De la dimension rituelle des protocoles sanitaires

Ah mais là c’est fabuleux ! Voici une petite vidéo genre “camera cachée” réalisée par le quotidien Le Parisien. On y voit un journaliste obtenir dans un centre de vaccination une preuve d’une injection qu’il n’a pas obtenu.
Alors, c’est un scandale etc.. ok. (je laisse les millions de commentateurs s’indigner – je suis d’accord avec l’indignation et tout ça)
Mais, ce qui me fascine le plus dans ce petit film à la “camera cachée”, c’est son côté très P. K. Dick, vous savez, le mot inscrit sur le papier qui fait office de réel. Le respect quasiment absolu du protocole à l’exception d’un léger détail : l’objet du protocole lui-même (l’injection). Jusqu’à demander au patient d’appuyer bien fort avec son coton sur l’emplacement où la piqûre était censée avoir lieu et cette phrase sibylline : “Si ça ne saigne pas, vous n’avez pas besoin de pansement”. Je veux dire, on pourrait procéder à cette arnaque sans faire tout ce cinéma : “Tu me files le bakchich et je te file le précieux sésame”, point barre. Mais non, il faut que ça ressemble autant que possible au réel.
Je crois que cet épisode révèle quelque chose de tout à fait typique de l’expérience bureaucratique (et d’une bonne partie de nos vies sociales et quotidiennes) : sa dimension rituelle. Un rituel n’est pas tout à fait l’expérience réelle. Par exemple, le rituel où un groupe d’indiens en Amazonie est censé “tuer” le groupe du village voisin lors d’une fête inter-village, consiste à les enivrer jusqu’à ce que l’ennemi (les voisins) ne tiennent plus debout, après quoi le shaman les ressuscite. On ne tue pas réellement ses voisins. Mais on les plonge dans un état qui ressemble à la mort. Les victimes sont parfaitement au courant de ce qui se passe et leur tour viendra de toutes façons de faire subir le même sort à leurs bourreaux du jour. C’est ce qu’on appelle un “rituel” en anthropologie.
Notre infirmière et ses acolytes n’ont aucune peine à transformer le protocole bureaucratique en pur rituel : il suffit d’en exclure le réel (l’injonction réelle) et de se contenter de l’imiter (et il y a toujours une forme de ruse, comme celle que décrit Rane Willerslev lors des chasses chez les Yukhagirs de Sibérie). L’imitation, comme toujours, est le cœur du dispositif rituel et des cérémonies shamaniques.
Et, autre remarque, le rituel produit néanmoins son effet dans le réel : dans le cas des fêtes Amazoniennes que j’évoquais, il contribue réellement à pacifier les relations entre groupes voisins (quasiment toujours liés par des relations matrimoniales parfois tendues). Dans le cérémonial shamanique, il s’agit d’un effet magique, de la mise en œuvre d’une chaîne causale qui va puiser son énergie narrative dans le rêve ou le monde des esprits et produit ses effets dans la vie ici-bas. Ici aussi, dans ce centre de vaccination, la parodie de l’injection relève à la fois de la ruse et de la magie, et l’effet dans le réel est patent : le patient pourra sortir avec un document officiel en bonne et due forme (et l’infirmière et ses acolytes en sortiront plus riches, peut-être pas spirituellement mais économiquement ?
(remarque plus terre à terre : à la suite de ce petit film, j’imagine que les responsables du centre de vaccination n’auront aucun mal à identifier l’infirmière coupable – rusée mais rusée à demi pourrait-on dire, le rituel n’est pas assez sophistiqué voilà tout : tant pis pour elle !)