À ce moment-là, personne n’était à sa recherche, personne n’avait donné l’alerte, son mari n’était pas encore revenu de son travail, il n’avait pas encore découvert l’enveloppe déposée sur le paillasson, il n’avait pas appelé sa sœur à elle, ni sa mère à elle, surtout pas sa mère, et la nuit durant laquelle il devait se tordre de douleur en s’efforçant de penser ce qu’il n’avait jamais pris la peine de penser, quelque chose qui avait à voir avec le départ de sa femme, qui avait à voir avec le fait qu’elle le quitte, pour des raisons qu’elle lui exposait brièvement dans sa lettre, mais qu’il n’avait pas besoin qu’elle lui explique en détail, il ne s’était pas encore assis tout la nuit sur un tabouret dehors devant le garage, en regardant la forêt sombre s’épaissir au fur et à mesure qu’il buvait, il n’avait pas encore frappé et frappé et frappé du poing sur la barrière en bois qui séparait le jardin de la lisière de la forêt sombre, il n’avait pas encore frappé du front sur la porte du garage, s’entaillant et saignant, il ne s’était pas encore dit des choses étranges comme, en laissant le whisky se répandre dans sa gorge, ce whisky a le goût du sang, il ne s’était pas encore tordu de douleur à cause de cette pensée qu’il ne parvenait pas à penser, qu’elle était partie, à cause de lui, à cause de ce qu’il était, à cause de ses colères, à cause de la boisson, à cause de cette douleur qui désormais lui tordait le ventre, il ne s’était pas encore réveillé le matin dans l’habitacle de son pick-up, le dos tordu, la nuque tordue, il n’avait pas encore téléphoné à sa sœur à elle, mais non, elle ne l’avait pas vue, elle ignorait où elle avait passé la nuit, elle s’inquiétait elle aussi, mais, demanderait-il, s’était-elle confiée ? Lui avait-elle parlé d’un autre homme ? Est-ce qu’elle s’était plainte ? Tu ne lui as pas rendu la vie facile, répondrait-elle, mais non, elle ne m’a rien dit, elle ne m’a pas dit qu’elle pensait partir, elle ne me dit pas grand chose tu sais. Mais elle t’avait dit que je lui rendais pas la vie facile ? Non, elle ne l’a pas dit, elle ne dit pas grand chose de sa vie, mais je l’avais deviné, ça n’était pas si difficile à deviner.
L’enfant avait sept ans. Il savait lire. C’était disait la maîtresse un enfant remarquablement précoce. Remarquablement discret. Qui ne faisait pas de bruit. Elle se disait qu’avec un autre enfant, il eût été impossible de supporter ces trois derniers jours, un enfant qui se serait plaint, qui aurait pleuré, lui, il se contentait de suivre sa mère, il mettait entre parenthèses sa propre enfance, il rangeait sa peur dans son sac pour éviter que sa peur ne se mette en travers de la route de sa mère, il gardait pour lui les plaintes et les pleurs, et s’il avait faim, il n’en disait rien, il attendait que sa mère lui demande : « Ça va ? Tu tiens le coup ? Tu as faim ? », et là il avouait qu’il avait faim oui, mais que ça irait, qu’il tenait le coup. Il ne lui demandait plus ce qu’elle comptait faire maintenant. Il avait fini par comprendre, au fur et à mesure que les événements se succédaient que sa mère n’en savait rien, qu’elle faisait n’importe quoi, allait probablement droit dans le mur, et que ce mur avait pris la forme d’un coin d’herbe humide enveloppé par la nuit au beau milieu d’une forêt inconnue, près d’un torrent qui grondait, au cœur du territoire des bêtes sauvages. Il savait, lui, parce qu’il avait lu des choses à ce sujet, qu’il n’y avait pas d’ours dans les Cévennes, mais qu’on trouvait sans doute des loups, mais que les loups n’attaquent pas l’homme, ou du moins rarement, que ça faisait très longtemps que les loups n’attaquaient plus les hommes, et que les renards n’attaquaient pas non plus les hommes, bien que s’ils venaient tous deux à mourir, à mourir de froid ou à mourir de faim ou les deux, peut-être les loups et les renards et d’autres bêtes viendraient à cet endroit de la forêt examiner leurs corps immobiles, et alors ils n’auraient plus peur, ils s’approcheraient et renifleraient leur peau, leurs cheveux, leur ventre, et s’enhardissant, lécheraient les joues, puis sentant la chair encore chaude vibrer sous la peau, s’enhardiraient encore et mordraient un peu, arrachant un lambeau de chair, puis, après avoir goûté leur sang, se jetteraient sur eux en meute et se disputeraient les morceaux de leur corps en grognant. Il avait fait semblant de dormir en songeant à ces bêtes sauvages, mais bizarrement il n’avait pas eu peur des images qu’il voyait dans son esprit, peut-être même avait-il hâte de mourir et de laisser les bêtes sauvages s’emparer de son corps et de celui de sa mère, puis à force de faire semblant de dormir, pour rassurer sa mère, il s’était endormi tout à fait.