La ville se déploie tout le long d’une immense avenue centrale, d’une longueur qui défie l’entendement, et d’une largeur telle qu’en vous positionnant sur le côté des numéros impairs, il vous est impossible de voir le côté des numéros pairs. Sur plusieurs centaines de mètres en largeur, se succèdent des dizaines de voies de circulation : lignes de chemin de fer, trains express régionaux, mais aussi lignes de tramway, lignes de métro, souterraines et aériennes, pistes cyclables, pistes pour vélomoteurs et pistes pour trottinettes, skates électriques, rollers, hoverboard, sans oublier les trottoirs mécaniques et tapis roulants, et même, une voie dite “verte” bordée d’arbres et d’arbustes, au milieu de laquelle on a creusé le lit d’un canal, dont les berges sont fréquentées par des chevaux et des ânes, et d’autres animaux liminaux qui s’y trouvent bien, oasis de verdure que surplombent, à l’étage au-dessus, des tubes de verres polis assez large pour accueillir les trains à grande vitesse et les aérotrains montés sur coussin d’air, sans oublier, ici et là, quelques ponts suspendus pour les piétons désireux de passer d’un bord à l’autre de l’avenue.

Il est impossible de parcourir d’une seule traite à pied une telle avenue sur toute sa longueur, à moins de faire des pauses en chemin, dormir dans une des innombrables auberges qui ont pignon sur rue, ou faire un lit de fortune d’un banc posé sur une des berges de la rivière. Il faudrait environ trois ou quatre jours à un athlète entraîné pour aller d’une extrémité à l’autre de l’avenue, et encore, comme elle s’augmente chaque jour, paraît-il de plusieurs centaines de mètres, à l’est comme à l’ouest, personne n’est capable d’en donner la mesure exacte, même les ingénieurs en charge du cadastre à la municipalité – lesquels on doit plaindre puisque, tout géomètre qu’ils soient, jamais ils ne verront de leur vivant la carte de la ville achevée, condamnés qu’ils sont à ne produire que des cartes imparfaites, ou plutôt incomplètes, ce qui vaut mieux sans doute que des cartes fausses, mais n’entrons pas ici dans ce tortueux débat, à savoir, une carte peut-elle être vraie, ou bien, si elle est vraie, est-elle encore une carte, car pour parler comme les philosophes, il faut bien qu’un écart subsiste entre le réel et la représentation, mais les philosophes ont disparu, la ville s’en passe fort bien depuis longtemps, et loin de moi l’idée de les ressusciter présentement).

Autour de l’avenue sont disposés d’innombrables quartiers, qui ne s’aventurent pas trop loin de ce cordon central, ou de cet intestin, ou de ce fleuve vital, on choisira la métaphore qui convient selon ses goûts et sa culture. Quartiers chics, faisant étalage de villas somptueuses avec jardins anglais, français et japonais, bassins d’agréments et vastes piscines aux eaux turquoises, ébauches de forêts et bosquets charmants. Quartiers bourgeois, hôtels particuliers, hauts plafonds décorés de moulures auxquels sont suspendues lustres en cristal et verreries colorées, boiseries délicates, fenêtres à croisées, lourdes portes de chênes avec loquet en fer forgé. Lotissements de luxe, pavillons aux murs blancs précédés de vastes jardins donnant sur de larges rues, zones ludiques réservées aux enfants, parcs pour les animaux de compagnie, tout un monde auquel on accède par un portail d’accès près duquel jour et nuit un agent, posté devant ses écrans, veille sur le quartier, soigneusement protégé des importuns par une haute grille électrifiée, surmontée tous les cinq mètres de cameras vidéos, sans oublier les drones qui se déplace silencieusement par-dessus les toits ardoisés. Résidences locatives pour revenus aisés, tours grimpant jusqu’au ciel et building accueillant aussi bien studios spacieux que bureaux d’études et ateliers d’artistes, par la fenêtre desquels on contemple le monde ici-bas, tout confort, salles de sports incluses et garderies pour les enfants, restaurants d’entreprises et cafés conviviaux, combinant agréablement vie et travail, de manière à optimiser les performances de ceux qui les habitent, subtil équilibre d’une vie communautaire s’évertuant à préserver l’intimité de chacun. Lotissements moins huppés, aux maisons toutes pareilles, collées les unes aux autres, dotées de modestes jardinets, minuscules royaumes où privauté et promiscuité se disputent, que les occupants s’évertuent à enjoliver, et à protéger du regard des voisins si proches, en les entourant de haies de thuyas ou de baies factices, murs de bambous artificiels ou vaguement végétalisés. Immeubles à loyer modéré, tours déjà anciennes et rarement rénovées, cages d’escaliers, ascenseurs en panne, espaces verts souvent stériles engagés dans une lutte vaine contre les plaques de goudron insatiables qui dévorent et dévorent tout ce qui ose encore prétendre à la vie, centre commerciaux glauques nichés au bas des immeubles, regards tournés vers l’avenue, vers les quartiers voisins, lotissements, tours high tech, qu’on devine par les fenêtres si l’on a la chance d’habiter aux étages supérieurs. Immeubles à loyers encore plus modérés, cages d’escaliers, etc, mais en plus sale, qu’on n’entretient plus, que la municipalité délibérément laisse à l’abandon, têtes basses, n’espérant plus vraiment, que l’avenue attire pourtant, mais pour aller où, pour aller où ? Et les baraquements, les terrains vagues plantés de baraquements tout aussi vagues, confusions d’abri qu’on a bricolé avec ce qui se trouvait là, ou ailleurs, des plaques de tôles ondulées récupérées on ne sait où, des planches vermoulues qui traînaient au bord de la voie de chemin de fer, des briques et des pierres volées sur les chantiers, des toiles de plastique en guise de fenêtre, opaques comme l’horizon obstrué par une pluie incessante, et, errant parmi les décombres, des ombres, des fantômes, des parasites.

Il ne faudrait pas croire que la géographie de la ville soit fixée une fois pour toute, que chaque quartier soit disposé à sa place, dans un ordre immuable, l’un à côté d’un autre. Il n’en va pas du tout ainsi, car, étrangement, il arrive fréquemment qu’un quartier s’étende et morde sur le quartier adjacent, et même, au bout de quelques années, qu’il prenne tout bonnement la place du quartier voisin : gare alors à ce que derrière lui, un autre quartier rival n’ait pas entrepris de rogner sur son territoire, et que le gain obtenu soit perdu en subissant le sort qu’on avait fait subir à son voisin. Il doit évidemment exister une sorte de logique régissant ces migrations de quartiers entiers, de même qu’une règle secrète et non-écrite gouverne sans doute les dislocations et les extensions, les disparitions subites et inexpliquées, les accroissements soudains, dont chaque quartier est susceptible un jour ou l’autre d’être affecté. Chacun cependant lutte pour sa survie, de part et d’autre de l’avenue centrale.