Récit d’un jeune Q’eros extrait d’un des plus beaux livres d’anthropologie publiés ces dernières années : Geremia Cometti, Lorsque le brouillard a cessé de nous écouter. Changement climatique et migrations chez les Q’eros des Andes péruviennes, Berne, Peter Lang, 2015, 244 p.

“Un jour, un des plus puissants chamanes de Q’ero, un altumisayuq, décida de s’asseoir à l’extérieur de sa maison pour regarder ses montagnes sacrées, ses Apu. Lorsqu’il sortit de sa maison, il se rendit compte qu’il y avait un brouillard opaque qui inondait toute la vallée. Rien de nouveau pour Q’ero à vrai dire. Un fois assis, l’altumisayuq commença à mâcher ses feuilles de coca et à souffler dans la direction des montagnes. Il voulait voir les montagnes et il demanda donc gentiment au brouillard de se décaler pour lui permettre d’apercevoir les pics enneigés des Apu. Mais le brouillard ne bougea pas. Il essaya à nouveau : « Brouillard, s’il-te- plaît, pourrais-tu me laisser contempler la beauté des montagnes ? ». Le brouillard ne bougea toujours pas. L’altumisayuq décida alors de monter un peu plus en haut, sur la colline qui domine son village. Mais même depuis le haut de la colline, il ne parvenait pas à voir ses montagnes. Il essaya donc une fois de plus de demander la permission au brouillard de voir les montagnes. Comme pour ses tentatives précédentes, le brouillard ne bougea pas. C’était la première fois que le brouillard ne répondait pas à ses invocations. À cet instant précis, l’altumisayuq se rendit compte que quelque chose avait changé. Il décida alors de retourner en bas, au village, pour convoquer une réunion avec les autres altumisayuq de Q’ero.”

J’en avais parlé lors de ma conférence sur le paysage l’année dernière à Paulhac (pour ceux qui s’en souviennent). Et vous pouvez écouter sur le site du collège de France la conférence donnée par Geremia Cometti lors d’un séminaire de Philippe Descola :
https://www.college-de-france.fr/…/seminar-2016-03-24-10h00…