Des vies qu’on aurait pu avoir mais qu’on n’a pas eu ou alors un tout petit peu
Joe Hutto

Joe Hutto (Touching the wild )

 

Joe Hutto est un type bien. Un représentant typique de l’esprit de la wilderness nord-américaine, un héritier d’Aldo Leopold – un ancien chasseur qui laisse un beau jour tomber ses fusils pour se consacrer à l’observation de la nature, et devient ce genre d’hybride humain/non-humain, capable de penser comme un animal, voire d’en devenir un, dans la mesure où ses caractéristiques physiques et mentales le lui autorisent. Joe Hutto, après être devenu un dindon sauvage, et avoir tiré un beau livre de cette expérience (Illumination in the Flatwoods) , est devenu un cerf à queue noire. Il a vécu dans un ranch au pied du ravin de l’homme mort dans le Wyoming (Wyoming’s Wind River Mountains pour être exact, un endroit parfaitement divin, le genre d’endroit où j’ai l’intention de finir mes jours dans une cabane austère et frustre), et durant sept ans, s’est approché lentement mais sûrement d’une harde dont les membres ont fini par l’adopter. Il en a tiré un livre, Touching the wild, et un documentaire, dans lequel l’amour et la mort sont entremêlés de manière irrésistible – rien n’est plus troublant que d’essayer de concevoir comment un être non-humain fait le deuil d’un de ses proches, et rien n’est plus déchirant que d’assister au désarroi et à la douleur d’un animal qui souffre de la perte d’un proche. Bref. Comme d’habitude, j’ai pleuré, par trois fois, et j’avais à nouveau dix ans quand les chasseurs sont arrivés, à la fin du film, et quand Joe a décrété que non, vraiment, il ne pouvait plus continuer comme ça, que la mort de ses amis quadrupèdes, non, il n’en pouvait plus, il fallait qu’il parte, et, quand la harde a débuté sa migration annuelle, il s’est éclipsé, voilà, et au printemps prochain, à leur retour, il ne serait pas là pour les accueillir, et c’est bien triste et je préférerais n’avoir jamais été un humain, je trouve (j’ai dix ans) la vie humaine complètement nulle et même absolument nulle.

En prenant ma douche pour nettoyer les larmes qui avaient séché sur mes joues – j’ai toujours dix ans, mais je porte la barbe et j’ai quarante-huit ans -, j’ai pensé, merde, voilà le genre de vie que j’aurais voulu vivre, si j’avais vu ce documentaire à l’âge de dix ans, peut-être ma vie aurait été toute différente, voilà, mais c’est vrai de bien des vies que j’ai rêvées de vivre et que je n’ai pas vécues, ou alors un petit peu.

Par exemple, quand j’étais adolescent, j’aurais aimé devenir champion de demi-fond. J’ai essayé, on ne peut pas dire que j’ai pas essayé – des heures d’entraînement tous les soirs durant les années de lycée, des performances honnêtes pour un gars de mon âge, à deux secondes d’un podium aux championnats de France – un mec m’a double sur la ligne – un record local qui a tenu une bonne vingtaine d’années -, non vraiment, j’ai essayé, jusqu’à ce que j’essaie plus, parce que bon voyez-vous, le travail acharné ne fait pas tout, faut être doué, j’avais un cœur assez costaud, mais pour le reste, du travail, et ça ne suffit pas, les performances stagnent, on abandonne une course une fois, et la fois suivante, la douleur, on ne la supporte plus, c’est une torture, alors bon, le corps aussi demande autre chose que ça, et l’esprit, alors on se met à boire, on a dix-huit ans, et ça ne fait pas bon ménage, la boisson, avec le sport de haut niveau, vraiment pas.

Par exemple, j’aurais aimé être un musicien de talent, écumer les scènes du monde entier, et ça aussi on peut pas dire que je l’ai pas fait un petit peu, bien que n’ayant jamais pris la peine d’apprendre sérieusement la guitare, j’ai joué et publié quelques disques, et durant quelques semaines, même, effleuré un petit morceau de gloire – mais bon, faut être honnête, la vie de rocker, ça n’était pas fait pour moi, qui suis plutôt un gars solitaire, et j’ai l’estomac fragile, enfin ça je l’ai su après, quand je suis tombé malade et qu’il a fallu cesser de boire, alors le rock’n’roll, j’ai fait une croix dessus, ça n’a pas duré longtemps finalement, et au bout de quelques mois, tout le monde avait oublié (j’en ai gardé un pseudonyme, c’est déjà pas mal).

