Pendant que le loup n’y est pas (mais qui sait ? Qu’il y soit désormais ne m’étonnerait guère), promenons-nous dans les bois. Entre les pins et les rochers tout ronds, je me suis allongé sur un tapis d’aiguilles douces. Voilà assurément un endroit pour dormir quand l’envie me prendra d’aller passer la nuit dehors – et ça ne devrait pas tarder.

Je songeais en somnolant dans les rainures de lumière aux micro-sociétés de chasseurs et cueilleurs, horticulteurs à leur heure et parfois nomades, entraînés (plutôt qu’entraînant), par quelques bêtes, ceux des grandes forêts équatoriales ou tropicales, subarctiques ou montagneuses. Ceux-là, pour reprendre ma discussion d’hier avec le livre de Piketty, sont parfois égalitaires, ou quasiment égalitaires, hétérarchiques comme le dit Charles Stepanoff, plutôt que hiérarchiques. Quand il y a un chef, on le remarque immédiatement non seulement parce qu’il est en quelque sorte le référent de la tribu mais aussi parce qu’il est le plus pauvre : car il est de son devoir d’être généreux. Ces petites sociétés ne font pas de stock : on parle de forêt d’abondance – il n’y a qu’à se servir, tout est là, pâturages, fruits, manioc et gibier. Comment s’enrichir quand on ne fait pas de stock, et qu’on n’a pas institué de propriété – qu’on distinguera de la possession, laquelle est souvent provisoire et se partage : ainsi le chasseur de retour est souvent tenu de partager ses trésors avec tous, un morceau pour chaque foyer. Et on cuisinera ensemble, et pour les “relative” c’est-à-dire à peu près tout le monde. Des divisions des tâches parfois imprécises, chacun fait ce qu’il a à faire, d’une manière souvent étonnante, sans qu’il ait besoin de recevoir d’ordre. On hérite de choses sans importance et d’aucun prestige ni d’aucun patrimoine, et les ancêtres, plutôt que d’être vénérés, sont craints, car leurs esprits traînent encore dans les parages, pas forcément bien intentionnés. Dans certaines sociétés hétérarchiques, chacun chamanise, il n’y a pas d’exclusivité de l’art de négocier avec les esprits, et donc pas le moindre début d’ébauche de clergé. Si autrefois, on faisait des razzias de captifs dans les conflits de voisinage, surtout en Amazonie, il n’y avait pas pour autant de travail servile, et le captif devenait en peu de temps un membre à part entière du groupe. Pour être de la tribu, il suffit de faire ce que font les autres – et nombre d’ethnologues se sont vus ainsi décerner un titre d’ “identité” – laquelle identité, on le comprendra aisément, demeure assez flottante et révocable (et souvent plurielle). Dans ces conditions, on devine intuitivement que s’il existe des inégalités, elles ne sauraient être économiques, et s’il existe évidemment des différences de talents et des dispositions physiques et intellectuelles variables, elles ne suffisent pas à fonder un système d’inégalités encore moins à fonder une hiérarchie.

Cela dit. À la douche !