Dans les Bois Noirs

Les températures ont baissé subitement, après cet interminable printemps commencé en février. On est au début d’avril et ma foi, il a neigé un peu sur les hauteurs du Livradois.

Les Bois Noirs en Livradois

À la Roche Savine où je gare l’auto, un beau chemin part dans la montagne, une petite montagne, mais tout de même, et s’enfonce dans les forêts. Non loin se situe d’après la carte le point le plus haut du massif, un peu au-dessus de 1200 mètres, et c’est mon objectif du jour, grimper à 1200m, voilà tout.

Je me donne parfois de tels buts, parfois non, parfois je vais au hasard, je me perds et tout le sel de la randonnée, c’est de retrouver un chemin, et si possible son chemin – quoique, après tout, le chemin d’un autre puisse faire l’affaire. (Quelle idée bizarre, quand on y songe, trouver son chemin : en vérité, il y a là un grand chemin forestier ou une sente discrète tracée par les cerfs et les chevreuils, qui ne vous attendaient en rien, et vous ne faites que l’emprunter, et c’est bien ainsi)

D’ailleurs, ce n’est pas moi qui trouve le chemin c’est Iris, Iris a un talent précieux pour vous sortir de ces labyrinthes boisés et filer d’un pas sûr vers des voies plus praticables. Quand je suis perdu au fond des bois, je suis la chienne avec confiance, car elle me ramènera au bout d’un moment sur un terrain plus dégagé.

Les Bois Noirs en Livradois

Mais, comme ce matin, quand, lassé des grandes pistes forestières, je bifurquai soudain sous le couvert des sapins, car si je voulais atteindre 1200 mètres, il fallait bien que je grimpe, alors, allons-y à travers bois !, passée cette heure de délice où l’on avance dans la pénombre, où l’on se perd vraiment, j’ai sorti la boussole et la carte, ce qui m’arrivait rarement dans le Cantal, sauf sur les estives par jour de grand brouillard (quoique dans ce cas, la carte n’était d’aucune utilité). Et c’est parti pour une séance d’orientation comme dans mes jeunes années, quand je crapahutais par tout le pays (je veux dire : la France, mais aussi un peu l’Espagne et l’Italie), un lourd sac à dos sciant les épaules. D’où suis-je parti ? Où puis-je être maintenant ? Voyons… Situons le nord pour commencer, tournons la carte dans le bon sens, Ha ! je suis allé sud-est. Le grand chemin tout à l’heure, je le reconnais dessiné sur la carte. Il y a un hameau en contrebas semble–t-il, si j’en crois la carte. Je dois être à peu près ici. Où là. À quelques centaines de mètres près. Si je file vers l’ouest, je devrais retomber sur ce réservoir d’eau marqué sur la carte – un chemin y conduit. On va essayer !

Les Bois Noirs en Livradois

Bref, et ainsi de suite. On se perd, on se… déperd ? Pourquoi pas. Se retrouver serait une autre histoire, pas très intéressante à mon âge en tous cas – me connais par coeur, se retrouver, c’est d’un ennui ! Vive l’inconnu, vive ce qu’on ne savait pas déjà !

J’allais à Limoges

J’allais à Limoges – passons sur la raison pour laquelle j’allais à Limoges — ici comme ailleurs, c’est le voyage qui compte, pas le but – j’allais donc à Limoges et j’y allais par bus et par train, depuis Clermont jusqu’à Ussel et ensuite, traversant le plateau de Millevaches, jusqu’à Limoges.

Nous étions peu nombreux dans le bus, et les rares passagers descendirent bientôt à ou bien à Laqueuille, ou bien à Bourg-Lastic, mais ensuite, dans l’unique wagon qui partait d’Ussel pour aller à Limoges, une heure et demie de trajet tout de même, nous n’étions au départ que deux, une femme, plus âgée que moi, qui ne suis plus tout jeune, et moi, donc, ainsi qu’une employée des chemins de fer vouée au contrôle de nos billets, et, bien entendu, le conducteur du train, ce qui fait quatre finalement, mais deux passagers payants seulement.

