Retour, par cet après-midi grisâtre et bas de plafond (je parle de l’ennuagement sur mon village), sur un épisode assez crucial, sinon historiquement, du moins symboliquement, de l’émergence d’une conception de la “religion vraie” (question qui m’occupe ces derniers mois) dans l’antiquité tardive : la “relatio” (rapport) rendu à l’empereur Valentinien II par le Préfet de Rome et représentant du Sénat Symmaque (342-402), demandant le rétablissement du fameux autel de la Victoire, qui avait été déplacé par les précédents empereurs chrétiens.

La déclaration de Symmaque (par ailleurs personnage haut en couleur et somme toute assez désagréable, voir l’article de François Paschoud, “Reflexions sur l’idéal religieux de Symmaque” in Historia: Zeitschrift für Alte Geschichte, Bd. 14, H. 2 (Apr., 1965), pp. 215-235, article qui n’est pas tendre avec le sénateur et défendrait plutôt Ambroise, l’évêque de Milan), contient une défense de ce que nous appellerions aujourd’hui (non sans anachronisme) la “tolérance religieuse” des cultures païennes :

« Chacun a ses coutumes, chacun a ses rites ; l’intelligence divine a attribué aux villes, pour leur sauvegarde, des cultes divers ; comme les âmes aux enfants qui naissent, ainsi aux peuples sont impartis des génies responsables de leur destinée. Vient s’ajouter l’intérêt qui lie le plus fortement les dieux à l’homme. Car puisque toute explication rationnelle demeure cachée, d’où la connaissance des divinités peut-elle venir plus correctement que du souvenir et des enseignements des succès passés ? Dès lors, si c’est la longue durée qui donne de l’autorité aux religions, il faut conserver une foi (vieille) de tant de siècles et suivre nos parents qui ont eux-mêmes suivi avec profit les leurs. »

(…)

« Nous demandons donc la paix pour les dieux de nos pères, pour nos dieux nationaux. Ce que tous adorent, il est juste de le concevoir comme une seule et même réalité. Ce sont les mêmes astres que nous contemplons, le ciel nous est commun : le même univers nous enveloppe : qu’importe par quelle sagesse chacun cherche la vérité. Il ne peut se faire qu’on parvienne à un si grand mystère par un chemin unique. »

La dernière remarque fait écho à l’intérêt que les philosophes de son temps, notamment autour des cercles platoniciens héritiers de l’enseignement de Jamblique, portent aux traditions culturelles et religieuses orientales, et au pluralisme religieux, qui est aussi un pluralisme de parcours vers les mystères théologiques et métaphysiques. Qu’on songe à la manière dont les néoplatoniciens, dans la future école d’Athènes autour de Syrianus et Proclus, se plairont à harmoniser dans leurs commentaires les Oracles Chaldaïques, les Rhapsodies Orphiques, les livres pythagoriciens, l’œuvre de Platon ou les mythes de la culture hellène, et j’en passe !

À cette phrase somme toute admirable : “Il ne peut se faire qu’on parvienne à un si grand mystère par un chemin unique”, le grand évêque de Milan Ambroise, qui écrit à l’empereur pour l’enjoindre de refuser la requête de son adversaire païen, répond :

“Ce que vous ignorez, cela nous avons appris à le connaître par la voix de Dieu. Et ce que vous cherchez par des conjectures, nous l’avons découvert à partir de la sagesse-même et de la véracité de Dieu. Vos vues ne rencontrent donc pas les nôtres. »

Autrement dit, nous, les Chrétiens, avons découvert la vérité, et le savoir qui nous a été révélé rend caduc toutes les autres traditions religieuses. Il y a donc non seulement une religion vraie, mais un chemin unique pour accéder à la vérité. Avec cette réponse, inutile de dire qu’on change de monde, pas seulement religieux ou philosophique d’ailleurs.

(ce qui n’empêchera pas, pendant les deux siècles suivants, des intellectuels chrétiens de suivre les enseignements des écoles philosophiques païennes, notamment à Alexandrie)