J’ai décidé d’être honnête avec vous.
Honnête. Je suppose que je devrais m’en réjouir ?
Pas forcément. Réfléchissez un instant. Si je place ce rendez-vous sous le signe de l’honnêteté, Alors qu’en est-il des dernières fois ?
Les dernières fois, vous étiez malhonnête.
Malhonnête, je n’irai pas jusque là. Je n’étais pas honnête, pas vraiment. Sans intention malveillante. Je n’avais pas l’intention de vous mentir.
Quelle était votre intention alors ?
Vous épargner la peine d’écouter la vérité à mon sujet peut-être.
Ne serait-il pas plus facile pour moi de vous aider si vous me dîtes la vérité ?
Je ne crois pas non.
De quoi avions-nous parlé la dernière fois ? Ha. Oui. Vous étiez d’accord pour travailler en équipe. Vous m’avez fait l’éloge du travail en équipe. Vous disiez, je l’ai noté là voyez-vous, que c’était une expérience enrichissante, malgré les inévitables contraintes, disiez-vous.
Je sais. C’est le genre de choses que je suis tout à fait capable de dire.
Vous étiez même très convaincant. J’ai vraiment pensé : voilà un homme susceptible de travailler en équipe.
Je déteste travailler en équipe. Travailler en équipe m’est tout bonnement insupportable.
C’est ce que vous appelez être honnête j’imagine.
La dernière fois que j’ai du me résoudre à travailler en équipe, il fallait que je m’éclipse, régulièrement, pendant les pauses, les collègues ne comprenaient pas pourquoi je disparaissais pendant les pauses, comme si j’avais l’air de refuser leur compagnie.
Que faisiez-vous alors ? Où vous éclipsiez-vous ?
En fait, je refusais réellement leur compagnie. J’allais dans un pré, le pré qui bordait l’entreprise, et je m’asseyais dans l’herbe sous le grand platane.
Et que faisiez-vous sous cet arbre ?
Rien. Parfois je pleurais. Je profitais du silence. Parfois je ne faisais pas que m’asseoir, je m’allongeais, je m’allongeais sur le ventre dans l’herbe, ou, pendant l’hiver, dans la neige, je me fourrais le nez dans la neige, je ressentais le froid, l’humidité, je sniffais la neige comme si j’avais eu besoin de ma dose.
Quel rapport avec votre travail dans cette entreprise ? C’était bien celle-là, en 2010, votre dernier emploi ?
Aucun rapport. D’ailleurs je n’avais aucun rapport avec cette entreprise. Cette entreprise, ce travail, mes collègues, ne m’intéressaient pas. Je le faisais juste pour l’argent, pour payer mes dettes.
Vous avez des dettes ?
Forcément. Regardez votre fiche. Faîtes le compte de années de travail depuis vingt-cinq ans. Il ne manque un certain nombre. Ça fait des trous.
Oui. Là, entre 1990 et 1992, puis l’année 1997, vous n’avez pas travaillé cette année là ?
Non. Et pas non plus dans les années 2000, 2002, et 2006, sans compter l’année dernière et cette année. Plus ça va, plus les trous s’accumulent, moins je travaille, plus il y a des trous, et plus il y a de dettes, si bien que quand je travaille, c’est uniquement pour payer mes dettes, pour combler les trous, ou bien en vue de financer le prochain trou.
Et là, vous avez besoin de financer votre prochain trou ?
Oui. Et de payer les dettes du dernier trou.
C’est ce que vous appelez être honnête.
Ce n’est pas seulement que je déteste travailler en équipe. C’est que je déteste travailler tout court.
Sur ma feuille de bilan je lis, c’est moi qui l’ait écrit en reprenant vos paroles, c’est ce que vous avez dit : j’ai beaucoup appris de cette expérience professionnelle. Je ne sais plus exactement de quelle expérience il s’agissait.
Je n’ai jamais rien appris d’une expérience professionnelle, sinon qu’à trop insister je finirai par en devenir fou.
Le travail rend fou alors. Je devrais noter ça.
C’est vous qui voyez.
Vous avez déclaré, je lis toujours : c’est agréable de se sentir utile.
Oui. C’est certainement une chose que j’ai pu dire. Je suis très doué pour dire ce genre de choses, le genre de choses qu’on attend de moi.
Je dois barrer cette phrase aussi ?
Vous faîtes comme vous voulez.
Et la liste des emplois que vous avez occupés, présentée avec tellement de soin, un soin méticuleux, rien n’y manque, les dates, les années, les mois, les jours, les noms, les adresses, et le paragraphe sur vos compétences ? Et vos passions, la liste de vos passions, toutes ces listes, j’en fais quoi ? Y’a-t-il un mot de vrai là dedans ? Par exemple, là, durant l’été et l’automne 1998, je lis : responsable d’une unité de production dans une entreprise à Saintes, c’est en Charentes Saintes ?
Oui. Vous ne trouvez pas étrange que le contrat s’arrête comme ça, soudainement, en novembre ?
Vous m’aviez dit je crois me souvenir que vous m’aviez dit quelque chose concernant la région, que vous vouliez vous rapprocher de votre femme, elle habitait à Bordeaux c’est ça ?, que le boulot vous plaisez bien, mais les déplacements, il y avait ce problème de déplacement, ça vous obligeait à dormir la semaine à l’hôtel, ça ne vous convenait pas, c’est pour ça que vous aviez rompu le contrat.
Ça c’est la soupe que vous ai fournie. Elle n’est pas fausse. Mais il existe une autre version. Une version plus honnête.
Plus vraie ?
Plus honnête, les deux versions sont vraies, en partie.
C’est une question de point de vue ?
