Jalons sur mes sentiers et chemins en pays littéraire

Commençons par le commencement, l’Épopée de Gilgamesh. Ce n’est tout de même pas rien de dire que le premier texte littéraire (gravé sur des tablettes d’argile) de l’humanité, s’interroge sur la condition humaine, la mortalité, le travail de deuil, l’arrogance et l’humilité, les limites de notre puissance. À l’heure où le sentiment de toute puissance de l’homme contemporain est mis à l’épreuve par les crises pandémiques et climatiques, ou l’entreprise d’arraisonnement de la nature, supposé infini, semble toucher à sa fin, il est urgent de lire et méditer ce fulgurant morceau de « littérature » Mésopotamienne (dans ses différentes versions).

Les antiques grecs (et latins) : là je pourrais citer une centaine de textes qui ont compté pour moi, mais c’est assez normal puisque j’ai consacré une bonne partie de ma vie à lire et parfois étudier, les auteurs anciens, philosophes, littérateurs, historiens, géographes et théologiens – mais si j’avais un seul texte à retenir, ce serait étrangement le dernier, ce Traité des principes de l’ultime diadoque de l’école d’Athènes avant sa fermeture en 529, Damascius, qui clôt de manière très angoissante quelques millénaires de polythéisme « méditerranéen » (au sens très large). J’en cite en exergue de mon prochain non-roman, Moldanau, l’extrait suivant : « Et il n’y a rien d’absurde à ce que la matière participe aussi de l’indicible. » Damascius, Traité des premiers principes, I, 23,22. Dit ainsi, ça paraît un peu effrayant (et obscur), mais je crois que mon livre est plutôt amusant.

Parmi les auteurs du Moyen Âge, un personnage assez peu connu, ce qui n’est pas loin de l’euphémisme, a également beaucoup compté pour moi : Isaac de l’Étoile un abbé Cistercien d’origine anglaise, qui vécut au XIIᵉ siècle, non loin de Chauvigny, où j’ai passé quelques années de ma vie huit siècles plus tard. Je lui ai consacré naguère plusieurs articles assez épais. Ses Sermons, qui remplissent trois volumes dans la collection des Sources Chrétiennes, contiennent des pages d’une profondeur incroyable, nourries de méditations angoissée sur la solitude, la détresse spirituelle, ainsi que du platonisme de l’époque, et sans doute j’en ai tiré pour moi-même une sorte de rigueur morale qui me rend parfois pénible auprès de mes amis. Tant pis !

Au début des années 90, j’ai dévoré tout Shakespeare, mais aussi Dante, Cervantès, Chaucer et Rabelais, et quelques auteurs qui gravitaient autour d’eux (les Élisabéthains ou les Picaresques par exemple). Je conserve une admiration sans borne pour Montaigne, dont j’ai pu découvrir le génie grâce à un jeune professeur de philosophie à la faculté où j’étais étudiant à la fin des années 80, Didier Ottaviani (lisez ses ouvrages sur Dante !).

J’ai beaucoup lu et étudié Descartes et j’y ai pris énormément de plaisir. Là aussi, j’ai eu la chance de rencontrer quelques érudits qui me fascinaient par leur goût du détail, et qui m’ont appris à apprécier la finesse et l’intelligence de l’auteur des Méditations. Même chose pour Leibniz, au point même que je crois que c’est en l’étudiant que j’ai mis à jour un thème qui devait m’accompagner toute ma vie, celui de « point aveugle » (le non-être d’où émane toute pensée), à travers ce très étrange et juste ébauché « vinculum subtantiale », sorte de bricolage aussi mal fichu que les « esprits animaux », mais précieux parce qu’il nous ramène, dans son échec même, à notre finitude.

