Les climatologues ont annoncé aux habitants de l’île, d’abord aux élus, qui ont ensuite transmis l’information, lors d’une pénible réunion publique, au reste des insulaires, venus en masse (ce qui ne fait guère une foule d’ailleurs) à cette occasion à la salle municipale, que leurs jours sur ce coin de terre étaient comptés. Trente ou quarante ans, tout au plus, et comptez plutôt moins que plus, si l’on en croit les derniers modèles, et l’île sera devenue tout à fait inhabitable, exceptés pour quelques oiseaux migrateurs capables d’édifier leur nid sur les hauteurs. Les côtes et les plaines seront englouties par les eaux glaciales de la banquise fondue, et seuls ces modestes collines qui veillent actuellement sur vos bicoques colorées émergeront encore bravement, quoique timidement, battues par les vagues et, je cite, “d’incessantes tempêtes et autres cyclones océaniques”.

Il me vient l’idée que c’est peut-être justement le moment pour émigrer sur ces terres condamnées, car après tout, trente ou quarante ans, c’est bien assez pour le temps qui me reste, c’est plus qu’il n’en faut même. J’aurais alors des yeux de vieillards, et c’est avec ces yeux de vieillard que je contemplerai, aux premières loges si j’ose dire, la submersion définitive, la perte d’un monde, mais aussi sa fin. Car si l’expérience de perdre un monde est somme toute assez commune, celle de la fin du monde n’a jamais été objectivement vécue (et l’écrivant, j’en doute aussitôt).

Ce serait assez romantique, car après tout les îles sont magnifiques et sauvages, tellement éloignées du continent qu’on n’y voit presque jamais de touristes, et, l’hiver, la neige s’établit assez longtemps sur les collines, et recouvre parfois toute la terre émergée. Les étés sont frais, et le demeureront encore quelques temps – et je hais tellement l’été et la chaleur que je serais prêt là, dès aujourd’hui, si j’en avais les moyens, à prendre le premier bateau (car l’avion, je ne le supporte pas) et m’établir là-bas.