(d’une voix presque timide) : Je n’y crois pas.

Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

Je crois que ça n’existe pas. Les chiffres, les tests, les cas, tout ça, c’est un mensonge. On veut nous faire peur.

Bon, si tu veux. Les cas si tu veux, mais les hôpitaux, ce qui se passe en ce moment dans les hôpitaux ?

(Elle, plus agressive) Tu es allé dans un hôpital pour voir ce qui s’y passe vraiment ?

Si le seul critère de la vérité, c’est l’expérience en présence, en chair et en os, alors évidemment, il n’y a pas de pandémie. Mais il n’y a pas de science non plus, il n’y a pas non plus d’histoire, ni de géographie. En terme de « connaissance du monde » pour ainsi dire, il ne reste que ce morceau du monde à proximité du corps, appréhendable par mes sens, et si toute information n’est au fond que de l’ouïe-dire, une opinion révocable, suspectée de n’être qu’une fiction, alors menace le solipsisme le plus radical (et il vaudrait tout de même prendre la peine de lire Descartes et Berkeley).

Nous partageons tous deux une grande angoisse commune – ayant une partie de notre histoire en commun, ça n’est guère étonnant. Mais au moment de se défendre de cette angoisse, dans les stratégies que nous adoptons pour la rendre à peu près tolérable, nous différons radicalement. Je me lance à corps perdu dans l’étude de ce monde angoissant, le décortique, l’analyse, accumule une documentation extraordinaire (comparé au commun des mortels), et la transforme en connaissance, en savoir, et tandis que je soumets l’angoisse aux règles implacables de la raison (ce que je dois à ma formation universitaire, et plus à l’histoire de la philosophie qu’à la philosophie au fond), elle, ma chère parente, a toujours versé du côté d’un quête effrénée d’optimiste, le bonheur lui sert de boussole, et, ces dernières années, elle embrasse avec enthousiasme les thèses du développement personnel et de la « pensée positive ». Là où je demeure un indécrottable pessimiste (ce qu’elle m’a déjà reproché), elle s’efforce avec pugnacité à l’optimisme (contre toute évidence, y compris quand tout semble autour d’elle concourir au malheur). Cette aspiration forcenée au bonheur l’a déjà conduit à plusieurs reprises à rejoindre des groupes thérapeutiques qu’on a soupçonné d’abriter des mouvements sectaires. Quant à moi, mon seul garde-fou c’est de raison garder (et je me surprends d’ailleurs, à l’occasion des événements d’aujourd’hui, à tenir bon sur ce fil ténu – quand tout conspire autour).

La pandémie constitue une véritable épreuve pour les adeptes de la « pensée positive » – cette technique de soi qui consiste à instrumentaliser volontairement ses propres pensées, à les manipuler, à les trier, à remplacer tout bonnement et simplement les mauvaises pensées par de bonnes pensées, voire à les susciter, ces fameuses bonnes pensées, par quelques exercices qui tiennent autant de l’autosuggestion que du lavage de cerveau. Il faut vouloir être heureux à tout prix (ou vouloir ne pas être malheureux, même pas soucieux, car le souci est déjà un malheur, l’angoisse est intolérable, etc). C’est une épreuve terrible parce qu’elle pousse les techniques thérapeutiques dans leurs propres retranchements, les menace en permanence d’un échec dramatique (qui pourrait se manifester sous forme de dépression carabinée ou de décompensation délirante, comme quand le patient arrête subitement de prendre la pilule du bonheur qui a plus ou moins neutralisé ses « humeurs » depuis des années, et s’effondre dans les jours qui suivent, sans parler de ceux qui, sortant de la clinique psychiatrique, du centre de désintoxication ou de la maison de repos, se jettent par la fenêtre une fois rentrés chez eux – et je crois d’ailleurs que quelques-uns de nos concitoyens en sont précisément là, ou pas loin) : quand le réel accroche, fait aspérité, et que le maheur et l’angoisse décidément insistent, on n’a pas d’autre choix, si l’on ne veut pas verser dans les mauvaises pensées, les pensées tristes, le pessimisme, que d’adopter une attitude de déni pur et simple : « ça n’existe pas. Je n’y crois pas. »

Cela demande de faire encore obstacle au réel, de faire écran aux faits les plus patents, quand il, le réel, frappe à votre porte (quand ça cogne, dirait Lacan), pire encore, quand il s’installe dans votre corps, et vous expédie manu militari à l’hôpital : toutes les formes de négation, le déni, le refoulement, tous les clivages, en prennent un coup. L’imaginaire, s’il doit être encore un recours, se manifeste alors parfois sous des formes délirantes et hallucinatoires.

