La signification spirituelle de la vie insulaire dans les sermons d’Isaac de l’Étoile

2. 3. L’appel d’Isaac.

Les distractions du monde se sont tues : le silence des hommes pèse sur les corps et les âmes, le grondement régulier des vagues rythme la durée, la « mer immense » hante l’horizon79. C’est le règne des tentations intérieures les plus sournoises : l’acédie, le découragement. L’homme est seul, confronté à sa propre faiblesse. Cette solitude radicale suscite des pages qui comptent parmi les plus belles des sermons d’Isaac :

“Alternativement, je tiens tout ce que j’espère et je perds tout ce que je tenais ; et de nouveau après les ténèbres j’espère la lumière [Job 17, 12]. Je monte jusqu’aux cieux, je sombre aux abîmes ; parmi de telles vicissitudes mon âme dépérit. Dans mon trouble, je m’avance tel un homme ivre, et toute ma sagesse est consumée [cf. Ps. 106, 26­27]. Mais, comme l’ajoute le psaume sacré et comme me l’apprend cet aveugle de l’Évangile, il ne me reste qu’à vaincre la malignité et à crier encore beaucoup plus fort vers le Seigneur Jésus dans mes tribulations, jusqu’à ce qu’il me libère de ce péril extrême, qu’il change cette tempête en une brise légère, qu’il fasse taire ces flots qu’il a déchaînés sur moi et qu’il me conduise, joyeux de ce calme, au port que j’appelle et que je désire. Aujourd’hui, caché en ce bout du monde et environné par la mer [qui hodie in extremo terrae angulo et mari circumfuso latitans], je ne désire que lui seul, il m’en est témoin, lui qui, avec le Père et l’Esprit­Saint, est le Dieu unique, vrai et bon, et le Seigneur de l’univers…” (S. 29, 16-18)80

Il ne reste donc qu’à crier (clamare) pour réveiller le Christ endormi et lui demeurer éveillé. Cette clameur est avant tout un appel au secours. Comment la clameur du Christ à la neuvième heure : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné [Matth. 27, 46] ? », ne résonnerai-telle pas dans l’esprit d’Isaac en ces moments de trouble et d’inquiétude ? C’est cet appel angoissé qu’Isaac et ses moines font entendre dans le silence de leur « ermitage ». Le sermon, plus qu’ailleurs, joue alors un rôle essentiel : il est cette « parole vivante » qui habite le silence, l’investit de la présence du Christ. « L’île déserte » aux rives de laquelle se sont échoués les naufragés devient, par cette parole renouée avec Dieu, le port tant promis auquel on accède enfin. La conclusion du sermon 14 constitue ainsi un véritable hymne à la parole, lien privilégié entre l’humain et le divin.

« C’est pourquoi, frères, mes compagnons de captivité et d’évasion [concaptivi mei et confugitivi mei], selon le mot du prophète, “vous qui vous souvenez du Seigneur, ne vous taisez pas, ne gardez pas le silence avec lui.” Veillez, pour lui, afin qu’il ne dorme pas pour vous. Moi, Seigneur, je crierai toujours vers vous. Mais vous, mon Dieu, ne gardez pas le silence avec moi de peur que, si vous vous taisiez pour moi, je ne ressemble à ceux qui sont au péril de la mer [periclitantibus in mari]; quand par la méditation je frappe, ouvrez-moi ; quand j’interroge, répondez-moi ; quand j’implore, exaucez-moi. Certes, dans votre grande bienveillance, vous le ferez et abondamment, à moins que mes oreilles ne se soient détournées de vos paroles à vous (…) Parlez donc, Seigneur, parce que votre serviteur écoute, et répondez à sa parole : naviguant l’un vers l’autre, que ni l’un ni l’autre ne dorme. Car si vous dormez pour moi, votre serviteur, la mer ne dort pas, le souvenir du monde ne dort pas ; les vagues et les houles des pensées ne dorment pas, si vous dormez. Si je dors pour vous, la chair pour moi ne dort pas. Aussi Seigneur, qui finalement êtes mon refuge, vous qui auriez pu être la force m’empêchant de vous fuir, que mes sanglots, les gémissements de mon cœur, la détresse même où je me trouve, qui ne se tait jamais, finissent par secouer votre sommeil et vous réveiller! Levez-vous, commandez aux vents et à la mer [cf. Matth. 8, 26], sauvez-moi de la terreur de l’esprit et de la tempête [cf. Ps. 54, 9] ; qu’ainsi au-dedans et au-dehors se fasse un grand calme ; et que les anges et les hommes, à qui nous sommes donnés en spectacle, en soient témoins et disent avec admiration : “Quel est donc celui-là à qui obéissent la mer et les vents [Matth. 8, 27]? C’est ce qui sans aucun doute, frères, se réalisera pour nous et pour vous si nous obéissons à celui qui vit et règne. Ainsi soit-il. » (S. 14, 14­16)

