la violence des hommes envers les animaux d’élevage et la souffrance des dits animaux relève typiquement de ce que nous appelons dans le langage courant un “arrangement avec notre conscience”. Nous ne cessons, chaque jour que Dieu ou le Diable fait, de nous arranger avec notre conscience : aujourd’hui peut-être plus encore qu’hier, si l’on est un tant soit peu concerné par et critique envers le système ultra-capitalisme qui transforme tout objet, mort ou vif, en marchandise, tout sujet en consommateur et considère toute chose comme une source de revenu potentielle. La vie quotidienne est entièrement dépendante du fonctionnement du système global, et nos vies quotidiennes, quoiqu’on en pense, quels que soient nos scrupules et nos idées, ne font que confirmer, soutenir et avaliser une logique qui nous tient pour des vaches à lait (au profit d’une minorité) – ce qui assez ironiquement nous lie d’un destin commun aux vaches à lait justement et à la plupart des animaux que nous consommons.

D’un point de vue moral, le souci d’un traitement un peu moins dégradant pour les animaux destinés à la consommation, sert de cache misère intellectuel au véritable problème moral, celui-là irréductible : consommer des “produits animaux”, sous quelque forme que ce soit, c’est participer à l’organisation de cette machinerie gigantesque de mise à mort industrielle. C’est vrai dans les sociétés industrialisées en tous cas, c’est-à-dire la quasi-totalité des sociétés humaines, sociétés dans lesquelles la viande consommée provient quasiment toujours des multinationales de l’agroalimentaire. Quasiment toujours dans la mesure où l’élevage traditionnel, à l’herbe, en estive, est en voie de disparition (sous la pression du business agroalimentaire)et parce que les autres sociétés et cultures, qui nouaient une relation “à la vie à la mort” avec les animaux, ont été pour ainsi dire détruites et annihilées au cours du siècle dernier, ou sont en voie de l’être, au même titre – encore un destin commune entre l’homme et l’animal ! -, d’un très grand nombre d’espèces vivantes.

Les problèmes de la moralité tolèrent rarement la demi-mesure : dès qu’on prend conscience que la consommation de produits animaux entraîne de facto la mise à mort industrielle d’un nombre ahurissant d’animaux, alors il semble qu’il n’y ait pas à tergiverser : ou bien on décide de cesser toute consommation en vertu de principes moraux (et politiques si l’on inscrit cette pratique dans un système politique et économique qu’on rejette), ou bien on continue et on s’en lave les mains. Que signifie “continuer à consommer des produits animaux” d’un point de vue moral ? Si on laisse de côté les gens que, par exemple, les vidéos diffusées par les militants de L214, laissent insensibles, ou ceux dont la capacité de déni ou d’oubli (compétences particulièrement prisées dans le système hyper-capitaliste) autorise à passer à autre chose dans l’instant (le gros des troupes en vérité), on peut lister un certain nombre de justifications et d’excuses (pour parler comme le philosophe J.L. Austin), qui permettent justement de s’arranger avec sa conscience (et avec celle des autres). Ces arguments sont connus, et concluent tous à ceci qu’ “‘il ne m’est pas possible de faire autrement”, ou que, de manière plus large, “l’humanité dans son ensemble ne saurait faire autrement” (que de consommer des produits animaux, etc).

J’ai présenté à de nombreuses reprises bien des raisons pour lesquelles, d’un point de vue politique, la conversion de la totalité de l’humanité au végétarisme constitue en l’état actuel des choses une pure utopie. Renoncer pour soi-même, à titre individuel, à la consommation de viande n’a aucun effet sur l’organisation industrielle de la mise à mort de masse des animaux. Ce choix de vie a à peu près autant d’effet sur l’état du monde que le soin pris à trier ses déchets ou diminuer sa consommation d’énergie. Et la suppression totale de l’élevage a des conséquences morales extrêmement préoccupantes si l’on considère qu’elle implique la destruction de toutes les espèces animales que nous élevons (voir mon article : “(ne pas) tuer des animaux : quelques paradoxes” ) et accentue la diminution des relations entre les hommes et les animaux. Enfin, et c’est un point malheureusement (mais logiquement) inaudible pour les militants abolitionnistes par exemple (dans la lignée de Gary Francione par exemple), c’est mettre dans le même sac l’élevage “à l’herbe”, faits par de véritables paysans dans de véritables fermes avec des animaux vivants, avec les usines à viandes type les lots à l’américaine ou les usines de production de “minerai” (sic) animal, qui ne traite au fond jamais qu’avec la mort – je reprendre ici les idées absolument nécessaires de Jocelyne Porcher.

Il n’empêche, recourir à des considérations politiques ou plus globales (ce que je crois absolument nécessaire et c’est le travail que j’essaie de mener sur ce blog et ailleurs) ne peut nous exonérer d’un examen de conscience à titre personnel : et de ce point de vue, le choix ou non de la consommation de viande constitue une véritable croix morale pour bien des gens – ce que je comprends parfaitement pour le vivre moi-même parfois comme une croix(1). Mais la réponse à ce dilemme ne saurait se résumer en cet impératif martelé par les partisans de l’abolitionnisme, scandé mille fois sur le blog de Gary L. Francione : “Arrêtez de vous trouver des excuses. Aucune n’est valable. Devenez végan !” À l’unilatéralité du slogan renvoie en effet la radicalité des conséquences de la position abolitionniste : car en finir avec tout l’élevage (et même toute domestication conçue comme exploitation et esclavage) conduit à envisager, ce que Francione fait sans sourciller, la disparition, non seulement des relations que les hommes entretiennent avec ces animaux, mais également des espèces animales domestiquées elles-mêmes. Voilà me semble-t-il une autre croix morale, dérivée de la première, et qui mérite également examen !

 

(1)Pas besoin d’ailleurs de visionner des vidéos spectaculaires pour en prendre conscience. La chanson des Smiths et le texte de Morrissey, publiée en 1986, Meat is Murder, a produit, dans ma propre histoire intellectuelle, un impact bien plus déterminant que toutes les vidéos et les livres que j’ai pu consulter à ce sujet. Je garde vis-à-vis de Morrissey et de cette chanson une affection réelle, mais on ne peut toutefois en rester là : les relations entre les humains et les animaux ne sauraient se résoudre en un hurlement surgi du fond des abattoirs.

“Meat Is Murder” (Morrissey, The Smiths, 1986)

Heifer whines could be human cries
closer comes the screaming knife
this beautiful creature must die
this beautiful creature must die
a death for no reason
and death for no reason is MURDER
and the flesh you so fancifully fry
is not succulent, tasty or nice
it is death for no reason
and death for no reason is MURDER
and the calf that you carve with a smile
is MURDER
and the turkey you festively slice
is MURDER
do you know how animals die?
kitchen aromas aren’t very homely
it’s not “comforting”, “cheery” or “kind”
it’s sizzling blood and the unholy stench
of MURDER
it’s not “natural”, “normal” or kind
the flesh you so fancifully fry
the meat in your mouth
as you savour the flavour
of MURDER
NO, NO, NO, IT’S MURDER
NO, NO, NO, IT’S MURDER
who hears when animals cry?