En estives, sur les hauts-plateaux cet après-midi. Ciel tourmenté, avec des échancrures bleues turquoise. Nous les chiens et moi grimpons jusqu’au-dessus des burons. Vue sur le Plomb du Cantal et quelques névés. Les vaches ne sont pas encore montées à cette altitude (1400 m). Vaste steppe sans âme qui vive exceptés de nombreux animaux que je ne vois pas. Capou trottine à mes côtés, Iris galope sur le versant des collines, monte et redescend, le nez au vent, disparaît durant de longues minutes, puis réapparaît, un os entre les dents, qu’elle prendra soin d’enterrer sous une motte de terre. Le vent souffle fort. J’entends soudain aboyer en contrebas vers les burons. Iris s’est faufilé dans un des bâtiments voûtés par un trou en bas de la porte d’entrée. Ça gueule là-dedans, et il n’y pas que les aboiements, ça feule aussi. Je jette un œil et distingue la queue remuante de ma belle. Je l’imagine museau à museau avec un renard. Mais bientôt, il n’est plus question de renard : elle sort du buron, un jeune blaireau encore frémissant dans la gueule. Elle le dépose à terre : sa victime n’est pas encore morte, tremble et gémit. Elle se repose un instant, me regarde un instant, Capou semble indifférent au drame qui se joue. Puis elle le reprend en gueule et l’achève, l’emporte dans un trou à cinquante mètres d’ici, l’enterre avec soin. Je suis triste pour le blaireau. S’il avait été de taille adulte, pas dit qu’Iris s’en soit tiré sans blessure : un blaireau peut tout à fait éventrer un chien, même un épagneule de bonne taille. Mais celui-là n’aura pas eu le loisir d’atteindre sa taille adulte.

 

Hier, après Lescure, sur le grand chemin qui va au bois des Fraux, je suis passé devant la petite croix de pierre plantée à l’entrée d’un pré. Il y a toujours des fleurs déposés à cet endroit et je supposais qu’on venait y rendre hommage à quelque paysan décédé. Peut-être une victime de l’hiver ? Et cette fois-ci, j’ai vu une vieille dame agenouillée devant la croix : la tête recouverte d’un fichu de toile rose. Derrière la croix, de l’autre côté de la clôture, une dizaine de vaches la regardait et semblait prier avec elle. C’était extraordinairement beau et triste : que savent les vaches et que sentent-elles ? Mes chiens sont sensibles à la peine des êtres humains, la mienne en particulier (celle de mes patients aussi). J’ai passé mon chemin pour ne pas la déranger. Mais j’aimerais savoir qui est mort à cet endroit.