Et le plus étonnant, c’est que cette femme, plus âgée que moi, alors que je montais dans le train, prenait des photographies depuis sa place, au fond du wagon – que photographiait-elle ? le quai d’embarquement de la gare d’Ussel, les rares voyageurs attendant sur ce quai ? Les fauteuils ? – or il se trouve que, voyageant en train, j’aime aussi prendre des photos par la fenêtre, et parfois même des photos de l’intérieur du wagon. Plus étonnant encore, quelques minutes après le départ, je l’ai aperçue dans le miroitement d’une glace écrivant sur une page d’un large cahier je ne sais quoi d’une écriture fine et serrée — et je me suis dit, c’est bien extraordinaire, nous ne sommes que deux passagers dans ce train, et tous deux nous sommes écrivains : à croire que seuls les écrivains prennent ce genre de train, qu’eux seuls voyagent encore en train d’Ussel à Limoges, et, tout en écrivant à mon tour, car ce voyage me rappelait bien des choses, je concevais le projet de me lever afin de lui adresser cette remarque : ne trouvez-vous pas étonnant que nous soyons tous deux manifestement écrivains et seuls à emprunter ce train ? Mais les pensées me venaient au fur et à mesure de notre traversée du plateau de Millevaches, et, peu après Meymac, et en arrivant à Bugeat, j’étais fort occupé à m’efforcer de retrouver les lieux de ma jeunesse, et j’ai remis mon projet de parler à cette femme plus tard.

Le Voyage à Limoges (et retour)

Quand j’étais adolescent j’allais chaque automne à Bugeat pour préparer la saison de Cross Country, car s’y trouvait un centre d’entraînement réputé. La forêt à l’automne était souvent boueuse, et rougeoyante et magnifique : les séances étaient dures, et, par les sentiers louvoyant entre les collines et le long du ruisseau, on se salissait les mollets, et, les joues écarlates, peinions à reprendre souffle. La pire séance, un classique, consistait à monter et redescendre plusieurs fois la fameuse butte sur laquelle disait-on Alain Mimoun, à force de la gravir, était devenu le champion que l’on sait. J’avais quinze ans, seize ans, dix-sept ans, ne rêvait à l’époque que de victoires, et, n’ayant que peu de goût pour les études (ce goût-là viendrait, mais beaucoup plus tard), réservais l’essentiel de mes pensées pour les stades et les terrains de cross.

Quelques années plus tard — j’entamais des études de philosophie à la faculté de Poitiers — me remémoré-je alors que le train dépassait l’étang des Goursolles, peu avant Eymoutiers — j’avais marché durant cinq jours sur le plateau de Millevaches. C’était je crois au printemps, je me souviens m’être perdu à cause de l’orage, puis dans le brouillard, entre Faux-la-Montagne et Peyrelevade, je me souviens des vastes tourbières et des forêts de bouleaux, leur écorce belle comme les pages d’un livre, je me souviens avoir dormi à même la paille dans une grange que le propriétaire avait laissée ouverte, et de fiers ruisseaux striant le plateau. L’année universitaire touchait à sa fin, on devait être aux vacances de Pâques, ce qui n’importait guère étant donné que la plupart du temps, je séchais les cours, ayant milles autres choses à faire — travailler pour gagner ma croûte, faire de la musique, traîner dans les rues la nuit, et randonner dès que j’en avais l’occasion.

Plus tard encore, l’année de la licence peut-être, et là j’ai retenu la date, c’était le premier jour de mars — pensé-je tandis que le train achevait le dernier tiers de son voyage –, j’avais marché toute une nuit entre Limoges et Saint-Léonard du Noblat, parti sur un coup de tête à cause d’un dépit ou plutôt non, pas un dépit, une confusion amoureuse, oui confusion serait le mot le plus juste*, un passage à l’acte comme ils disent, bref, j’avais gravi la ville depuis la gare et, environné d’un froid glacial — mais la lune éclairait généreusement mes pas — j’avais suivi le chemin de grande randonnée numéro 4 jusqu’à Saint-Léonard, plantant ma tente au milieu des bois, mais, n’y tenant plus à cause du froid, la rangeant bientôt et finissant engoncé dans du papier journal sous le porche de la Collégiale, avant de m’engouffrer dans la petite gare chauffée — devant laquelle je venais justement de passer, trente ans plus tard c’est-à-dire aujourd’hui, mon dieu comme le temps passe n’est-ce pas ?

