Retour en Sibérie, chez les Evenks, étudiés notamment par l’anthropologue Alexandra Lavrillier, élève de Roberte Hamayon. J’avais lu plusieurs articles dont un texte assez fascinant sur la spatialité “sacrée” (ou chargée en esprit) de la yourte collective, recueilli dans un volume d’ethnographie “comparée” (Amazonie/Sibérie : voir référence ci-après). En voici une autre version (française pour une fois) consacrée à ces “charges d’esprit” et ces “empreintes actives” qui, imprégnant l’espace de puissance d’esprits, rendent la vie quotidienne des Evenks assez particulière (et de notre point de vue plutôt périlleuse et à tout le moins fort compliquée . Ce qui m’intéresse ici, et c’est en vérité l’objet de toutes mes lectures en anthropologie actuellement, c’est encore et toujours cette menace qui pèse sur l’identité ou l’humanité des individus, menace qui peut conduire à une “altérisation” (devenir autre : la proie que l’on chasse, l’ancêtre dont on est la réincarnation partielle, la victime du désir de quelque esprit etc). (c’est aussi, soit dit en passant, la problématique que j’explore dans mes travaux littéraires, comme quoi, tout cela se tient n’est-ce pas ?)

Voici un extrait :

“Cette idée d’empreinte active se retrouve dans bien des sphères de la culture toungouse. Elle explique nombre d’interdits de la vie quotidienne et a des implications dans plusieurs domaines. Les Évenks considèrent que les personnes laissent une empreinte sur les êtres et les choses qu’elles touchent et même sur les actions qu’elles entreprennent. Cette empreinte agit de manière bienfaisante ou non et perdure même après la mort de son propriétaire. Elle fait partie d’une certaine catégorie de composants immatériels des êtres humains, mais également de certains animaux : chacun a une empreinte qui lui est spécifique. Elle varie chez un individu au cours de la vie en fonction de l’âge, de la capacité à procréer, des pratiques rituelles, des savoirs et des talents dans divers domaines. Certaines empreintes jugées spécifiques par la rareté de leurs caractéristiques sont considérées avoir été héritées des ascendants de la personne concernée. Le degré de puissance — et non de qualité d’action ‘positive’ ou ‘négative’ —de cette empreinte active s’exprime par les termes « lourd » et « léger ». C’est ainsi qu’on dit des femmes fertiles, des anciens, des individus considérés néfastes et des chamanes qu’ils sont « lourds », ces derniers étant les plus lourds de tous. Les humains laissent leur empreinte non seulement sur la viande, mais aussi sur les instruments de chasse et d’élevage, sur les sols qu’ils parcourent, les vêtements qu’ils portent, les peaux qu’ils tannent et qu’ils cousent, les rennes qu’ils élèvent, montent, soignent, etc., et sur tous les gestes rituels qu’ils accomplissent. Selon les individus, la viande aura bon goût ou non, le fusil atteindra ou non sa cible, le filet attrapera du poisson, le foyer sera chaud et douillet ou bien froid, les rennes se reproduiront bien ou, au contraire, dépériront. Certaines personnes verront leurs vêtements se déchirer, les blessures qu’elles ont soignées chez autrui s’infecter et les rituels qu’elles exécutent ne pas avoir le résultat escompté. Cette empreinte agit aussi par le truchement des objets.

Ainsi, les affaires « alourdies » des anciens sont potentiellement néfastes pour les plus jeunes qui, par conséquent, n’ont pas le droit de les porter. Les empreintes des gens ordinaires sont parfois même considérées comme potentiellement gênantes pour un chamane, dans le sens où elles pourraient «l’alourdir » d’esprits inutiles, voire néfastes et entraver le bon déroulement de son voyage dans les mondes ou ses négociations avec les autres esprits. C’est pourquoi, lors des rituels les plus importants, le chamane doit pénétrer par l’arrière de la tente et non par la porte où se concentrent les empreintes de toutes les personnes qui sont un jour entrées par là.”

Alexandra Lavrillier. « Du goût du gibier aux jeux des esprits. Ou comment s’articulent les notions de jeux, d’action (rituelle) et d’individu (charge d’esprits et d’empreinte active) ». Etudes mondgoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaine, 2013, pp.261 – 282.

à lire également :

Alexandra Lavrillier. “‘Spirit-Charged’Animals in Siberia.” Animism in Rainforest and Tundra: Personhood, Animals, Plants and Things in Contemporary Amazonia and Siberia (2012): 113-29.