Des promenades

La promenade a sur les pensées que l’on pense des effets variés. Jean-Jacques Rousseau, qui cherchait la paix de l’âme, se voyait souvent assailli de funestes pensées, tandis qu’il marchait sur l’île Saint-Pierre. Le lecteur des Rêveries du promeneur solitaire sait fort bien que le titre est trompeur, et qu’en fait de rêveries, il s’agit parfois de cauchemars, de pensées qui l’obsèdent, et auxquelles il peine à faire un sort. J’ai moi aussi mon lot de pensées obsédantes et souvent, au début de la randonnée, je rumine ces sombres ratiocinations qu’engendre la perspective d’un futur affreux – et le futur du monde se mêlant à mon propre futur, se dessine un paysage désolé.

D’autres fois, inspiré peut-être par le paysage, les lumières ou une certaine densité de l’air ambiant, de toutes autres pensées semblent flotter au-dessus des sentiers, comme des spectres de brume s’échappant des étangs à l’automne, des êtres de brouillard qui s’efforcent de prendre forme : je les attrape comme des papillons avec un filet, et me voilà, pensant ces pensées là, les sculptant de mots, lancé dans quelque nouveau projet littéraire, m’amusant de dispositifs étranges (comme avec Vers l’Est, le texte qui m’occupe cet été), discutant avec des personnages familiers à force d’être rêvés, explorant des géographies et des paysages qui n’ont pas encore été vus (les écrivains sont de drôles de personnes, et quand, les yeux dans le vague ne regardant rien en particulier, ils ne vous écoutent plus, soyez certains qu’ils “se promènent en montagne dans leur tête” comme le dit si joliment Werner Kofler).

Mais, si la promenade dure plus longtemps, chez moi, au-delà de deux heures, et si la montagne est assez pentue, alors la fatigue me gagne et je ne pense plus vraiment à rien, ou plutôt je me contente d’être là où je suis, me souciant uniquement de poser mes chaussures au bon endroit sur la terre, tel le gardeur de troupeau d’Alvaro de Campos (dont on assure qu’il s’appelait aussi Fernando Pessoa), l’«investigateur solennel de choses futiles», devenu moi-même un papillon – alors que je les attrapais tout à l’heure, peu désireux de nommer quoi que ce soit, juste de humer l’air et partir où le vent me pousse – suivant en cela les pas de ma chère Iris, laquelle, indéniablement, en sait bien plus que moi sur l’art d’aller dehors.

Et puis il y a l’hiver, et la neige, et les promenades à ski ! Celles-là, indéniablement, sont mes préférées : quand je m’enfonce les spatules au pied dans le cœur de la forêt, ou que je m’engage sur les hauts-plateaux et m’en vais gagner les crêtes, là, il n’est pas question de songer à quoi que ce soit d’autre qu’au monde environnant, et surtout, à la neige, car il faut la connaître et la chérir, et s’en méfier dans le même temps, et se méfier des rochers aussi et du ciel qui change si vite d’aspect, virant au noir en quelques heures, et ce brouillard qui peut monter et vous prendre en traître. Pour aller s’aventurer à ski dans la neige, il faut être prudent, respectueux, et un peu savant – il y a un savoir de l’hiver et de la neige, ça n’est pas comme en été où l’on peut penser tout en marchant. Mais ce savoir procure bien des exaltations : une descente effrénée et joyeuse dans la poudreuse, la bête sauvage avec laquelle on tombe nez à nez (bien qu’Iris l’ait déjà aperçue), l’air froid qui fait quand on l’expire de petites volutes de brume qui flottent comme des esprits espiègles. Il ne s’agit plus alors de penser non, mais d’expirer ces esprits éphémères destinés à errer jusqu’à la prochaine saison, qu’un randonneur à pied peut-être saisira au vol et s’en ira penser.