Et me voici dans ce train, avec trois autres passagers, car deux femmes âgées elles aussi nous ont rejoint à Eymoutiers, ce qui ne faisait pas grand monde, et, causant avec l’une d’elle, une néerlandaise installée au pays depuis plusieurs décennies, avant d’arriver à notre destination, causant du train — c’est peut-être le dernier train j’ai dit, nous sommes ans doute les derniers passagers –, des trains de campagne qui disparaissaient un par un, des gares qui fermaient, des guichets destinés à la poussière, et de la jeunesse enfuie, et du monde qui vient, qui ne nous plaisait pas, elle avec un peu d’espoir, moi avec mon pessimisme habituel, et à la fin, elle ne me parlait plus, regardait je ne sais où devant elle et répétait d’un ton infiniment las : c’est bien triste, c’est bien triste.

* http://outsiderland.com/danahilliot/nocturne/

Promesse de forêts

J’ai connu quelques forêts — mais ces dernières années, j’étais plutôt un de la montagne, à parcourir les pentes et les crêtes, compagnon des chamois et mouflons, à dévaler les champs de neige.

Ici – ce que j’appelle ici désormais – collines et vallons en sont couverts — non loin au sud : Bois de la Frissonnette, Bois de la Rodde, Bois de Roure, Bois de Bérat, plus loin au sud : Bois de Mauchet, Forêt de Boisgrand, et plus loin encore, là où commence ce qui ressemble à la montagne, Les Bois Noirs, Bois de Coisse, Bois de la Recole, des bois des forêts, toujours, partout.

S’orienter là-dedans (en montagne, il y a toujours la possibilité de prendre un peu de hauteur — embrasser du regard &c. En forêt, même vallonnée comme ici, faudrait grimper aux arbres !), pas si facile. Ha ! Me perdre à nouveau — ça fait longtemps que je ne me suis pas perdu, la dernière fois c’était dans le brouillard et la tempête de neige, égaré dans tout ce blanc, la neige qui s’engouffrait dans la bouche et les narines — un cauchemar. M’en suis sorti en tombant sur une forêt. Et là, l’abri des sapins, rechausser les skis que j’avais mis sur l’épaule — je tenais plus debout — allumer une cigarette et la fumer. Quelle joie de se retrouver après s’être perdu. Pour sûr, en forêt, ces infinies forêts, je me perdrais. J’ai hâte.

Pour fêter ça, j’écoute les Waldszenen de Robert Schumann (version Izumi Tateno).

Les Bois de la Rodde
(les bois de la Rodde)

Loups

L’histoire est ironique : au moment même où l’asservissement de la nature semblait achevée, que tous les êtres autrefois réputés vivants avaient été transformées en matériau et ressource, alors que la dépouille du dernier des loups pourrissait discrètement dans l’arrière-cour d’une maison de chasse bientôt laissée en plan, alors même que les derniers marécages avaient été asséchés, convertis en terrain de golf, les dernières forêts taillées en pièces pour satisfaire les besoin du marché chinois, les dernières collines rasées pour en extraire quelque métal devenu rare, à ce moment même, se produisait le dernier exode, et les populations si peu nombreuses qui fréquentaient encore les loups, les marécages, les forêts, les collines, firent procession en direction des métropoles, laissant derrière elles un champ de ruines, des bourgs et des villages abandonnés, des usines et des puits et toute sorte d’installations promis à la rouille, des troupeaux retournant à l’état sauvage, et bientôt, pas longtemps après, les loups firent leur retour, et toutes les bêtes dans leur sillage, et les clôtures et les murets de pierre, le béton lui-même, s’affaissèrent, se disloquèrent, s’enfouirent dans la terre, Ha mes amis ! Contemplons ces espaces à nouveau livrés au vivant, au cycle des générations et des corruptions, contemplons ce monde d’où l’homme s’est absenté, après qu’il ait tenté d’en exclure et le dieux et les loups, misère misère et ironie de l’histoire, prions le retour des dieux, qui ne rechignaient jamais à prendre l’apparence des bêtes, et rions au retour des loups, à la repousse des forêts, à l’extension des marécages et des narses, au déferlement rageur des torrents qui creusent à nouveau leur chemin comme ils l’entendent, et rions à la vengeance des arbres et des rochers dont la vigueur est telle que nul vestige du monde humai ne leur résiste, et réjouissons-nous d’admirer comment, surgissant de la terre, ils repoussent les murs, élargissant les failles, insinuant des racines, disloquant des fondations, effondrant des poutres porteuses. Voici qu’à nouveau sur ces hauteurs et les plateaux en contrebas règne l’animal, et que le loup rôde autour de notre refuge : protégeons nos chèvres et veillons les uns sur les autres, mais laissons les loups à leur affaire, apprécions leur présence comme il se doit, comme ils se font à la nôtre. Il y a suffisamment de proies alentours pour qu’en bonne entente nous vivions ensemble frayant les mêmes sentes et traversant les mêmes sous-bois. Gardons nos fusils et nos crocs pour les bipèdes inopportuns qui, sait-on jamais, venaient à pointer le bout de leur casquette par ici. Soyons-nous mêmes des loups pour l’homme, adoptant pareille vigilance, prompts à nous cacher, à tendre pièges et embuscades, sachant repousser l’assaillant. Devenons à notre tour collines, et rochers, arbres et marécages : faisons obstacle, empêchons les progressions, dissuadons les creuseurs de terre, les aménageurs de pentes, ceux qui éradiquent, expulsent et arasent, sachons les tenir à merci, soyons dignes des anciens montagnards réputés si farouches et si inaccessibles, les carnouques qui firent aux grecs un enfer, du haut de nos promontoires, scrutons le col et ses alentours avec nos yeux perçants.