Conclusion : l’idéal monastique d’Isaac

Toute considération biographique mise à part, l’exil à l’île de Ré peut être considéré comme l’expression privilégiée de la spiritualité monastique de l’abbé de l’Étoile. Le « calvaire » d’Isaac et de ses moines présente en effet deux aspects indissociables : il est à la fois cheminement dans la souffrance, l’inquiétude, occasion d’un retour aux principes mêmes de la vie monastique. Souffrances, parce que tous les commandements cisterciens traditionnels prennent sur l’île une connotation particulière : la pauvreté et la solitude ne sont plus seulement intérieures mais effectives ; le travail et l’obéissance ne sont plus seulement des principes obligeants parmi d’autres, mais des nécessités concrètes et vitales. Retour aux sources, puisqu’une semblable austérité rapproche la vie réthaise de celle des premières communautés chrétiennes, et notamment de la tradition érémitique qu’Isaac connaît très probablement par les œuvres de Cassien. Isaac n’en renie pas pour autant son choix en faveur de l’ordre cistercien. Nul doute que pour lui la voie cistercienne représente le meilleur compromis entre les nécessités de la vie « ici-bas » et les exigences de la vie spirituelle. Rappelons par exemple son attachement caractéristique à l’alternance du travail manuel et de la contemplation. Le sermon 50 constitue ainsi une défense remarquable des principes de base de l’Ordre. Si Isaac, à la fin de ce texte, invoque l’image de l’Église primitive de Jérusalem, c’est à la fois pour mesurer l’écart qui sépare une réalité présente et son modèle originel, mais également pour accentuer la filiation entre la règle cistercienne et le premier enseignement des apôtres : la règle est bonne parce qu’elle s’inspire directement de l’Écriture. Isaac songe ici au début des Actes des Apôtres81:

“…Que de plus, ayant voué la chasteté, sans femmes ni enfants, sans même rien qui nous soit propre, nous vivions en commun, en obéissant tous à un seul et en attendant tout de lui selon les nécessités de chacun, c’est là, assurément, se conformer à l’idéal des bienheureux apôtres et de cette insigne Église primitive de Jérusalem [in Ierusalem primitivae Ecclesiae] : eux qui mettaient en commun leurs ressources et n’avaient non plus qu’un cœur et qu’une âme [Act. 4, 32]. Leur inestimable ferveur, puisée à la fournaise allumée à Jérusalem par l’Esprit Saint, le saint jour de la Pentecôte ­ selon qu’il est écrit : [Isaie 31, 9] ­, s’est évaporée de jour en jour durant une longue période où la charité s’est refroidie et où l’iniquité a abondé [Matt. 24, 12]. Elle fume encore faiblement en des communautés comme celle-ci [adhuc in huiusmodi coenobiis tenuiter fumat], et fait voir pour ainsi dire quelques traces de l’incendie presque éteint [et exstincti ferme incendii nonnulla quasi vestigia indicat], et montre comme de minimes parcelles du puissant brasier [et magnorum carbonum minutias quasdam monstrat]. Telles sont donc aujourd’hui, très chers, les flèches aiguës du puissant avec des charbons dévorants que nous avons fournies contre la langue trompeuse de ceux qui continuellement, de leurs lèvres injustes et de leur langue trompeuse [Ps. 119, 2­4], s’informent pourquoi nous faisons ceci ou cela, sans s’inquiéter de savoir pourquoi eux-mêmes ont été faits. Ce n’est donc pas sous l’inspiration de quelques présomptueuses nouveautés, mais sur le fondement des apôtres et des prophètes que s’est édifié notre Ordre [super fundamentum apostolorum et prophetarum aedificatus est Ordo noster].” (S. 50, 20­21)

L’idéal cistercien s’inscrit donc dans le vaste essor spirituel que le Christ, dans son sacrifice fondateur, a inauguré, invitant l’homme à le prolonger. Cette force spirituelle, Isaac la décrit comme un incendie, qui toujours demeure vivace, mais qui parfois menace de s’éteindre, et parfois se rallume dans un brasier flamboyant82: les fondateurs83de l’ordre de Cîteaux ont entretenu ce feu, ont rallumé la flamme ; mais à l’époque où Isaac prend en charge l’abbaye de l’Étoile, ce feu n’est plus visible à ses yeux que par quelques braises encore fumantes. Trop de négligence, trop de laisser-aller, ont détourné les moines de leur vocation originelle : l’ordre de Cîteaux, à cause de sa prospérité croissante, ne pouvait être épargné par ce relâchement généralisé84. Dans les monastères85, dans l’organisation ecclésiastique86, la recherche des biens terrestres prime parfois sur celle des biens célestes. C’est là cette « tempête », qu’évoquaient nos sermons 13-15, qui met à mal l’unité de l’Église et tend à éteindre le feu spirituel. La portée spirituelle et mystique de l’exil à Ré devait donc être, dans ce contexte, évidente pour Isaac : la possibilité lui était donnée enfin, quelles que soient, répétons-le, les conditions réelles de cet exil, d’adopter un mode de vie plus en accord avec l’idéal formulé dans la règle cistercienne, et, de ce fait, orienté totalement vers le Christ. Au-delà de la mer, de l’océan de dissemblance, dans la pure aridité du « désert », la flamme se ravive en l’âme du moine. Reste, nous l’avons vu, à déjouer les maux intérieurs, et en premier lieu « le spectre de l’acédie ». De ce point de vue, si l’on en croit les efforts déployés à maintes reprises par Isaac à l’occasion de ses sermons pour redonner confiance à ses compagnons d’exil, cette entreprise de restauration de la vie monastique fut peut-être vouée à l’échec. Dans un siècle en pleine mutation économique et intellectuelle, le choix d’une telle austérité devait en rebuter plus d’un. Le retour d’Isaac à l’abbaye de l’Étoile, attesté par un des fragments retrouvés à la Bodleian Library (Bodley 807), semble confirmer que les efforts de l’auteur des sermons n’avaient pas suffi à dissiper dans l’âme des exilés le souvenir du confort et de la douceur du vallon de Font-à-Chaux.