Je dois citer ici le Don Juan de Molière. J’ai passé la totalité de ma scolarité à m’ennuyer à mourir. J’étais le genre de gamin qui passe son temps durant les cours à rêvasser en regardant par la fenêtre, comptant les jours et les heures qui me séparaient de la fin de cette punition qu’était l’école. Il y eut tout de même quelques moments de grâce, deux à mon souvenir. Un professeur d’histoire, qui venait d’achever sa thèse sur les diligences dans le Far West (sic), un narrateur hors pair, extraordinairement exigeant – le seul cours où j’allais le cœur battant d’excitation. Et puis un cours de lettre, je ne sais quelle année, où l’enseignante (d’une fadeur extrême) nous avait diffusé le téléfilm réalisé par Marcel Bluwal, avec Piccoli dans le rôle de Dom Juan et Claude Brasseur dans celui de Sganarelle. J’y pressentais quelque chose de tellement important, métaphysique presque, la mort encore, défier la mort, l’arrogance de l’homme &c. Un de mes premiers émois philosophiques sans doute : je connaissais la scène finale par cœur, et me la répétait, bouleversé.

Le XVIIᵉ siècle c’est pour moi , et à tout jamais, Rousseau et Sterne. Le Rousseau des Confessions, et du Second discours sur les origines des inégalités, mais aussi et surtout des Rêveries du promeneur solitaire. Expliquer « pourquoi » Rousseau serait pénétrer dans des intimités dont je préfère réserver la faveur à mes propres écrits (mes psychanalystes en auront eu aussi leur part). Laurence Sterne, bizarrement, a fait irruption très récemment dans ma bibliothèque. Il est pour moi le grand-père de tous les auteurs récents que j’aime – d’une époque où le « roman » n’était qu’une forme parmi d’autres, et nullement dominante, de la scène littéraire, où l’on disposait donc d’une grande liberté formelle. Même s’il n’est pas le premier à jouer avec les codes littéraires, et à s’évertuer à détruire le roman au fur et à mesure qu’il l’écrit, avec cet humour irrésistible, c’est tout de même un pionnier, et lire un texte de ce genre, Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme, aussi radical, aussi aventureux, porté par une telle ironie littéraire, un auteur à ce point non-dupe de ce qu’il est en train de fabriquer (et qui ne prend pas ses lecteurs pour des imbéciles), c’est un délice pur.

Je passe sur le siècle suivant, dont je ne retiens personne. C’est assez brutal, j’en conviens, et trop exagéré, car il y a des auteurs que j’aime bien, des textes assez étonnants, mais je préfère le siècle qui le précède et, littérairement, celui qui le suit. Mais j’ai tort. Après tout, une large photographie de l’étang de Walden auprès duquel vécut Henry David Thoreau, auteur que j’adule, est punaisée juste sur le mur à droite de mon bureau (à côté d’une photo de Jim Harrison les pieds dans l’eau d’un ruisseau).

Mon XXᵉ siècle pourrait bien commencer avec Ramuz. Parce que c’est la montagne, mon arrière-pays d’adoption (je vis en Auvergne et parfois, je me dis que c’est Ramuz qui m’a appris à voir ce pays), et la langue incroyable, et la dimension souvent métaphysique de ses textes les plus ambitieux. Le thème du col qui sépare deux vallées, c’est-à-dire deux mondes, est central dans mon prochain livre.

J’ai eu ma période Knut Hamsun aussi au sortir de l’adolescence (pour autant que j’en sois vraiment sorti). Dès que j’avais quelques semaines de libre, je partais pour de longues randonnées solitaires (dont témoignent Un Débarras et Alpestres, deux textes publiés il y a quelques années), qui ressemblaient assez aux vagabondages de ces miséreux solitaires, orgueilleux & amoureux, qui peuplent les romans d’Hamsun.

Je tiens le Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin pour un jalon très important de la littérature de ce siècle, et sans doute le chef-d’œuvre du roman prolétarien. Un vrai bijou picaresque urbain et un délice argotique. La série que lui a consacré Fassbinder n’a fait qu’aggraver mon admiration.

