Dans le brouillard

Journée splendide comme attendue, pour peu qu’on vive à plus de 500m d’altitude (à quelque chose près, en fonction des particularités locales). Car ce matin, en dessous de 500m, c’était brouillard dense, alors qu’au-dessus, régnait sans réserve un vaste soleil. Ça tombe bien, le village est à 600m.

Une bonne fraîcheur aussi. Les températures à Mauzun n’auront guère dépassé 5°C cet après-midi.

Alors pourquoi, au lieu de jouir de ce grand beau temps, aller précisément passer la matinée dans le brouillard ? Hé bien : parce que Mademoiselle Delphine Dora voulait tester les enregistrements audio autour des étangs de l’écopole de Pérignat “dans le brouillard”. Bon, soit. Mais le deal, c’est que demain, pour se rattraper, on ira à la montagne ! D’acc, ça roule ! (On n’est pas compliqué en fait, on s’entend bien).

Iris adore cet endroit, les rives de l’Allier et les étangs. Regrette juste de n’avoir pas la permission d’aller approcher les zoziaux d’un peu plus près. Mais je te jure “sur la tête de Capou” (ça va pas non ?), c’est pas pour les manger, juste que j’aime bien les voir s’envoler. Tu m’en diras tant ma belle !

Ça discutait sec chez les zoziaux justement, genre réunion politique ou je ne sais quoi. Et puis ce brouillard n’est-ce pas donne envie de se noyer. Oui, je sais, j’ai des idées pas communes. Le brouillard m’a toujours fait cet effet-là, m’attire dangereusement (suis pas le seul, j’en connais quelques autres, des montagnards souvent). On voudrait (je voudrais) y disparaître tout à fait, l’ennui, évidemment, c’est qu’il n’est pas suffisamment dense et qu’au fur et à mesure qu’on s’en approche, il semble reculer, vous refuse et vous rejette.

Quoique, une fois ou deux, en montagne, (j’ai raconté cette expérience en bien des endroits), alors que tout était couvert de neige, j’ai traversé les hauts plateaux par un brouillard dense auquel s’ajoutait une tempête de neige intense. Là, vraiment, je n’y voyais absolument que du blanc. Et dans ces moments-là, vous gardez toujours un œil sur vos bâtons de ski, vos mains, les parties visibles de votre propre corps. Pour pas sombrer dans la folie (cause probable de nombre d’accidents en montagne par ce temps-là). Faut garder un contact avec le visible, le distinct, ce peu d’humanité. Le morceau de fil barbelé qui dépasse de la congère, on s’y accroche un fois qu’on l’a perçu, on ne le lâche pas. S’il y a une clôture, alors il suffit de la suivre, elle mènera bien quelque part ! Et je vous parle d’un endroit que je connais bien mieux que le fond de mes poches de pantalon ! Au mètre près. Par beau temps évidemment. Mais quand il fait une tempête pareille, quand on n’y voit pas à un mètre – le pays devient aussi peu familier que l’Antarctique. Se poser un peu quand l’angoisse vous gagne et déballer son sac : juste regarder des affaires, des objets, des couleurs. Les toucher. Dégager la neige qui s’accumule sur les skis, retrouver ainsi le bois, la pierre, le toit d’un buron émergeant de cet océan d’invisibilité, un bout de tissu, quelque artefact humain, du tangible, du discernable.

Décidément, c’est le thème de ces derniers jours : hier, j’étais pris de panique au supermarché à cause d’une agression de couleurs, aujourd’hui, je me perds dans le noir et blanc autour des étangs. Je préfère de très loin l’expérience de ce matin.