Au 18 avril à 20h49. (brèves remarques en vue d’un article que je n’écrirais sans doute jamais sur la supposée “crise de la Raison”)

On notera que l’immense majorité des États du monde n’a pas hésité à jeter quasiment par dessus-bord quelques-uns de leurs sacro-saints piliers économiques (réduction des déficits, austérité budgétaire, libéralisation des services, organisation de la précarité des populations, et j’en oublie) et ce en à peine quelques semaines, depuis le début de l’épidémie. Alors qu’ils n’ont pour ainsi dire pas bougé le petit doigt pour ne serait-ce que limiter les émissions de gaz à effets de serre, et même pas le bout d’une phalange pour lutter contre la malnutrition et la faim dans le monde (sans parler du reste, et de tous les maux qui accablent les populations les plus pauvres).

On dira en guise d’explications que, par exemple, l’épidémie touche aussi (et d’abord, pour le moment en tous cas) les pays riches – à la population vieillissante, donc plus vulnérables au virus -, que l’évènement est arrivé sans crier gare, avec une brutalité rare, alors que la malnutrition est pensée comme un mal “endémique” (relevant d’une soi-disant fatalité), et que le Changement Climatique n’est encore qu’une vague masse sombre à l’horizon du business (il y a encore du pognon à se faire d’ici là).

Et on trouvera sans doute encore beaucoup d’explications.

Il n’empêche : s’il y a bien un truc que personne ou pas grand monde n’avait prédit, c’est la possibilité que certains principes du néolibéralisme soient foulés au pied avec autant d’ardeur et en aussi peu de temps, sans qu’ait eu lieu un quelconque Grand Soir. On s’est quand même tapé des décennies de restriction budgétaire et de déficit à 3% du PIB pour des prunes. Grandiose non ? Merci au virus donc. Une vraie expérience politique (et mondiale qui plus est !) “Grandeur Nature” dont on n’aurait jamais osé rêver.

Je ferais remarquer que ces stratégies de lutte contre le virus, aussi incohérentes semblent-elles avec les politiques qui les ont précédées, n’en sont pas moins extrêmement rationnelles. Tout comme auraient été parfaitement rationnelles des stratégies du “laisser faire”. Et d’autres. Je lis ici et là qu’on déplore une crise de la raison. Il faudrait mettre une majuscule à la Raison dont on déplore qu’elle est en crise. Sauf qu’à mon avis, il n’y a rien de tel. C’est plutôt notre croyance, la croyance des citoyens (voire même notre “vouloir croire”, notre espérance désespérée), en l’unicité de la raison et à la cohérence des politiques économiques et sociales qui est en crise (et aussi le contre-coup du naturalisme moderne, de la mise au silence de tous les autres discours par la science – on a mis tous nos œufs dans le même panier pour ainsi dire, dans les paniers de quelques types en blouse blanche). On se plaint de l’inconséquence des gouvernants, mais on continue d’attendre d’eux qu’ils fournissent la raison de toutes choses (et, pour rester dans l’actualité, on voudrait que le gouvernement nous libère, nous “autorise” à nous libérer (!), mais on préférerait ne pas tomber malade tout de même et surtout pas mourir (auquel cas on criera à la bande d’assassins et le libérateur aura tôt fait de passer pour un criminel).

Si j’ai le temps, j’écrirai un petit article pour rappeler ce qui me semblait si caractéristique des mondes antiques, y compris la Grèce, supposément initiatrice de la “Raison Occidentale” (foutaises !), c’est-à-dire : l’acceptation tranquille et spontané de la pluralité des vérités et des rationalités – au point qu’excepté une fois chez Varron -, on ne trouve jamais mention d’une vérité unique ni dans la littérature grecque, ni dans les textes romains : il faudra attendre le Christianisme pour en trouver mention (avant cela, on n’aurait même pas l”idée d’exterminer ses voisins pour une banale histoire de divinité ou de désaccord philosophique). Ne pas comprendre cela, c’est rater tout le sens du néoplatonisme par exemple, dans lesquels les dieux et les théurges côtoient sans vergogne les concepts les plus abstraits dans des édifices d’une sophistication incroyable. Ou bien, s’étonner que dans nombre de sociétés indigènes, on accueille sans trop de peine l’arrivée d’un nouveau Dieu, quitte à l’abandonner plus tard, de même qu’on fait une place à la médecine des blancs, sans pour autant laisser tomber tout à fait les rituels de soin chamaniques.

À la revoyure !!

NB : je passe sous silence les eugénistes d’extrême-droite du genre Trump ou Bolsonaro, lesquels se seraient bien contentés (ou se contentent) de laisser faire la “sélection naturelle”.