Mon premier grand choc littéraire (lu quand j’avais seize ans, ce qui n’a guère arrangé mes affaires avec l’enseignement des lettres au lycée), c’est Sous le Volcan de Malcolm Lowry. S’il y a bien un texte auquel je reviens sans cesse, c’est celui-ci. La plus déchirante histoire d’amour jamais écrite. Un des textes les plus ambitieux de la littérature. Et son ésotérisme intrigant. Et Lowry surtout, dont j’ai tout lu, et surtout l’indispensable correspondance. C’était le compagnon de mes années punk. Et j’ai tiré mon pseudonyme littéraire d’un de ses livres.

Ah oui : quand j’étais en licence, je suis tombé amoureux de Virginia Woolf. J’ai lâché la fac en plein mois de janvier et j’ai passé un mois entier à lire absolument tout. J’y passais mes nuits et ne dormais que le jour venu. C’est un souvenir lointain. Des événements qui sont associés à cette période de ma vie m’ont quasiment interdit de me replonger dans cette œuvre. Mais je me souviens que mon livre préféré était le dernier, Entre les Actes (« Puisse l’eau me recouvrir »).

Carlo Émilio Gadda est arrivé plus tard. L’affreux pastis de la rue des Merles, cette véritable explosion linguistique, cette satire hilarante et sinistre, un choc vraiment. Et que dire de la Connaissance de la douleur, une des plus radicales angoisses existentielles jamais mise en mots.

Arno Schmidt, un autre enfant émanant du choc Joycien, est peut être l’auteur le plus important pour moi dans ce panthéon et Miroirs Noirs le livre que j’emmènerai forcément dans mes bagages si la nécessité conduisait un jour à n’emporter qu’un seul livre avec soi pour accompagner la fin du monde. J’éprouve une affection particulière pour son érudition joyeuse (voire absurde et souvent provocatrice) et notamment ses nouvelles « antiquisantes » – quand on est versé dans ce domaine, on est effaré par la solidité de ses références. Son travail sur la langue est d’une audace peu commune, et là aussi, la satire et l’ironie, et son « cœur de pierre » ou sa misanthropie, réjouissent les esprits libres.

Feu Pâle de Nabokov est peut-être le livre ultime de cette littérature « qui ne prend pas le lecteur pour un imbécile ». Là aussi, les fantômes de John Shade et Charles Kibote n’ont cessé de me hanter et ils doivent bien errer quelque part dans les pages de Moldanau. Je l’ai lu bien des fois, à l’endroit et à l’envers et en commençant par le milieu, et parfois, juste pour le plaisir, j’ouvre l’index et me régale de ces notices délirantes.

Dans ma période littérature germanophone, alors que je dévorais avec passion les œuvres de Thomas Bernhard, Ingeborg Bachmann, Elfriede Jelinek, Joseph Winkler, Franz Innerhofer, Hanz Markus Enzensberger, Alexander Kluge, Gert Jonke, Werner Kofler, W.G. Sebald (et j’en passe, excusez du peu), je suis tombé sur un écrivain qu’on a un peu oublié en France aujourd’hui (mais il vient d’être republié en Allemagne) : Uwe Johnson. Son Jahrestage (Une année dans la vie de Gesine Cresspahl) en quatre épais volumes, est un texte d’une grande finesse, à la construction subtile. Une entreprise assez radicale, qui fait penser à Dos Passos. Un grand livre sur l’exil aussi, et une manière fascinante de rattacher le destin de Gessine et sa fille Marie, allemandes exilées à NYC, et la Grande Histoire (qui se dessine au jour le jour à travers la lecture du Times).

Wolfgang Hildesheimer est à coup sûr mon auteur fétiche depuis deux décennies maintenant. Le plus inspirant en tous cas. Tynset et Masante sont des livres qui interrogent la littérature elle-même, en train de s’écrire, et c’est là ce qui m’excite le plus vivement (on l’aura deviné), quand je lis, et quand j’écris. J’ai l’impression de les connaître par cœur tellement je les ai lus et relus. L’Oiseau-Toc est parfaitement hilarant (si on trouve hilarant de lire un livre qui s’efforce de détruire la littérature). Mozart et Marbot, plus indigestes peut-être à mon goût, contiennent aussi de très jouissifs moments.

