Quand les choses ont continué d’aller très mal — notre relation pourrissaient littéralement, j’aurais du partir, je n’y parvenais pas, n’était pas capable de m’y résoudre — il y a eu cet été bizarre où j’ai ressorti le vieil appareil photographique, un Ricoh argentique : on était à la toute fin des années 90, j’avais le sentiment de devenir fou, j’ai commencé à consulter des psychothérapeutes en tout genre, et, au début du mois de juillet, j’ai pris l’habitude de partir chaque après-midi en voiture dans les campagnes alentours : pour quelle raison cet appareil photo s’est alors glissé dans mon sac ? Je l’ignore. Peut-être était-ce une manière de justifier mes balades quotidiennes : je vais faire de la photographie, je sors —j’aurais pu dire : je vais à la chasse, ou je vais pêcher, mais plutôt qu’un fusil ou une canne à pêche, je possédais ce vieil appareil, qui fournissait un motif plausible.

Très vite, je me suis lassé des paysages du Poitou — et j’ai choisi un autre sujet, moi-même, saisi dans des environnements différents. J’ai commencé des séries. Je prenais soin de m’habiller toujours de la même manière, un imper noir et des lunettes noires, même au cœur de l’été, et, avec le retardateur intégré et un pied récupéré d’occasion, je fabriquais des scènes dont j’étais en partie le sujet. À l’évidence, il s’agissait d’une entreprise de restauration narcissique, laquelle concluait une dizaine d’années dont je sortais accablé, aliéné, vidé, épuisé (l’anglais exhausted correspondrait mieux à ce que je voudrais dire, mais je ne connais pas d’équivalent convenable en français). Peu après mes premières séries dont il ne reste que quelques tirages en petit format, entassés dans une boîte à chaussures, laquelle se trouve je ne sais où, je découvrais avec stupeur le travail de photographes contemporains, des gens comme Cindy Shermann, John Hilliard, Francesca Woodman, puis des travaux franchement conceptuels, et en même temps portant sur « la nature » — je pense notamment à Hamish Fulton. 

Plus tard, ayant enfin échappé au Poitou, à ce mariage accablant, et, finalement, à la folie, j’ai gardé l’habitude de ces marches quasi-quotidiennes, et de l’activité photographique qui vient en quelque sorte les scander. En arrivant dans le Cantal, comme je n’avais rien d ‘autre à faire que marcher, lire et me soigner, prendre soin de moi pour tout dire, j’ai réalisé un certain nombre de séries, dans lesquelles je continuais de me prendre pour sujet. Et plus tard encore, j’ai adopté un petit chien. J’ai donc arrêté de me prendre en photo, et j’ai consacré la majorité de mes travaux photographiques à ce nouveau sujet, devenant ainsi j’en ai peur, essentiellement un photographe de chien.