La montagne des dieux d’Homère mise à sac par l’Alamos Gold Company

Une vue actuelle des Monts KazDağları ou Mont Ida : source https://twitter.com/kimyongur/status/1157020008763088896?lang=bg

L’Alamos Gold Company, fleuron de l’extraction aurifère

L’Alamos Gold Company est une florissante entreprise d’extraction canadienne qui se présente succinctement comme suit :

Le principal objectif d’Alamos en tant que producteur d’or est d’être un leader de la production à haut rendement et à bas coût, un leader du rendement financier et un leader de la création de valeur pour les actionnaires.

https://www.alamosgold.com

Elle prospecte et exploite des mines d’or principalement au Canada, aux États-Unis et surtout au Mexique – et, plus récemment, et c’est le cas qui va nous occuper, en Turquie.

L’exploitation d’une mine d’or est une des activités humaines les plus catastrophiques pour l’environnement : il faut d’abord conduire des opérations de déforestation de grande envergure pour accéder aux filons, dégager à la dynamite de larges pans de montagne (voire en araser carrément les sommets), et surtout, faire usage ,afin de récupérer et filtrer dans la roche d’infimes quantités de ce précieux métal, des substances hautement toxiques, notamment le cyanure et la soude caustique. Quand les opérations sont achevées, la terre est transformée en désert purement toxique dont toute vie est exclue.

Pire encore, l’extraction aurifère industrielle requiert des quantités d’eau délirantes : 140 000 litres d’eau par heure sont nécessaires, liquide qui devient hautement toxique après usage, et qui sera ensuite entreposé dans des bassins de rétention puis partiellement retraitée (si tout se passe bien). En cas de débordement accidentel, l’épanchement de ces eaux toxiques a évidemment des conséquences catastrophiques sur les cours d’eau alentours.

On oublie souvent de rappeler que là où les mines sont ouvertes dans des environnements habités par des humains (et des non-humains) – c’est le cas au Mexique, en Papouasie, en Turquie etc.., la ressource en eau est captée au profit des extractivistes et soustraite aux habitants – c’est d’autant plus inique quand l’accès à l’eau potable est déjà difficile pour les populations. On connaît le cas absurde du Mexique, où les ventes d’eau en bouteille et de sodas sont sans équivalent dans le monde, en partie à cause des pollutions régulières occasionnées par l’industrie extractiviste :

https://www.bastamag.net/Comment-les-multinationales-privent-les-Mexicains-d-un-acces-a-l-eau-potable

L’or, il faut le rappeler, vient servir exclusivement les intérêts du luxe, de la haute-technologie et de la finance :

“En 2016, 47,4 % du métal précieux a été transformé en bijoux ; 7,5 % de l’or extrait a été utilisé dans l’industrie électronique pour fabriquer entre autres des téléphones et des ordinateurs portables. Le reste est détenu par des banques centrales ou des investisseurs privés sous forme de réserve et à des fins spéculatives. La Banque centrale américaine possède de loin le plus grand stock d’or mondial avec 8 133,5 tonnes. La Banque fédérale d’Allemagne arrive en seconde position avec 3 377,9 tonnes d’or.”
source : https://www.sauvonslaforet.org/themes/or#start

L’or , malgré l’apparente dématérialisation de l’économie, demeure le capital matériel du capitalisme financier, en même temps que la marque ostentatoire de la richesse – et un des matériaux de la haute technologie. Bref, il constitue un des objets fétiches des pays riches, et particulièrement des populations les plus aisées des pays riches.

Inutile d’ajouter qu’en ces temps de dérèglement climatique, détruire des forêts, s’accaparer les ressources en eau et transformer en désert toxique des environnements considérés jusqu’ici comme des “poumons verts” est la meilleure manière d’accélérer les processus en cours. Mais l’hyper-capitalisme financier se fonde en grande partie sur l’exploitation des métaux précieux, des énergies fossiles, des terres rares – et le business, conforté chaque jour que le diable fait par la totalité des gouvernements en place dans l’économie mondialisée, ne saurait tolérer aucun empêchement : il en va de la survie de la bijouterie, des smartphones et des réserves bancaires.

Voilà pour ce petit rappel.

Homère à l’heure du capitalisme extractiviste

Notre compagnie canadienne donc, comme toutes les autres compagnies du même genre, fait du business en exploitant de l’or un peu partout, en Turquie notamment, et précisément à Kirazli, petite bourgade des Monts KazDağları (en turc). Le dossier de présentation du projet (qui est beaucoup plus qu’un projet puisque d’ores et déjà, nous en informent les militants écologistes turques et les habitants sur place, plus de 195.000 arbres ont été arrachés et 20.000 tonnes de cyanure déversés.) est extraordinairement prometteur, et j’imagine bien les actionnaires de la compagnie s’abandonnant à quelques rêves enivrants de retours sur investissements en consultant ces données :
https://www.alamosgold.com/mines-and-projects/development-projects/kirazli-turkey

On notera que la compagnie est sensible au problème de l’eau potable pour les populations qui en seront désormais privées (voir en toute fin de la page signalée ci-dessus). J’imagine qu’ils fourniront les habitants en bouteille d’eau minérale à prix coûtant, comme il a été fait pour des populations rurales du Mexique par exemple (on détruit votre montagne, on rase vos forêts, on vous en expulse, on transforme les cours d’eau en ruisseaux de déchets toxiques, et en échange, on vous refile de l’eau minérale de chez Nestlé – autre compagnie dont on sait trop bien la préoccupation écologique. En voilà un deal.)