Les sermons gardent donc, on ne peut le nier, les traces d’une certaine réalité sociale et politique, vis-à-vis de laquelle se détermine sans doute la volonté maintes fois exprimée par Isaac de repenser l’idéal monastique à la lumière d’une spiritualité plus exigeante. Mais par-delà la sévérité de la morale se joue un véritable drame spirituel, qui, selon nous, donne au texte tout son relief, en fait un témoignage authentique et poignant. L’exil insulaire, thème récurrent dans les sermons, portent les germes de ce « drame » : car tout à la fois, l’homme est en exil et désire un autre exil. Il subit l’exil, d’abord, en tant qu’il vit ici-bas d’une vie charnelle et mondaine : alors, qu’il l’ignore ou non, il vit éloigné de son véritable Père, de sa véritable demeure. Il choisit l’exil, ensuite, dans le meilleur des cas, et s’efforce de rompre les liens qui l’unissent physiquement et mentalement au « monde », pour réinvestir dans la recherche de Dieu la parcelle de divinité avec laquelle il s’est identifié. D’où l’importance chez Isaac, non pas tant de la révélation, mais du processus de transformation de soi-même auquel elle invite, de la conversion87. Entre l’exil subi, par la perpétuation de la défaillance d’Adam, et l’exil voulu, qui se concrétise par exemple dans le choix d’une vie retirée, il y a tout un cheminement intérieur qui s’effectue, par lequel s’approfondissent mutuellement la connaissance que l’on peut avoir de soi-même88 et la « connaissance » que l’on peut avoir de Dieu— soit dit en passant, on pourrait tout aussi bien parler, en termes de théologie négative, d’une « inconnaissance » de Dieu et de soi-même89—. Le chemin vers Dieu90 ne se creuse toutefois pas de la même manière en chaque homme. Car si les efforts du spirituel tendent vers un même accomplissement, les contraintes et les obstacles renvoient sans cesse le cheminant à la puissance de sa propre volonté. C’est pourquoi cette pérégrination vers Dieu se caractérise comme une errance. « Qu’il s’avance à pied pour prendre son vol », conseille Isaac, « et parce qu’il ne pourra pas voler toujours, qu’il retombe sur ses pieds, pour éviter la chute la tête la première ». La marche à pied, c’est-à-dire l’errance inquiète, laborieuse, et l’envol sont complémentaires et leur alternance est une donnée de la condition humaine pensée comme médiation entre le fini et l’infini. Cette reconnaissance de la duplicité humaine s’exprime chez Isaac dans cette recherche de l’équilibre auquel doit tendre la vie monastique : une vie à la mesure de l’homme, qui se réalise essentiellement dans l’alternance entre la prière et le travail, le silence contemplatif et l’exercice de la raison. Mais, bien évidemment, nulle trace ici de la recherche de l’équilibre pour lui-même. Car s’il se connaît mieux que tout autre, et a pris mesure des périls qui le menacent, c’est au dépassement de ses propres limites que tend le moine, pour qui, à terme, se dévoile la joie indicible de l’amour démesuré de Dieu.

Dès lors, l’épisode à l’île de Ré prend pour nous une valeur emblématique : s’y joue en effet, de manière intense, l’éternelle confrontation entre la vie charnelle et la pensée, entre la nécessité de survivre et la volonté d’éternité. L’issue de cette lutte, pour Isaac, ne saurait venir que du Christ, le berger qui a rappelé l’homme, errant, misérable, vagabond, fugitif, comme cette brebis qui s’était perdue, à sa véritable destinée. Jésus, lui-même, qui s’est fait « errant, exilé, pour mieux instruire les hommes », demeure finalement « la voie pour les errants » (errantibus via), « le chemin tracé dans la mer immense »91.

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