Grand Vent

C’était grand vent aujourd’hui. Et même une belle averse qui nous a surpris, Iris et moi, alors que je contemplais les nuages sombres arrivant par l’ouest. Ils pressaient l’allure les nuages – inutile de chercher à les prendre de vitesse : on en sera quitte pour une petite ramée comme on dit, et c’est fort bien.

En vallée du Madet

Beaucoup travaillé ces derniers temps, beaucoup lu et beaucoup écrit. Mes conférences sur Thoreau et Rousseau, mon journal, et des pages et de pages en vue de mon prochain livre. Tout cela est bel et bon, comme la pluie qui vous tombe dessus, mais ne nourrit pas son homme – et ne le nourrira pas dans le futur – n’ai aucune illusion à ce sujet. Les gens de bon conseil et qui veulent votre bien, déclaraient autrefois gravement : “Il faut persévérer, le talent finit toujours par être récompensé et blablabla”, même les plus optimistes -et notez comment les optimistes, que je déteste de plus en plus en vieillissant – pour leur naïveté et leur conviction intérieure –  ne se rendant pas compte de la tyrannie qu’ils exercent sur le monde – lequel s’effondre et non : Les petits ruisseaux n’ont jamais fait, sinon dans la nature, les grandes rivières ! La métaphore ne tient pas et elle est obscène – laissez les ruisseaux tranquilles ! – Où en étais-je ? Ha oui ! Ceux-là même qui naguère espéraient pour moi ont fini par se lasser et se contentent de soupirer quand je les entretiens de mon insuccès. Les plus hardis tentent encore, d’une voix timide et fluette un “Il faut parfois dix ans, ou bien dix livres, avant de connaître le succès…”, d’autres s’enhardissent : “N’as-tu jamais songé à écrire un roman un peu plus normal ?” – mais ils se répondent à eux-mêmes de peur sans doute que je les étrangle sur le champ : “Non bien sûr, ce serait trop vulgaire pour toi.” (Vulgaire, je ne sais pas, ennuyeux certainement, et le fait est que je ne suis pas écrivain à ce point-là, au point d’écrire des romans “normaux”). S’ils savaient à quoi ressemble mon prochain livre, sans doute s’abstiendraient-ils tout à fait de me parler dans le futur.

Bref, lire écrire et se promener avec les chiens – comme Thoreau d’ailleurs (exceptés les chiens) : donner quelques conférences. Et vivre au jour le jour, faire en sorte que les économies gagnées des emplois de cet hiver ne fondent pas trop vite. Pour la plupart des gens, pas seulement mes bons amis optimistes, il est absurde de s’obstiner à écrire quand on sait à l’avance que cela ne vous rapportera rien, même pas un lecteur. Mais – j’ai soudain envie d’écrire cela – c’est une course contre la mort. Mes vingt ans sont loin. Faut pas traîner. À quoi bon désormais perdrais-je ma vie à la gagner ?

Everything’s Getting Older (dit en anglais, ça sonne bien aussi, ça fait moins peur. Connaissez-vous la chanson The Copper Top de Bill Wells & Aidan Moffat ?)

Des bêtes et des plantes disparaissent, des peuples et des langues, des cultures, détruites, des tissus de relations complexes entre les mots des hommes et les corps des bêtes, le poil soyeux des plantes et la langue animale, les esprits qui planent sur eux tous ou se trouvent dans les troncs des arbres, les yeux des animaux et les creux des rivières disparaissent à leur tour, tout de concert s’évanouit, les mots de concert avec les choses et les objets, même la lune et les étoiles brillent d’une autre manière quand les derniers locuteurs meurent emportant avec eux les derniers mots qui permettaient de se rapporter au monde, d’inventer un monde, de témoigner qu’il existait de tels mondes.

Tout cela est déjà mort et enterré. Je ne m’en remettrais pas. Le futur ne m’intéresse plus du tout.

Retournons donc à la lecture (je dévore ce livre de l’ethno-linguiste K. David Harrison, The Last Speakers.), non sans verser ma petite larme parfois (toutes les dix pages).