Mais ce que la page du site officiel d’Alamos Gold Company omet totalement de signaler, c’est que ces montagnes, les Monts KazDağları ou, en grec, Mont Ida (à ne pas confondre avec un autre Mont Ida, en Crête), qu’ils ont commencé à raser, sont aussi, pour l’éternité, les hauteurs d’où les dieux et les déesses de l’Iliade contemplèrent la bataille de Troie – là même où, sous le regard sévère de Zeus, Apollon, Artémis, Arès et Aphrodite, favorables aux Troyens, s’opposaient, dans de violents débats à Héra, Héphaïstos, Poséidon, Hermès et Athéna, lesquels avaient choisi le parti des grecs. Pour le savoir, évidemment, encore faut-il avoir lu l’Iliade, qui, je le rappelle, est non seulement un des premiers grands textes de la littérature mondiale, mais aussi probablement un des plus beaux morceau de poésie jamais écrits par l’homme. Notez au passage que toute cette côte de l’Asie Mineure est aussi le symbole de la rencontre entre l’Orient et l’Occident – ce qu’elle n’a jamais cessé d’être, pour le meilleur et pour le pire, ce qu’oublie certains de ceux qui voient d’un mauvais œil la possibilité d’inscrire la Turquie dans l’Europe)

Carte Wikipedia

En ce moment même, donc, une compagnie d’extraction minière Canadienne (mais peu importe au fond qu’elle soit Canadienne, Chinoise ou Française) est en train de détruire sans vergogne un haut-lieu de la culture humaine. Et de ruiner pour de longs siècles un environnement exceptionnel, exterminant faune et flore. Et de priver d’eau potable et d’accès aux forêts les populations rurales qui vivent au pied de ces montagnes. Et d’aggraver le chaos climatique. Avec le soutien des gouvernements turques et canadiens (et sans qu’aucun État y trouve à redire (le gouvernement français, avec ses projets délirants en Guyane serait mal placé pour le faire). Et, rappelons-nous, en nous efforçant pour une fois d’élargir notre point de vue, en étant un peu plus “cosmopolitique”, ces compagnies sévissent partout dans le monde, détruisant des territoires et des modes de vie, expulsant des peuples et ruinant des cultures.

Bref, le capitalisme, on le savait déjà, est foncièrement indifférent au sort des humains (sauf quant il s’agit d’exploiter les forces de travail au coût le plus bas) et aux environnements non-humains (sauf quand il s’agit de les anthropiser pour construire des stations touristiques destiné au plaisir de clients fortunés), mais il est aussi profondément inculte (sauf quand il espère se faire de l’argent en exploitant le patrimoine culturel).

L’alerte a été donnée par le journaliste turque Bahar Kimyongur (https://twitter.com/Kimyongur) et repris par RFI ce matin :

http://www.rfi.fr/europe/20190806-turquie-exploitation-mine-ecologistes-mobilisation?ref=tw

Une remarque pour finir : la prochaine fois que vous achetez un bijou ou un objet high-tech composé en partie d’or, songez à ces mines des Monts Ida et à toutes les autres mines exploitées de part le monde. Prenez des douches de 3 minutes si cela vous fait plaisir, lancez-vous dans l’agroécologie si vous avez un bout de jardin, triez vos déchets, roulez en voiture électrique : ces vertueuses actions n’auront absolument aucun impact sur le climat futur et la vie des plusieurs milliards d’humains – je dis bien : absolument aucun (au mieux, ils vous rendront “vertueux”, vous permettront de mieux vivre avec vos proches ici-bas, mais ils ne changeront strictement rien à la situation future de la majeure partie de l’humanité). La machine capitaliste est lancée à pleine vitesse, plus avide que jamais, et nos “solutions”, ces bouts de ficelle, ces mesures purement symboliques, ne sont que de pathétiques pansements destinés à soigner les écorchures des habitants aisés des pays les plus riches : les autres, quelques milliards d’autres, n’auront pas cette chance – et ils auront bien des raisons d’en vouloir aux habitants des régions riches et tempérées.

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« LES TURCS SONT TRÈS BONS POUR PORTER DES PIERRES » – John McCluskey, PDG d’Alamos Gold

Papier dans Turquie News de Özcan Türk sur les ravages de l’extraction aurifère dans les montagnes Kazdaglari. En fin d’article, lire la très belle chronique de Yılmaz Özdil, dont voici un extrait :

“Nos Kazdağları, ces forêts d’émeraude de notre pays paradisiaque, sont ravagées par des esprits de bédouin en quête de désert aride !

Les Kazdağları se situent en Troade entre Balıkesir et Çanakkale. Ces monts portent le nom de la nymphe Ida mais ont été baptisés « Kaz » (Oie) car l’oie a une place importante dans la culture nomade Yörük des Turcs anciens. Après les Alpes, la chaîne montagneuse du mont Ida, Kazdağları offre la plus grande réserve d’oxygène. Elle abrite 32 variétés de plantes endémiques. Par exemple, le sapin Göknar ne pousse que dans cette région. En 1993, ce territoire est devenu parc naturel avec le statut de site protégé.

Accessoirement, sachez que selon Homère, c’est de là que Pâris, fils du roi Priam, rendit son célèbre jugement « Pour la plus belle » en désignant Aphrodite au détriment des 2 autres déesses : Héra et Athéna.
Et c’est aussi au mont Ida que les dieux olympiens s’installèrent pour observer le déroulement de la guerre de Troie qui s’en aura suivi.
Dans l’Illiade, Homère qualifie Ida de la chaîne « aux mille sources ».

Et nos dirigeants ont laissé des étrangers assécher nos « mille sources » et anéantir nos forêts !”