Non. Tout dépend à qui vous racontez l’histoire. La version dépend de l’autre, celui à qui vous racontez. Vous êtes un bureaucrate, je vous servi la version bureaucratique.
Je suppose que ce n’est pas un compliment que vous me faîtes là.
Bureaucrate, c’est votre fonction. À vous de vous débrouiller avec ça.
Merci, je me débrouille. C’est quoi un bureaucrate pour vous ?
Peu importe ma définition.
Quand même, je serais curieux de savoir.
C’est un type derrière un bureau, qui a des attentes bureaucratiques, qui prend des notes bureaucratiques, qui pense dans la langue des bureaucrates.
Par exemple ?
Le travail d’équipe, la mobilité professionnelle, c’est agréable de sentir utile, faisons la liste de vos compétences, n’oubliez pas de remplir cette fiche de voeux, et cette fiche d’identification, et si votre situation change, ne tardez pas à nous le signaler en utilisant ce formulaire.
Vous aimeriez que nous, les bureaucrates, nous nous comportions de manière plus humaine, que nous employons d’autres mots, d’autres expressions ?
Non. Je me fiche tout à fait de votre sort. J’aimerai juste ne plus jamais avoir affaire à des bureaucrates, que ce soit ici ou dans une entreprise, ou à supporter leurs discours, à la télévision, à la radio, dans les journaux, dans la rue, au café, partout. La bureaucratie a contaminé la plupart des langues.
La vôtre aussi on dirait. N’est-ce pas vous qui m’avez gratifié d’un : c’est agréable de sentir utile ? et, attendez que je retrouve la citation exacte, voilà : le travail d’équipe, c’est une expérience enrichissante, malgré les inévitables contraintes etc.
Je sais le faire. J’ai appris très tôt à parler cette langue là. Quand j’étais gosse, dès l’école, l’école primaire de la bureaucratie, qui précède le collège et le lycée de formation au langage et à la pensée bureaucratiques.
Si j’en crois vos diplômes, vous étiez même particulièrement doué.
J’ai appris. En cachette, quand j’étais gosse j’écrivais dans ma langue à moi, mais au grand jour, j’étais l’élève bureaucratique modèle, riche de promesses bureaucratiques. C’était un école dans un quartier de banlieue, une cité HLM très pauvre, ils n’en avaient jamais eu un comme moi, un élève aussi doué, aussi obéissant, aussi servile.
Vous avez changé ?
Non. À l’époque je savais déjà. En cachette, j’écrivais, je me parlais à moi-même, je lisais les livres qu’il ne fallait pas, les livres non bureaucratiques, ceux qui se consacrent sciemment, explicitement, à ruiner le langage bureaucratique, à le réduire en miettes, je lisais ces livres là, en cachette, mais au grand jour, j’apprenais le langage de tous les jours, le langage bureaucratique, et plus je me sentais en danger, plus je ressentais la nécessité d’en acquérir une maîtrise parfaite.

À Saintes, je buvais. Je buvais énormément, puis j’ai été exorcisé.
Exorcisé ?
Oui. Ma femme. Ma femme et ma belle-mère ont pris un rendez vous pour moi chez une vieille qui vivait dans une fermette à la campagne, et ce n’est qu’une fois là bas que j’ai compris que j’allais être exorcisé.
Pourquoi me racontez-vous ça ?
Je vous donne l’autre version, celle qui n’est pas écrite sur la fiche. La raison pour laquelle j’ai quitté cet emploi, que je détestais par ailleurs, c’est que j’ai été exorcisé.
Vous étiez possédé alors ?
Selon ma femme, sa mère et la vieille dans la fermette avec ses chiens et son candélabre, oui, ça ne faisait aucun doute. Dans leur version à elle, ça n’avait rien d’étonnant que je me sois remis à boire comme ça, ça n’avait rien d’étonnant que je passe mes soirées au cinéma à voir le même film, Fight Club de David Fincher, vous l’avez vu ?, moi je l’ai vu tous les soirs pendant un mois, j’en connaissais chaque réplique, je pleurais toujours exactement au même endroit, surtout à la fin, la dernière semaine, je ne prenais même plus la peine d’arriver à l’heure pour la séance, j’arrivais juste pour le dernier quart d’heure, quand il y a cette chanson des Pixies, le son monte progressivement, en sortant du cinéma, je plongeai dans mon walkman avec cette chanson dans les oreilles et je marchais dans la rue, bien au milieu de la rue, puis j’allais boire avant de rentrer à l’hôtel, je me parlais à voix haute dans la rue, les passants s’écartaient, je me sentais bien, mais j’aimais aussi beaucoup le début du film, quand son appartement brûle, quand tous ses meubles brûlent, c’est à cause de ce film que j’ai quitté mon boulot et que j’ai quitté ma femme.

Oui, c’était pendant la licence. Là je n’ai pas pu me retenir. J’ai rempli un sac à dos avec mes affaires, je suis parti. Un nouveau trou. J’ai beaucoup appris en marchant comme ça durant des mois. J’ai beaucoup appris en faisant la manche, j’ai fait la manche un peu partout, un matin je me suis réveillé au milieu d’une prairie, c’était dans les Alpes, il y avait de grands chevaux autour de la tente qui grignotaient les reste de mon déjeuner. Une autre fois je me suis endormi sur un gros rocher plat au milieu d’un torrent. Et encore une autre fois j’ai failli mourir de soif sur les hauts plateaux du Vercors. J’ai traversé un glacier seul, sans équipement, avec juste un bâton, je devinais la masse grise des crevasses sous la glace, la neige avait recouvert toutes les traces antérieures, j’avançais doucement, tâtant la neige avec mon bâton.