Toujours plongé (perdu) dans les cultures des chasseurs-cueilleurs (et parfois horticulteurs), alternant entre les sociétés arctiques et sud-américaines, je retourne maintenant en Amazonie, entre l’Équateur et le Pérou plus exactement, chez les Huaorani, un des peuples les plus hostiles à la fréquentation des “blancs” (certains groupes vivent encore cachés au fin fond de la forêt – quoique, malheureusement, se cacher devienne de plus en plus compliqué tant la pression qui s’exerce sur la forêt est grande.)

En ce moment je lis ce livre fascinant de Laura Rival, une des grandes anthropologues de notre temps, qui a fréquenté les Huaorani durant un quart de siècle – elle sait ce dont elle parle !

Il y aurait des centaines de choses à dire au sujet de cette population qui, je dois l’avouer, me plaît énormément. Mais pour aujourd’hui, je vous traduis ce passage délicieux. Laura Rival évoque l’importance du chant dans la vie quotidienne, mais également l’importance du “huentey”, c’est-à-dire l’art de “simplement se détendre dans son hamac” en ne fichant strictement rien, juste se détendre, glander, chantonner, se reposer, profiter de la tranquillité du jour etc. Je suis sûr que ça ça va plaire à certains d’entre vous Bonne lecture ! (et promis, j’y reviendrais !)

****

« “Chanter à la maison” (amotamini) illustre parfaitement ce que signifie l’autonomie personnelle dans la société Huaorani. Les gens chantent habituellement plusieurs heures par jour en se reposant dans leurs hamacs ou en étant occupés avec une certaine activité à la maison. Dans cette forme de chant, les gens évoquent les activités manuelles qu’ils exécutent (par exemple, “la ficelle que je fais, la ficelle que je fais, la jeune feuille de palmier est changée en corde fibreuse, la corde qui fait le hamac, la corde pour le hamac…), louant parfois leurs propres pratiques (par exemple : “Je suis un grand chasseur, quel grand chasseur je suis, je tue tant de singes, ils tombent de l’arbre après un seul coup, les autres hommes sont si mauvais qu’ils manquent leur cible, mes fléchettes ne manquent jamais…”. “), ou improvisent sur les caractéristiques intrinsèques des matériaux, des objets ou des plantes qu’ils manipulent (par exemple, “c’est du bois dur, du bois dur que je sculpte, du bois dur que je sculpte… oh, quel bois dur…” etc.).

Les chants se réfèrent aux activités relatives à la vie du nanicabo ou à l’artisanat et autres tâches domestiques qui sont exécutées. Les mélodies et les thèmes de base sont standard, mais le reste est de l’improvisation pure, car les versets sont répétés à l’infini avec de petites variations. Parfois, les gens décident de chanter à la manière d’un co-résident défunt dont on se souvient, ou d’un parent décédé ou encore d’un frère ou d’une sœur qui vit très loin de chez eux. Les styles de chant, comme les styles de fabrication ou, d’ailleurs, les intonations, les voix, les empreintes de pas ou toute autre façon particulière de faire quelque chose, sont des caractéristiques idiosyncrasiques attribuées à des individus spécifiques qui peuvent être reconnues, mémorisées et imitées. Une autre caractéristique intéressante des “chansons personnelles” (amo-tamini) est que plusieurs personnes peuvent chanter simultanément tout en se référant indirectement au contenu de la chanson de l’autre (par exemple, la chanteuse A chante des chants sur la ficelle (chambira) qu’elle fabrique et la chanteuse B chante à quel point ce nouveau hamac est meilleur qu’un ancien), s’engageant ainsi dans une forme non dialogique de communication (voir Rival 1992:348-54).

Seeger a souligné l’importance de la musique dans la vie sociale amazonienne et a soutenu que la musique, qui joue un rôle actif dans la création et la vie de la société elle-même, doit être analysée comme un élément central pour la compréhension des sociétés amazoniennes. Chez les Huaorani, non seulement les individus communiquent leurs sentiments à leurs co-résidents dans l’action combinée de chanter et de fabriquer des objets, mais ils partagent aussi avec eux leur interprétation personnelle du symbolisme Huaorani. Une personne exprime ses sentiments, ses pensées intérieures et ses idées chaque fois qu’elle en ressent le besoin (même au milieu de la nuit quand tout le monde dort !), et on entend sans nécessairement écouter, car c’est le respect et la tolérance de l’expression individuelle qui sont attendus, plutôt qu’un engagement et une réponse réciproques. Bref, les chants combinent l’habileté technique et de nombreuses versions idiosyncrasiques des façons dont les gens en viennent à faire l’expérience du monde. En tant que tels, les chants constituent une forme puissante de connaissance culturelle à travers laquelle c’est leur autonomie très personnelle que les co-résidents viennent partager.

Le chant accompagne également une occupation de maison extrêmement prisée qui consiste à simplement se détendre dans son hamac. En fait, certaines personnes semblent se spécialiser dans le fait de se coucher dans leurs hamacs en chantant doucement, dans un état de calme parfait, de tranquillité, d’inactivité et de “contentement” (huentey). « Huentey », à l’opposé de l’activité et du mouvement, est une forme de “travail social” qui contribue à rétablir l’harmonie dans la maison longue (nanicabo). En tant que tel, le « huentey » est considéré comme essentiel pour prévenir la tension, les mauvais sentiments et le risque de scission. Quand quelqu’un est dans un état d’huentey, la tranquillité s’écoule vers l’extérieur de la personne qui est couchée, et tout le corps le ressent. C’est grâce à l’huentey que l’apparition de disputes, de contradictions, de conflits, de violences physiques et de discordes sont empêchées au sein du nanicabo. »

Laura M. Rival, Trekking Through History: The Huaorani of Amazonian Ecuador, New York, NY: Columbia University Press, 2002, pp. xxiii+246