La signification spirituelle de la vie insulaire dans les sermons d’Isaac de l’Étoile

1- Du Lac de Tibériade à l’île de Ré (Un commentaire des sermons 13-15.

1. 1. Une exégèse de Matthieu 8, 23-27.

Pour mesurer l’importance de l’expérience de l’exil à Ré dans la pensée d’Isaac de l’Étoile, nous avons choisi de lire et de commenter les trois sermons du quatrième dimanche après l’Épiphanie, numérotés 13 à 15 dans l’édition S.C6. Et ce pour deux raisons : d’une part, parce que deux d’entre eux ont très probablement7 été composés à l’île de Ré, ou au retour de cette “pérégrination”8; d’autre part, parce qu’ils sont comme imprégnés de l’expérience insulaire de leur auteur. Les trois sermons sont consacrés à l’exégèse d’un passage de l’Évangile selon saint Matthieu (8, 23­27) :

“23 Puis il [Jésus] monta dans la barque, suivi de ses disciples. 24 Survint alors dans la mer une agitation si violente que la barque était couverte par les vagues. Lui cependant dormait. 25 S’étant donc approchés, ils le réveillèrent en disant : “Au secours, Seigneur, nous périssons !” 26 Il leur dit : “Pourquoi avez vous peur, gens de peu de foi ?” Alors, se dressant, il menaça les vents et la mer, et il se fit un grand calme. 27 Saisis d’admiration, ces hommes se dirent alors : “Quel est celui-ci, que même les vents et la mer lui obéissent ?”9­

1. 2. « Jésus monta dans une barque ».

« Ascendente Iesu in naviculam » . La forme verbale ascendente est le point de départ d’ un assez long développement, dans la première partie du sermon 13, sur l’idée d’autorité. Isaac rappelle d’abord que dans le Christ deux natures sont intimement unies : la divinité et l’humanité (S. 13, 1)10. Il est à la fois totalement Dieu et totalement homme, tendu entre le ciel et la terre comme l’échelle du songe de Jacob11. Dès lors, la montée et la descente ne peuvent être entendues « uniquement et totalement au sens matériel et local », mais ces mots appellent une interprétation allégorique. D’autre part : « la barque désigne donc l’Église, qui, à force de bras, navigue encore dans ce monde, cette mer à l’immense étendue »(S. 13, 2)12. Comment comprendre alors que Jésus soit monté dans l’Église ? N’est-il pas considéré au contraire comme la tête de l’Église, celui autour duquel l’Église, comme un corps autour d’une âme, s’organise, celui qui donne vie, sens, unité ?

Cette énigme ne s’éclaire, selon Isaac, que si l’on considère les deux pôles qui définissent, dans leur relation, toute organisation sociale : la soumission [subiectio] et la supériorité [praelatio].

« Or il ne convient à personne d’être supérieur, s’il n’a pas appris à être soumis, de commander s’il n’a pas obéi. C’est pourquoi cette majesté sublime dont la nature est d’exister avant toutes choses, dont l’attribut propre est de commander à tout, qui est l’origine de tout ordre et de toute puissance, s’est abaissée elle-même pour assumer ses devoirs, pour acquitter la dette qu’elle n’avait pas contractée ; elle a payé ce qu’elle n’avait pas dérobé ; elle a en tout réalisé l’ordre de telle manière que, dans les œuvres admirables faites par elle, il n’est pas de miracle plus admirable, pas d’enseignement plus lumineux que la sainteté de sa conduite même d’homme vivant parmi les hommes. » (S. 13, 3)

