En promenant Iris, il m’est venu l’idée, je ne saurais dire au juste pourquoi elle m’est venue, que j’étais peut-être atteint depuis toujours d’une forme sans doute bénigne de narcolepsie. Quand on est un peu curieux de psychologie et qu’on se sent suffisamment mal à l’aise auprès de ses semblables, il est fréquent de s’essayer à se penser soi-même comme affublé de pathologies diverses et variées, qu’on se donne au fur et à mesure qu’on les rencontre, chez les autres ou dans des livres. Ainsi l’autisme, la paranoïa, ou bien encore les symptômes de l’état-limite (et j’en passe, veuillez me croire). Bref. Ce soir c’était le tour de la narcolepsie, dont je suis persuadé qu’une des formes relève d’une affection spéciale de l’esprit plutôt que de l’anomalie cérébrale (que voulez-vous, je n’aime guère la médecine, et encore moins quand elle prétend dire le vrai sur l’esprit, c’est-à-dire le naturaliser – ainsi l’âme et l’esprit se sont raréfiées depuis qu’on ne jure que par les neurosciences – c’est probablement l’effet majeur que ces dernières produisent sur les êtres humains à défaut de soigner quoi que ce soit).

Où en étais-je (pensé-je en cherchant Iris qui fait son train je suppose dans les quelques ruelles du village – il fait nuit noire, c’est peine perdue que de la chercher, et je ne vais pas l’appeler au risque de réveiller tous les habitants – la plupart iront au travail demain matin, et je m’en voudrais de les priver de sommeil – moi je m’en fous évidemment puisque je ne travaille pas) ?

La narcolepsie donc. Oui. Il m’est venu à l’esprit qu’en réalité, j’avais passé toute ma scolarité, de la petite enfance aux dernières années universitaires, à lutter contre le sommeil, à m’efforcer de rester éveillé – ou du moins, à faire semblant de rester éveillé, à paraître éveillé – et attentionné – c’est-à-dire, garer la tête droite, les yeux ouverts, le regard dirigé vers l’enseignant plutôt que traînassant du côté des fenêtres – Ha ! je me souviens de ces interminables après-midi quand le temps se faisait beau et qu’on distinguait quelques branches d’arbres et un morceau de ciel bleu : combien de fois ai-je rêvé de partir sur le champ, filer à la gare, le sac au dos, prendre le premier train pour aller marcher dans les montagnes ?

Ce semblant d’éveil n’a rien de commun, c’est même tout son contraire avec ce qu’un Emerson ou un Thoreau entendaient par la vie éveillée. Toutefois, je soupçonne ce dernier notamment d’avoir expérimenté, notamment dans ces quelques années à Harvard, cet ennui profond qui vous entraîne irrésistiblement du côté de la rêvasserie, des fenêtres qui donne sur un peu de verdure, et vers le sommeil. Il se languissait des alentours boisés et des ruisseaux de Concord, comme je me languissais de ces randonnées qu’à chaque congé scolaire j’entreprenais, en solitaire, et ce depuis l’âge de quinze ans. Combien d’enfants et d’étudiants, et combien d’employés (car après tout, ma vie professionnelle aussi fut une lutte continuelle contre l’endormissement), semblent ainsi touchés par une forme de narcolepsie, ou stigmatisés pour leur manque d’attention et leur incapacité à se concentrer, alors que tout simplement, ils s’ennuient à mourir, et dépensent une énergie considérable à donner le change.

Même quand j’enseignais (la philosophie : ce qui n’a guère duré rassurez-vous), je craignais de m’endormir devant les étudiants, lesquels d’ailleurs n’en menaient pas large non plus – situation absurde ! Certains d’ailleurs, semblables à l’étudiant que j’étais, s’efforcent par pitié sans doute pour le professeur de faire mine de s’intéresser, tandis que le plupart ont depuis longtemps renoncé à donner le change et dorment carrément (ou font tout autre chose). Alors, pour divertir l’assemblée, et surtout pour me divertir moi-même, je me lançais dans quelque improvisation philosophique déchaînée, qui tenait plus du théâtre comique que du cours magistral. Et, quand la cloche avait sonné et que j’avais enfin le loisir de me réfugier au-dehors de cette enceinte affreuse qu’était le lycée, j’étais sur le point de vomir, marchais aussi vite que possible vers le studio que j’occupais alors non loin de l’établissement, et m’allongeais sur le lit, plongeant illico dans un sommeil réparateur. Et souvent, pour vous dire à quel point j’étais malheureux dans ce métier, après avoir dormi une heure ou deux, je me levais vers dix-neuf heures pour aller dîner d’un sandwich au café du coin, puis m’abîmais dans l’alcool jusqu’à l’abrutissement. Et rebelote le lendemain matin et tous les jours de la semaine. C’est un miracle que je n’y ai pas laissé pas ma peau, ou plutôt : quelque instinct de survie me conduisit à lâcher l’affaire – l’enseignement – avant d’y passer.

En y pensant maintenant, les années qui suivirent, jusqu’à présent, ce qui fait tout de même une bonne vingtaine de printemps, je me suis débrouillé pour ne pas être contraint de supporter des situations ennuyeuses trop longtemps, et surtout j’ai découvert l’art de la sieste, dans lequel je suis devenu une sorte d’expert. Ajouté à cela une pratique de la marche quotidienne, souvent deux ou trois heures, parfois plus, car je ne m’ennuie jamais dehors, dans la nature, parmi les non-humains, et donc le moins de travail contraint qu’il est possible en ce bas monde, bon an mal an, je ne m’en tire pas si mal, excepté évidemment du côté économique, mais passons sur ce point. Disons que j’ai organisé ma vie, au fil du temps et en accumulant de l’expérience, pour atténuer les effets dérangeants de mes dispositions narcoleptiques – ainsi, quelques individus légèrement excentriques, sans parler de nombreux artistes, se fabriquent une manière de vivre, un quotidien, un statut social, qui leur évite un séjour en clinique – ce faisant ils luttent plus aisément contre l’ennui que procure le monde du travail, ou de l’éducation (sans parler de bien d’autres mondes dans lesquels sont plongés nos semblables).