« Je n’y crois pas ». Un des fondements des techniques de « pensée positive », apparemment si inoffensives, c’est de substituer à la complexité des ordres du savoir ce que j’appelle ici un fidéisme généralisé. En définitive, tout est question de foi. Nul domaine de savoir n’échappe à l’empire de la foi. Tout devient objet de croyance. Aucun critère interne ne distingue les discours, aucune méthode n’est garante de l’établissement de la vérité. La seule chose qui distingue les discours, c’est la foi qu’on leur accorde ou pas. Et, bien entendu, l’effet que ces discours produisent sur l’auditeur – le discours porteur d’espérance rend heureux et c’est pourquoi il est cru.

Cette stratégie fait écho, on m’excusera de rapporter mes Antiques encore une fois, à une attitude assez commune dans les premiers siècles Chrétiens (disons jusqu’à ce que le Christianisme devienne religion officielle de l’empire romain au IVè siècle) de la part des premiers apologistes, vis-à-vis de la culture et des savoirs Helléniques. Citons par exemple le Traité à Autolycus de Théophile d’Antioche (IIè siècle) :

« Mais aussi pourquoi n’as-tu pas la foi ? Ne sais-tu pas qu’en toute chose, la foi vient en tête ? Quel cultivateur peut moissonner s’il n’a pas d’abord confié sa semence à la terre ? Qui peut traverser la mer s’il ne se confie pas d’abord au navire et au pilote ? Quel malade peut-il se soigner s’il ne se confie pas d’abord au médecin ? Quel art, quelle science est-il possible d’apprendre si l’on ne se remet pas d’abord avec foi aux mains d’un maître ? Le cultivateur a foi en la terre, le passager dans le navire, le malade dans le médecin ; et toi, tu ne veux pas te confier en Dieu, même avec tant de gages de sa part ! En premier lieu, parce qu’il t’a appelé du néant à l’existence (si ton père n’avait pas existé, ni ta mère, à plus forte raison n’aurais-tu jamais existé), et il t’a formé à partir d’un peu de liquide, d’une toute petite goutte, laquelle n’existait pas non plus naguère ; c’est Dieu qui t’a amené dans cette vie. Ensuite, tu crois que les statues faites par les hommes sont des dieux et font des prodiges ? Mais quand il s’agit du dieu qui t’a fait, tu ne crois pas qu’il puisse plus tard te refaire ? » (Théophile d’Antioche, À Autolycos, I, 8).

La foi est première, la confiance (en Dieu) vient avant tout, le reste suivra. Ce qui compte c’est la valeur morale des savoirs, leur potentiel d’enseignement religieux, et c’est pourquoi on fera preuve parfois de mépris envers la physique ou les sciences naturelles (plus qu’envers la métaphysique – la culture Chrétienne a mis du temps à s’en remettre, et je me suis laissé dire que les courants « littéralistes » et anti-scientifiques qui font beaucoup d’adeptes de nos jours aux États-Unis notamment, sont les héritiers, sans doute un peu moins sophistiqués, de certaines positions des apologistes du début de notre ère).

Un passage de Clément d’Alexandrie (beaucoup plus féru de philosophie que Théophile, et qui peut se montrer plus mesuré à ce sujet dans d’autres textes) est demeuré célèbre (bien que souvent mal traduit) :

« Il ne faut pas permettre aux auditeurs d’éprouver la parole par la comparaison ni la livrer à l’examen de gens instruits dans les techniques de toutes sortes de disciplines, fiers du pouvoir de leurs syllogismes, et dont l’âme est remplie de préjugés et n’en a pas encore été vidée. En revanche, quiconque se fonde sur la foi pour aller au festin, celui-là est solide ; il peut recevoir la parole divine, car il possède, en la foi, une faculté de jugement raisonnable. Il s’ensuit pour lui la persuasion, en abondance. C’est ce que dit le mot du prophète : “Si vous ne croyez pas, vous ne pourrez même pas comprendre” [Is 7, 9] » (Clément d’Alexandrie, Stromates, I, 8, 1-2).

La raison pour dire vite, la philosophie et les sciences Helléniques, ne sont au mieux qu’une approximation, une anticipation maladroite et ignorante, du discours de vérité révélé par le Christ, et sont considérées comme étant du même « genre » au fond que le texte Biblique, rivalisant dans une compétition généralisée dans laquelle Homère, Moïse, Platon et Jésus, sont mis sur le même plan épistémologique – ils s’adressent avant tout à la foi, et les grecs sont censés croire en Platon comme ils croient en leurs mythes – et sont invités désormais à croire au Christ. C’est ce qu’on appelait parfois l’alogos pistis (la foi « sans raison », ou la foi nue).

Plus tard, la position des pères de l’Église s’infléchira jusqu’à considérer l’apprentissage de la philosophie devenue « païenne » comme une préparation (propédeutique) presque indispensable à l’exercice de la théologie – et on sait tout ce que cette théologie devra aux métaphysiciens (« dieu merci », si je puis dire, car c’est en grande partie grâce aux théologiens Chrétiens puis Musulmans que nous pouvons encore aujourd’hui lire nombre de philosophes antiques).

