Écoutons les animaux (Jocelyne Porcher)

Conclusion de Vivre avec les animaux, Une Utopie pour le XXIè Siècle , l’admirable livre de Jocelyne Porcher (La Découverte 2011-2014)

« Au terme de ce parcours avec les éleveurs et leurs animaux, j’aimerais vous avoir rendu, lecteurs, plus sensible à la beauté et à la richesse de l’élevage? J’aimerais vous avoir fait partager l’amour des bêtes qui anime les éleveurs véritables. Car, bien loin de mes anciennes interrogations de néo rurale plongée dans l’enfer industriel, je sais maintenant que l’élevage n’a rien à voir avec ce qu’en disent ceux qui monopolisent depuis cinquante ans la parole à son sujet. L’élevage est un lien qui leur échappe et dont, au fond, ils ne savent rien car ils sont perdus dans leurs habitudes délétères. Ils sont perdus dans le pouvoir qu’ils ont de produire de l’argent en y résumant leur vie et en voulant y résumer la nôtre. Ils croient tenir le sens de l’histoire quand ils ne font que tourner en rond dans leurs certitudes. Ils prétendent dire l’élevage et consentent au massacre de millions d’animaux, pour des raisons économico-sanitaires. Les protestations horrifiées des massaïs devant les charniers de la vache folle ne leur ont rien appris. Ils n’ont ni le sens du don ni celui de la dette. Les chiffres passent avant la vie. Et le ridicule de leurs ambitions, face aux immenses et fascinantes potentialités de nos relations avec les animaux, ne les effleure pas. Le monde qu’ils nous imposent , eux qui se disent rationnels, réalistes et pragmatiques, eux qui n’ont pas “d’état d’âme” est un monde imbécile, vulgaire et cruel. Ils l’ignorent, mais leur monde appartient au passé. Contrairement à ce qu’ils prétendent, la modernité n’est pas de leur coté, mais du coté de ceux qui sont prêts à questionner leurs certitudes, à réinventer leurs pratiques, à partager leur savoir et le lien qu’ils ont avec les bêtes et avec la nature.

Combien est difficile, toutefois, de donner à ressentir ce qu’est vivre et travailler avec des animaux quand ce n’est pas l’argent mais le bonheur qui vous lient eux bêtes et au monde.

Comment dire des émotions, des odeurs, des goûts, des touchers et des sons ? Tout un univers de sensations qui vous traversent au quotidien. Comment dire le regard d’une brebis à son agneau juste né et à vous qui venez de le frotter vigoureusement avec une boule de paille pour qu’il n’ait pas froid et désire téter.
Comment dire le parfum de la toison des brebis qui flotte derrière le troupeau en marche et se mêle à l’air brumeux du matin, une odeur capiteuse et douce qui me revient en écrivant et que je crois percevoir tout autour de mon bureau. comment dire l’espace des bergers qui parcourent la montagne avec leur brebis, la solitude, la peur et le bonheur parfait ? Comment dire ce lien aux animaux qui a mille visages, mille formes et se trouve en mille lieux ?

L’élevage se découvre dans chaque relation particulière qu’entretien un éleveur avec ses animaux. Il a mille visages, mais ces visages ont tous un point commun : la présence indispensable des animaux. Au delà des différences de territoire et de culture, tous ces éleveurs sont reliés et parlent le même langage, celui du lien avec leurs bêtes, celui du lien avec la nature. Prés, forêts, vallons, marais, pics montagneux, déserts, tout porte l’empreinte de nos liens. La géographie mais aussi l’histoire. Dix mille ans de vie en commun. Et depuis dix mille ans, je pense, les animaux domestiques attendent de nous voir grandir, sortir de notre enfance humaine brutale et redoutable. Comme les animaux sont patients! Comme ils sont compatissants ! Est-ce qu’ils ont pitié de nous, comme le suggérait une employée dans une porcherie ?

Nous le constatons déjà, vivre avec les animaux n’a plus rien d’une évidence. c’est devenu une utopie et une utopie révolutionnaire car, pour continuer à vivre avec les bêtes, il faut changer les fondations du monde. Dans ce monde ci, l’homme-humain finira par disparaître, remplacé par des machines; devenu lui même mi humain, mi machine, mort-vivant, éternel et vide, surpuissant dans une nature à sa botte, mais dans un monde indifférent à sa présence. Avant de renoncer à vivre, écoutons pâturer les vaches et dormir les cochons. Écoutons parler les bêtes. Écoutons-les. »