Friches et pastoralisme / Paysage et biodiversité

Aux alentours de chez moi, à l’altitude de 1250 mètres environ, on trouve deux espaces forestiers.

La forêt du Ché (au nord sur la carte ci-dessus) est une plantation récente (années 60), très majoritairement composée de résineux. Autrefois on y trouvait avant tout de la lande, et des parcours communaux utilisés par les brebis.

L’origine du bois des Fraux (au sud sur la carte ci-dessous), de superficie plus modeste, est bien plus ancienne – d’aussi longtemps qu’on s’en souvienne, il y avait de la forêt à cet endroit. Mais la carte de Cassini permet de compléter nos souvenirs et, en la consultant, on remarque qu’au XVIIIè siècle, la partie occidentale des communes de Valuéjuols et Saint-Maurice est entièrement couvert de ce que le cartographe de l’époque appelle des brouissailles (sic) :

De nos jours, la forêt du Ché et le bois des Fraux constituent des îlots boisés au milieu des estives – prairies de pâturage à végétation rase, de l’herbe à vaches comme on dit, entrecoupées d’innombrables ruisseaux et ponctués de burons, la plupart inoccupés et souvent en ruines.

En forêt du Ché (hiver 2016)

En forêt du Ché (hiver 2016)

En forêt du Ché (hiver 2016)

En forêt du Ché (hiver 2016)

Les activités humaines en forêt du Ché sont extrêmement développées tout au long de l’année : de vastes chemins parfois empierrés la traverse, que les éleveurs utilisent pour mener les bêtes dans les estives en altitude. L’activité forestière est soutenue, les coupes régulières, même si certaines parcelles semblent plus “entretenues” que d’autres. En hiver, la forêt du Ché s’ouvre aux skieurs de fond et à la randonnée nordique : les sentiers et chemins deviennent des pistes et des itinéraires dédiés aux pratiques sportives, ludiques et contemplatives – et en été, c’est un lieu de passage pour les randonneurs pédestres du GR4 et des cyclistes tout terrain. On y chasse en automne et la cueillette de champignons sous les sapins est une activité assez courue. La présence humaine s’y manifeste donc quotidiennement, malgré la déprise agricole qui se fait sentir aux abords de la forêt.

Au bois des Fraux, le paysage est tout différent. Je m’y promène quasiment une fois par semaine depuis dix ans, et je suis frappé par l’état des chemins et des sentiers : au fur et à mesure des années, certains passages sont désormais couverts de végétation, on ne voit plus la terre, excepté là où passent encore les rares engins forestiers. Les troupeaux, autour de la forêt, se font rares : les tracteurs également, et du coup, la repousse est favorisée. Sur certaines parcelles, le travail des agents de l’ONF est patent, mais d’autres parcelles semblent “laissées à l’abandon” (ce qui n’est pas tout à fait le cas évidemment, du point de vue de l’ONF). Les traces des tempêtes et notamment la fameuse tempête de 1999, Lothar, sont visibles à ces endroits, où la couverture de bois mort au sol reste importante.

La présence humaine au bois des Fraux dépend de la saison. À la fin de l’été et durant tout l’automne, les chasseurs et les cueilleurs (principalement des habitants des villages alentour) viennent assez régulièrement : certains coins de la forêt sont littéralement couvertes de myrtilliers et de framboisiers, sans parler des champignons. Mais en dehors de cette période, les bois sont plus calmes : immanquablement, à la fin du jour, Monsieur Tuphé, l’apiculteur, vient inspecter ses ruches et prendre soin de ses abeilles installées à l’entrée de la forêt. Mais rares sont les promeneurs en hiver ou au printemps.

Quand je discute de l’état de ces deux forêts avec des habitants du cru ou des touristes, un avis majoritaire se fait entendre : la forêt du Ché est une belle forêt mieux entretenue que le vois des Fraux. Sa valeur esthétique et paysagère est supérieure dans la mesure où les essences boisées sont plus homogènes (on la qualifie de “forêt boréale” dans les prospectus à destinations des touristes hivernaux, à cause de l’omniprésence des sapins), et parce que les chemins sont “propres” et dégagés. On regrette au contraire que le bois des Fraux soit “laissé à l’abandon”, que nombre de sentiers aient disparu, envahis par la végétation, que les touristes-randonneurs s’y perdent, que la forêt soit “en bordel” (sic), bref, comme le me confiait un promeneur l’autre jour, qu’elle retourne à la friche.

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Le bois des Fraux (Printemps)

Il n’y a rien d’étonnant dans ce jugement : ce que nous appelons paysage, cette partie du monde à laquelle nous attribuons une valeur exprimée en terme esthétiques, que nous identifions et sélectionnons parmi le chaos du visible, c’est traditionnellement de la nature sinon anthropisée, du moins une nature dans laquelle nous reconnaissons (à tort ou à raison) l’expression d’une intentionnalité, et partant, d’un certain ordre – elle se rapproche du jardin public en quelque sorte, et relève de ce qu’on appelle la nature “arcadienne”. La forêt du Ché se prête mieux à cette valorisation paysagère que le bois des Fraux.

Cela étant, je fais partie de la minorité qui préfère le bois des Fraux. La forêt du Ché est aménagée pour les pratiques humaines, elle partage certaines caractéristiques des espaces “publics”, et c’est la raison pour laquelle les humains la trouve en même temps plus accueillante et plus “belle” – sa valeur combinant ainsi l’esthétique et le confort d’usage. Le bois des Fraux, c’est tout le contraire. Ce pourquoi j’aime à m’y promener en toutes saisons.

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Couvert de Myrtilliers au bois des Fraux

Ceux qui accordent leur préférence au bois des Fraux lui attribuent d’autres vertus et qualités qui en disent sans doute autant sur l’environnement que sur le promeneur : il est plus “secret” (moins fréquenté, et donc moins “public”), on apprécie sa sauvagerie, sa richesse en biodiversité est incomparable, et malgré sa taille modeste, il offre des écosystèmes étonnants, des zones humides, des clairières dégagées, et une grande variété de couverts forestiers. Évidemment, ces afficionados du bois des Fraux pratiquent la balade et l’exploration hors des sentiers battus : qu’ils soient chasseurs de bécasses, cueilleurs de champignons ou photographes naturalistes, souvent solitaires au demeurant, poètes et romantiques probablement, ils connaissent le bois mieux que le contenu de leur poche, et savent à quel endroit le blaireau a creusé sont terrier, où se trouve la bauge aux sangliers, les refuges des chevreuils et les plantes qui poussent autour des zones humides, sans oublier les emplacements où sortent de terre les girolles et les ceps. Ils connaissent également l’emplacement des deux burons en ruines, cachés en plein cœur de la forêt, et se repèrent sans problème quand bien même les sentiers humains ont disparu – ils se contentent de suivre les sentes laissées par les animaux.

Ancien buron, clairière au bois des Fraux

La comparaison de la biodiversité dans les forêts fortement anthropisés, et celles qui le sont moins, a donné lieu à quelques études. On trouvera énormément d’informations sur le site Naturalite.fr. Je vous conseille fortement l’écoute et/ou le visionnage des conférences consacrées à cette question lors du colloque Biodiversité, Naturalité, Humanité. Pour inspirer la gestion des forêts (2008) dont les enregistrements sont présentés ici.