Dans le cadre de mes explorations sinistres des travaux récents sur les pays de l’ex-bloc de l’est, entre 1945 et les années qui ont suivi la chute du mur, après la RDA et l’Albanie, me voici, pas du tout guilleret en fait, en Roumanie. J’avoue que je connaissais un peu la période Ceaușescu, mais pas du tout la période Gheorghe Gheorghiu-Dej, son terrifiant prédécesseur (ça fait bizarre d’écrire terrifiant, Ceaușescu est réputé être un dictateur de premier ordre (je n’ai jamais oublié qu’il avait comme modèle Kim Il-sung, dont il faisait traduire la prose en Roumain !), mais Dej se montrait quasiment au-dessus de son disciple (il lui manquait peut-être la mégalomanie de Ceaușescu).

Sous le trop long règne de Gheorghe Gheorghiu-Dej donc, les déportations et les internements arbitraires, les purges à la mode Stalinienne, et les assassinats, orchestrés notamment par la Securitate, battaient leur plein, mais le sommet de l’horreur, ou, disons, de la sophistication dans l’horreur et la cruauté, sans aucun doute, fut atteint, comme souvent, dans les camps de ré-éducation.

Certains d’entre vous ont peut-être entendu parler de la Prison de Pitești. On a traduit en Français le livre de Virgil Ierunca, Pitești, laboratoire concentrationnaire (1949-1952), éd. Michalon, Paris 1996, trad. Alain Paruit, préface de François Furet. Je ne l’ai pas lu, et je crois que je vais éviter, étant assez secoué comme ça, mais Dennis Deletant, un historien anglais, grand spécialiste de l’histoire de la Roumanie, revient souvent sur cet épisode de pur sadisme dans ses ouvrages sur la Securitate. Soumis à des tortures continuelles et au lavage de cerveau systématique, les opposants au régime (ou supposés tels), des étudiants pour la plupart, utilisés comme cobayes à Pitești, ont subi l’enfer. L’objectif de l’expérience, qui s’étalait sur des mois, voire des années, consistait non seulement à les dépouiller de toute personnalité, de tout système de valeur, et à leur inculquer une vénération pour le Parti, mais aussi à les transformer à leur tour en ré-éducateur, en agent de torture. L’ironie de l’histoire, c’est que les plus zélés des psychopathes à l’œuvre dans cet établissement était une bande de fascistes issus de la Garda de Fier, ex-opposants au régime convertis par opportunisme au communisme. Je n’en dirais pas plus, il y a des noms, notamment celui du terrible Eugen Țurcanu, une histoire complexe et des controverses, tout cela peut être lu et étudié.

Juste un mot de plus toutefois : quand j’entends le régime Chinois parler de « camps de transformation par l’éducation », ou de “centres de formation professionnelle”, au Xinjiang, il y a de quoi frémir… (je rappelle qu’officiellement les camps de ré-éducation sont fermés en Chine depuis 1993 : demandez aux dissidents ce qu’ils en pensent, aux Tibétains et aux Ouïghours).

Sur Eugen Țurcanu, il existe un article en anglais sur Wikipedia :
https://en.wikipedia.org/wiki/Eugen_%C8%9Aurcanu