Par exemple, j’aurais aimé être chercheur, et mieux encore, érudit, et mieux encore, philologue. En réalité, je suis surtout tombé amoureux des bibliothèques, les vieilles bibliothèques dans lesquelles sont entreposés dans des endroits tenus secrets des manuscrits très anciens dont on imagine assez bien qu’on pourrait être un des premiers à les lire. Je rêvais quelque chose d’assez étrange, comme : écrire le livre définitif sur la pensée antique, d’Héraclite à Damascius, le livre qui comprendrait vraiment ce que penser veut dire quand on vit à Rome au troisième siècle après JC, et de fait, j’ai essayé, vraiment, durant cinq années, vivant à moitié dans les bibliothèques, l’autre moitié dans les trains (parce que j’habitais Poitiers et les bibliothèques se trouvaient à Paris) plongé dans l’érudition, apprenant le grec et le latin en autodidacte, et puis le copte et le syriaque – ne m’en reste pas grand chose aujourd’hui, tant d’années après -, et ma thèse comptait près de trois cent pages quand, lâchement, dois-je admettre, je reculais devant la perspective tout à fait terrifiante de présenter mes élucubrations devant un grand jury, et claquait la porte du bureau de la présidente de l’université – finies les études ! Et, une fois encore, une vie possible qui s’effondre et dont il ne reste rien (quelques cartons poussiéreux).

Par exemple, j’aurais aimé skier. Je veux dire, naître et grandir en montagne, une belle montagne sauvage plongée dix mois de l’année dans des hivers interminables, me lever tous les matins dans la neige et chausser les skis, ha, qu’est-ce que j’envie ces alpinistes et ces skieurs sauvages – car je suis nettement du côté des sauvages, des freeriders, des randonneurs nordiques, des explorateurs intrépides, qui regardent avec peine – et horreur – les installations mécaniques des stations de sports d’hiver et leur préfèrent l’effort solitaire, sur des pentes non aménagées, dans des arrières pays perdus que le tourisme n’a pas encore assiégés. Dieu que j’aurais aimé être un de ceux-là. Au lieu de ça, au lieu de ça, j’ai commencé à skier dans le Cantal il y a à peine cinq ans, et déjà la hanche droite me fait mal – début d’arthrose dit le rhumatologue, on va pas opérer tout de suite, mais un de ces jours, faudra y penser : et merde ! Je suis trop vieux, et trop pauvre, pour envisager d’aller traverser l’Alaska à ski de randonnée. Au lieu de ça bordel, je skie dans mon arrière-pays que les véritables hivers snobent de plus en plus, ça se réchauffe vraiment, et c’est vraiment nul ces hivers raccourcis, je passe une heure par jour au coeur de l’été à regarder des vidéos de Candice Thovex ou Xavier De Le Rue sur internet, et, quand la saison est à la neige, au lieu de me perdre dans les forêts finlandaises, je loue des skis dans un foyer nordique. Pathétique.

Par exemple, j’aurais tant aimé être écrivain, je veux dire, un vrai comme William Gass, William T. Vollmann ou William Gaddis, mais bon, l’aurait fallu se prénommer William, et c’est pas le cas, et pour Malcolm Lowry, c’est raté à cause de l’alcool (se reporter plus haut à ma vie de star du rock’n’roll). Alors au lieu de ça, bon, oui, certes, j’écris, à jeun, toujours, ce qui est assez triste finalement, merde, et je dois avoir en tout et pour tout une dizaine de lecteurs que je soupçonne d’être surtout des amis fidèles et peu regardant, voilà, mais si ça se trouve j’ai tort, on verra. mais bon, faut admettre que dans mon top 5 des vies que j’aurais aimé vivre, écrivain, c’est facilement sixième ou septième – je n’aime pas particulièrement pour tout dire, et s’il ne tenait qu’à moi, je ferais autre chose (se reporter aux paragraphes précédents et au suivant). Disons que ça occupe. Faut bien.

Et par exemple (se reporter au premier paragraphe) j’aurais aimé être un naturaliste comme Joe Hutto ou Robert Heynard, passer sept années comme Joe au milieu d’une harde de cerf à queue noire ou, comme le second, la quasi-totalité de sa vie en lisière de forêt à observer les animaux. Certes, comme je me promène à peu près chaque jour, je peux dire qu’à peu près chaque jour je croise un cerf, un chevreuil, sans parler des renards, parfois un blaireau, un chamois ou une marmotte. C’est vrai. Mais je les croise seulement. je ne prends pas la peine d’essayer de devenir une marmotte ou un sanglier. Et, contrairement à Robert Heynard, je ne sais pas dessiner, j’en suis encore, niveau dessin, au bonhomme avec deux bras deux jambes et des mains aux doigts bien écartés.

Bien.

Alors je voudrais pas plomber l’ambiance mais la question qui se pose là maintenant, c’est quelle genre de vie me resterait-il à vivre, vu que j’en ai épuisé déjà quelques-unes ? En fait je sais bien, celle qui me reste. Celle à laquelle j’aspire. J’y aspire tellement que j’aimerais parfois déjà en être là – ça viendra peut-être au train où vont les choses. La vie d’ermite. la cabane au fond des bois, dans un recoin de montagne. Faut juste trouver l’endroit où pas qu’on m’emmerde. Ce qui n’est pas si évident. Ce pourquoi je milite pour la dépopulation des campagnes, pour l’entassement urbain, et le retour aux friches. Ça devrait venir. Suffit d’attendre un peu en s’efforçant de garder la santé le temps que ça vienne.