Fermons cette trop brève parenthèse et revenons à nos fidéistes contemporains.

Il faut donc, si l’on veut à tout prix garder le cap de la pensée positive et du bonheur qu’elle promet, commencer par faire un sort aux discours malheureux. C’est la raison pour laquelle certains domaines de la science, et par exemple, pour prendre des sujets brûlants d’aujourd’hui, la climatologie et l’épidémiologie, sont rejetés d’emblée, parce qu’ils sont trop « pessimistes » (porteurs de mauvaises nouvelles et générateurs d’angoisse). Là où certains cherchent encore des raisons de s’y opposer (et, bien qu’en dérivant du côté du climato-scepticisme ou du complotisme généralisé, s’efforcent encore d’argumenter – sans pour autant dialoguer puisqu’ils rejettent a priori la crédibilité des discours adverses), les adeptes du bonheur à tout prix se contentent de « ne pas y croire », au nom d’une épistémologie (négative) inconsciente qui prétend que tout discours est objet de croyance (en cela, ils sont radicalement postmodernes si l’on peut dire, ou « constructivistes » au pied de la lettre). Comme leurs lointains ancêtres des débuts du Christianisme, le seul critère d’évaluation des discours est, là aussi d’une manière assez brutale, « éthique ». En ce sens la science est éthique, elle fait du bien ou pas – et en général, elle est indifférente ou bien, parfois, elle fait du mal (parce qu’elle dit « le mal »).

À un moment, je parle à ma parente aimée de mon intérêt depuis le printemps dernier pour l’histoire des épidémies, mais aussi pour les effets que la pandémie de Covid-19 a eu (jusqu’à présent) dans d’autres parties du monde. Elle me laisse parler. Pour elle, je cherche délibérément à noircir le tableau. Mon ami Emmanuel B., historien, avec qui je discutais hier du texte que je commençais à ruminer et que vous êtes en train de lire, me disait : il y a des gens qui n’aiment pas l’histoire, parce qu’elle rappelle qu’il y a des morts, des guerre, tous ces malheurs en somme. Effectivement. Et je ne peux m’empêcher de penser à la haine que certains éprouvent envers ceux qui considèrent que la mémoire est un devoir moral, et l’histoire sa plus fidèle alliée. Ceux qui ont horreur qu’on leur rappelle les exactions et les turpitudes commises par les nations civilisées, à commencer par la nôtre de nation (cf. tous les débats absurdes sur la repentance, où sans surprise, les coupables ou leurs descendants se montrent les plus attachés à l’oubli et à « tourner la page »).

Les sciences, mais aussi l’histoire, l’économie, la géographie, l’anthropologie véhiculent de « mauvaises pensées » : c’est pourquoi elles embarrassent l’adepte de la pensée positive, et par suite peuvent être considérées comme des mensonges, et des messages intentionnellement délivrés par des autorités qui poursuivent un plan machiavélique. C’est un peu comme si « les faits » étaient dotés d’une intentionnalité : les faits non seulement (parfois) font peur, mais ils veulent faire peur. D’où la recherche et l’identification (sans trop de difficulté) de boucs émissaires : « Ils veulent nous faire peur. » (sans qu’on sache vraiment dans quel but, mais l’imagination aura tôt fait d’en découvrir, des buts). C’est assez ironique au fond : les paranoïaques ne sont pas ceux que l’on croit (et j’ai une pensée pour toutes les fois où, exposant mes idées sur le changement climatique et ses effets, je suis soupçonné de paranoïa aiguë – alors que je ne suis qu’un très modeste diseur de mauvaise aventure).

Il y a aussi, et pas seulement chez les adeptes de la pensée positive, loin de là, une sorte de rejet instinctif de la complexité – nombre de personnes attendent une réponse simple et immédiate, une présentation claire et distincte des faits et un exposé sommaire de leurs conséquences. Blanc ou noir – le probable n’a pas bonne presse. Et cette tendance à simplifier les données de l’expérience quand le réel paraît trop complexe, n’est pas l’apanage des « pensées positives » (à l’instar des techniques de développement personnel, qui ont l’immense mérite, pour de plus en plus d’adeptes, de paraître infiniment plus « simples » que la psychanalyse ou la philosophie par exemple).

J’étais complètement sonné en raccrochant le téléphone après cette conversation ce soir-là, mais, ayant moi aussi mes propres stratégies de défense, si l’on peut dire, j’ai pris des notes sur un carnet de manière à transformer cet embarras en pensées. Chacun se débrouille comme il peut de l’angoisse (il paraît même que certains n’en éprouvent absolument pas).