Pour lire William Gaddis il faut assurément un peu de courage – et la force de laisser tomber tout confort de lecture. Ceux qui ont réussi à entrer dans JR, Gothique Charpentier ou Le Dernier acte (je n’ai jamais réussi à trouver Les Reconnaissances, mais ça viendra), n’en sont pas revenus en général. Il est l’aède de notre temps, dirais-je, celui qui écoute et retranscris comme nul autre les paroles et les bruits du monde, et l’observateur le plus avisé, ainsi que le plus impitoyable, de la modernité : comment la violence des sociétés néolibérales et de la propagande capitaliste rend les gens positivement fous, et ne laisse du sens moral que des bribes.

Je guette avec attention comme on attend l’épisode d’une série qu’on suit avec passion, le nouveau roman de Thomas Pynchon. Mason & Dixon et Contre-jour (Against the day) sont mes romans d’aventure préférés (avec Gilgamesh et l’Odyssée bien entendu). Absolument jubilatoire, d’une érudition joyeuse, et avec des chiens qui parlent. Et j’aime beaucoup les chiens.

Je termine avec deux autres chocs littéraires : 2666 de Roberto Bolaño d’abord. Et plus précisément la quatrième partie du livre, La partie des crimes. Je n’ai jamais rien lu de pareil. Ces pages, par leur froideur glaciale, clinique, sont peut-être les plus dures, les plus définitives, jamais écrites sur le mal.

Et l’autre choc, c’est Roman, de Vladimir Sorokine. S’il y a bien un livre qui détruit la littérature, au sens quasiment littéral du terme, à commencer par la grande littérature russe (Tolstoï, Pouchkine, Tourgueniev &c) que Sorokine imite avec génie, c’est bien celui-là. Étrangement, j’ai renversé sur mon exemplaire une tasse de café qui tâche très exactement les cent dernières pages, désormais à peine lisibles. Je n’invente pas. J’adore aussi La Tourmente, à cause de la tempête de neige (j’adore les tempêtes de neige, au point que je vais m’y frotter délibérément chaque hiver, et il y en aura une dans Moldanau), et du ton picaresque irrésistible.

D’autres textes me viennent : Les saisons de Maurice Pons, toute l’œuvre de Thomas Bernhard, le Barabbas de Lagerkvist qui m’a bouleversé quand j’étais adolescent, les textes débordant de vie et complètement éclatés de Michel Ohl, LInquisitoire de Robert Pinget, La Route des Flandres de Claude Simon, le fiévreux Hans Henry Jahnn, Central Europe et surtout Les Fusils de W.T. Vollmann, William H. Gass (et plus encore que ses romans, les nouvelles d’Au cœur du cœur de ce pays et Sonate Cartésienne), le cruel et délicat Kawabata, le chef d’œuvre de James Agee, Louons maintenant les grands hommes, les romans existentiels de Robert Penn Warren, Faulkner bien sûr !, les nouvelles âpres de Flannery O’Connor, l’inimitable ironie de la phrase de Saramago (et son communisme décapant), Kafka & Pessoa forcément, les polars existentiels de Ross Macdonald, La Mélancolie de la résistance de Krasznahorkai qui m’a beaucoup hanté pendant l’écriture de Moldanau, le fabuleux Cosmos de Gombrowicz (et toute son œuvre en fait à bien y songer), les merveilleux racontars de Jørn Riel, et j’en oublie une bonne centaine d’autres.

Plus récemment, j’ai découvert La Route de la chapelle, un roman-pas-comme-il-faut de Louis-Paul Boon, et j’en suis encore bouleversé, un vrai grand texte prolétarien, le  plus grand sans doute. Les délires neurasthéniques de Mario Levredo rendent des échos à ma  propre (et pitoyable) existence (celle d’en ce moment, ma 12ème vie à peu près) qui font un peu frémir (et beaucoup rire aussi).