Extrait du livre Capital et Idéologie dont je causais tantôt. Il y évoque le cas de la dette d’Haïti envers l’État Français suite à l’indépendance de l’île. On est dans le chapitre 6 de la deuxième partie aux alentours des pages 240.

“Le cas d’Haïti est emblématique, non seulement car il s’agit de la première abolition de l’époque moderne, à la suite d’une révolte d’esclaves victorieuse, et de la première indépendance obtenue par une population noire face à une puissance européenne, mais aussi car cet épisode se termina par une gigantesque dette publique, qui contribua fortement à miner le développement d’Haïti au cours des deux siècles suivants. Car si la France accepta finalement de reconnaître l’indépendance du pays en1825 et de mettre fin à ses menaces d’invasion de l’île par les troupes françaises, c’est uniquement parce que Charles X avait obtenu du gouvernement haïtien que ce dernier accepte de payer à la France une dette de 150 millions de francs-or, afin de dédommager les propriétaires d’esclaves pour leur perte de propriété. Le gouvernement de Port-au-Prince n’eut pas véritablement le choix, du fait de la supériorité militaire évidente de la France, de l’embargo imposé par la flotte française dans l’attente d’un règlement et du risque réel d’occupation de l’île.

Il est important de se rendre compte de ce que représente cette somme de 150 millions de francs-or fixée en 1825. Elle a été calculée par référence à la profitabilité des plantations et à la valeur des esclaves d’avant la Révolution, au terme de longues négociations. Cette somme représente environ 2% du revenu national français de l’époque, soit l’équivalent de plus de 40 milliards d’euros aujourd’hui si l’on considère une même proportion du revenu national de 2018. La somme n’est donc pas incomparable au montant des compensations versées aux propriétaires britanniques à la suite de la loi de 1833, dans la mesure où les esclaves « émancipés » à Haïti étaient moitié moins nombreux que la totalité des esclaves britanniques de 1833.

Mais le plus important est surtout de comparer cette somme aux ressources dont disposait l’île à l’époque. Or des recherches récentes ont démontré que ces 150 millions de francs-or représentaient plus de 300 % du revenu national d’Haïti en 1825, autrement dit plus de trois années de production. Le traité prévoyait en outre un versement rapide de l’intégralité de la somme en cinq ans à la Caisse des dépôts et consignations (institution bancaire publique créée à la Révolution et toujours existante aujourd’hui), à charge pour cette dernière de reverser les sommes aux propriétaires d’esclaves spoliés(ce qu’elle fit), et à charge pour le gouvernement haïtien de se refinancer auprès de banques privées françaises afin d’étaler le remboursement (ce qu’il fit également). Il est essentiel de bien réaliser l’importance des montants en jeu. Avec un refinancement à un taux d’intérêt annuel de 5 %, typique de l’époque, et sans même prendre en compte les juteuses commissions que les banquiers ne manquèrent pas d’ajouter au fur et à mesure des multiples péripéties et renégociations qui allaient marquer les décennies suivantes,cela signifiait que Haïti aurait dû payer chaque année l’équivalent de 15 % de sa production indéfiniment, simplement pour acquitter les intérêts de sa dette, tout cela sans même commencer à rembourser le principal.

(…)

La dette de 1825 fut officiellement éteinte et définitivement remboursée au début des années 1950. Pendant plus d’un siècle, de 1825 à 1950, le prix que la France voulut faire payer à Haïti pour sa liberté eut surtout pour conséquence que le développement économique et politique de l’île fut surdéterminé par la question de l’indemnité, tantôt violemment dénoncée, tantôt acceptée avec résignation, au gré de cycles politico-idéologiques interminables.

Cet épisode est fondamental, car il illustre la continuité entre les logiques esclavagistes, coloniales et propriétaristes, ainsi que les ambiguïtés profondes de la Révolution française face aux questions d’inégalité et de propriété. Au fond, les esclaves haïtiens sont ceux qui avaient pris le plus au sérieux le message d’émancipation révolutionnaire, et ils en ont payé le prix fort. Cet épisode rappelle également le lien étroit et persistant entre esclavage et dette.”