Juin 2004 : j’avais passé six mois dans les Landes, à enseigner dans un lycée — le genre de job que je m’étais juré d’éviter comme la peste, mais, qu’à chaque fois, je finissais par accepter tout de même, la nécessité n’est-ce pas ? La fatalité économique ! — et, à l’issue de ce semestre pénible durant lequel je ne trouvais le réconfort et la consolation que dans l’alcool et la marche à pied (les Pyrénées n’étaient pas si loin) — Ha, ces nuits au bord de l’étang de Latrille, le Jack Daniels brillant sous la lune au milieu des hérons ! — je décidai de quitter cet emploi, au grand dam de mon employeur, et, au volant de ma petite voiture chargée à bloc de cartons remplis de livres et de cahiers manuscrits, mes seules possessions, je filai vers le nord, direction le Cantal, car je n’avais plus nulle part où aller, personne qui m’attende, nulle part personne, alors pourquoi pas le Cantal, je l’avais traversé à plusieurs reprises au cours de mes randonnées, ça m’avait bien plu, ce pays, je me disais, voilà peut-être enfin un pays pour moi, ça aurait pu être ailleurs, un pays de montagne en tous cas, mais il en existe d’autre, j’avais pensé retourner en Espagne, sur la côte nord, ou bien dans le Jura, mais ce fut le Cantal, et, arrivé dans une petite ville, qui s’avéra être la ville la plus importante, la capitale du département de ce côté-ci de la montagne en tous cas, j’ai frappé à la porte d’une agence de location d’appartement, j’ai dit que j’étais professeur, en attente de poste certes, mais l’embauche n’allait pas tarder, c’était du pipeau mais on m’a déroulé le tapis rouge, fait visiter les plus beaux logements, ça ne coûtait pas bien cher, c’était dans mes cordes, je pensais m’inscrire au chômage, puis au RMI, il fallait que je prévois mon affaire, j’étais fatigué de travailler, je voulais quelques années de repos, je voulais me reposer et marcher doucement dans les montagnes, et c’est ce que j’ai fait, mais ce que je n’avais pas prévu, c’est que dix ans plus tard, j’y vivrais encore, que ça serait devenu mon pays, mon pays d’adoption et mon pays de cœur, mes territoires, que j’y marcherais encore, ça je ne l’avais pas prévu.

Durant ces dix années, j’ai donc beaucoup marché. Et l’hiver, j’ai plutôt skié que marché. N’empêche, je crois connaître ce pays, du moins la partie de ce pays qui se trouve à l’est et au nord des volcans, mieux que ma poche dont le contenu ne manque jamais de me surprendre. La photographie, qui m’avait sauvé en quelque sorte l’esprit sinon la vie à la fin du siècle dernier, m’accompagna durant toutes ces pérégrinations et explorations dans «l’arrière-pays», pour reprendre le mot de Jean Oury. Photographier m’a permis de me sentir moins seul et d’éviter de sombrer dans la folie. Les photographies me prouvent que tout ceci n’est pas qu’un rêve, elles font office de barrière de contact (Bion), de filtre, de réalisations. Là où je m’échappais, les photographies dessinaient les limites d’une vie possible. Quand je rentrais d’une longue promenade, parfaitement déboussolé, préparer mes photographies, les publier à la hâte sur le web, constituait un rituel dont l’avantage était de donner un sens à ces marches quotidiennes, si éloignées des activités de mes semblables, à moi qui n’occupait aucun emploi, la photographie transformait un comportement considéré comme déviant en une occupation du temps presque louable, presque sensée.