Du sublime abaissement du Christ (inclinatio), on peut tirer l’ enseignement suivant : si l’autorité du Christ sur l’Église est juste et fondée, c’est non seulement du fait de sa divinité, mais en même temps du fait de son humanité. Le paradoxe apparent de l’incarnation de Dieu donne en effet tout son sens à l’Église. À l’éternelle liberté de l’être divin, caractérisé ici par la préexistence (ante omnia esse), la toute puissance (omnibus imperare), et le fait d’être le principe de tout ordre et de toute puissance (a qua omnis ordo est, et universa potestas), répondent les contraintes auxquelles il est soumis dans l’incarnation. En embrassant la condition humaine, le Christ se soumet en quelque sorte à la temporalité et à la spatialité qui spécifient le devenir humain : mais il triomphe fondamentalement de ces contraintes en ce que son devenir ici-bas s’impose comme la réalisation complète de l’ordre divin (in omnibus ordini morem gessit). C’est en pédagogue que le Christ s’incarne auprès des hommes : « … il n’est pas d’enseignement plus lumineux que la sainteté de sa conduite même d’homme vivant parmi les hommes. »13L’épisode du baptême de Jésus est à cet égard éminemment symbolique : Jean-Baptiste n’ose pas baptiser Jésus. Ce dernier lui répond : « Laisse faire pour le moment; c’est ainsi (ita) qu’il nous convient d’accomplir toute justice. »14Par ces mots, selon Isaac, le Christ révèle que les événements de sa vie terrestre sont inscrits dans un ordre — Ita renvoie à l’idée d’ordre — et que le premier état de cet ordre doit être l’humilité (S. 13, 3).

Ainsi comprise, l’ascension du Christ permet d’établir la loi par laquelle toute communauté est susceptible de vivre sous l’ordre de la justice :

« C’est en effet par la hiérarchie déjà mentionnée, la soumission [subiectione] et la supériorité [praelatione], qu’à tous les degrés est maintenue, exercée et accomplie la justice. C’est elle qui a la préséance suivant l’ordre établi, elle qui obéit dans la subordination; et jamais elle n’accède à la prélature de son propre chef [sua praesumptione], mais bien sur l’appel légitime d’un autre [sed alterius ordinata vocatione]. » (S. 13, 4)

Ici, Isaac fait évidemment référence aux conditions d’investiture de l’abbé dans les communautés cisterciennes15: avant de devenir le guide de la communauté, l’abbé doit avoir partagé au préalable la vie du simple moine, dans l’obéissance et l’humilité16. Isaac rappelle ce principe dans le sermon 50 :

«  Veux-tu cependant savoir pourquoi c’est au jugement et sous l’ordre de quelqu’un d’autre que soit nous travaillons, soit nous nous reposons ? Parce que, ce faisant, nous sommes vraiment les imitateurs du Christ [Imitatores Christi], comme des fils très chers, et que nous marchons dans l’amour dont il nous a aimés, lui qui en tout s’est fait obéissant à cause de nous, non seulement pour nous servir de remède mais pour nous servir d’exemple, afin que nous nous comportions en ce monde comme lui s’est comporté. Il s’est donc fait en tout obéissant, non seulement au Père jusqu’à la mort, mais à Marie et à Joseph jusqu’à ce qu’il reçût la dignité de chef. En effet, à l’appel du Père qui disait : “Celui-ci est mon fils bien aimé qui a toute ma faveur, écoutez-le”, il fut appelé au premier rang. Alors il commença à diriger les autres, lui qui longtemps avait appris à se soumettre aux autres ; alors il commença à ordonner, lui qui avait appris à obéir. » (S. 50, 8­9)

De même le futur abbé doit apprendre à se soumettre, et c’est dans cette soumission même qu’il fera la preuve de son excellence. Comme Jésus, qui, pendant trente ans, accomplit sereinement son devoir d’obéissance, avant d’être appelé par le Père, le futur abbé ne doit pas précéder cet appel :

« Car ceux qui s’imposent et s’arrogent l’honneur ne sont pas les disciples de Jésus ; ils ne le suivent pas et ne sont pas ses envoyés mais ils le précèdent, poussés par l’ambition ; ils préviennent son appel et c’est pourquoi ils sont qualifiés par lui de brigands et de voleurs [Cf. Jean 10, 8]. » (S. 13, 6)

Ainsi faut-il entendre Matthieu, 8, 23 : « Jésus monta dans une barque et ses disciples le suivirent. » Suivre Jésus dans la barque, c’est aussi respecter l’ordre hiérarchique dans l’Église et dans la communauté monastique, et par suite, dans une perspective morale, ne pas se laisser dévorer par l’orgueil et l’ambition. « L’orgueil aveugle l’esprit où il naît », il est le signe d’une profonde ignorance : ignorance de l’ordre spirituel qui régit les communautés ecclésiastiques, ignorance du sens mystique de l’incarnation, ignorance enfin de soi-même (S. 13, 8). Nous le verrons par la suite, cette méconnaissance des fondements de l’ordre monastique et les dangers qu’elle présente sont les préoccupations centrales d’Isaac dans les sermons que nous commentons

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