Protection des animaux et pratiques traditionnelles autochtones

Protection des animaux et pratiques traditionnelles autochtones

Les peuples qui pratiquent une chasse de subsistance et dont la survie dépend de cette activité sont probablement voués à disparaître à court ou moyen terme — leur culture, en tous cas, confrontée à la pression du marché et à la « culture mondiale », n’y résiste plus. Ce savoir multiséculaire se traduisait par une gestion qu’on dirait aujourd’hui « écologique » ou « durable » des ressources naturelles, mais également par des connaissances fines relatives au stockage et à la conservation de la nourriture, bref, une organisation rationnelle, incluant le social et l’environnement, les humains et les non-humains.

Tuer des animaux n’a pas bonne presse dans la plupart des capitales occidentales — là où se détermine la moralité du monde à venir. Des espèces sont menacées, on octroie des quotas de chasse draconiens, quand on interdit pas tout simplement le commerce ou la chasse de ces animaux. Qu’importe si les populations du grand nord ne sont en rien responsables de la raréfaction annoncée des ours polaires : ils devront restreindre leur activité pour sauvegarder l’espèce — pendant ce temps, la terre se réchauffe, et, avec ou sans quotas, les ours polaires pourraient ne pas survivre. On s’est ému du massacre des bébés phoques sur la banquise, perpétré par ces mêmes peuples du grand nord : la fondation Brigitte bardot, à l’origine de la campagne qui a abouti à l’interdiction d’importer et de commercialiser les produits issus des phoques et otaries dans l’Union Européenne, se défend sur son site d’avoir porté atteinte aux peuples qui les chassent de manière traditionnelle :

Il nous est parfois reproché de lutter contre la chasse aux phoques alors que c’est une pratique ancestrale permettant la survie des populations inuits. Or, nous avons toujours veillé à dissocier la chasse commerciale à la chasse traditionnelle pratiquée par les populations Inuits qui ne porte pas sur les bébés phoques et ne touche, effectivement, qu’un nombre limité d’adultes. Les intérêts de ces populations ne sont donc pas affectés par nos actions.

Néanmoins, ces peuples, comme l’explique le grand connaisseur des habitants du grand nord groenlandais Nicolas Dubreuil, sont réellement en train de perdre leur culture traditionnelle, laquelle reposait quasiment exclusivement sur la chasse. Le meilleur critère d’une culture qui se meurt étant, là comme ailleurs, le désintérêt des jeunes pour les activités pratiquées par leurs parents, et la fin de l’enseignement des rites et techniques d’autrefois. Non seulement, contrairement à ce qu’affirme ce bref paragraphe sur le site de la Fondation BB, les intérêts de ces populations sont affectés, mais tout laisse à penser que la perte culturelle est irrémédiable et la situation économique désastreuse. Dans le même temps, les sociétés occidentales continuent de massacrer « plus de 1900 animaux par seconde (compteur) soit 60 milliards d’animaux tués chaque année, représentant 280 milliards de kilos (vs. 44 milliards en 1950) selon la FAO qui prévoit 110 milliards d’animaux tués chaque année en 2050. » (voir le « compteur » terrifiant sur le site de Planetoscope. Il y a sur ces questions une hypocrisie dramatique.

Un de mes arguments préférés pour mettre à l’épreuve le dogme de base de l’Animal Rights Theory (ART), ou de mes amis végétariens (« tu ne tueras ni n’exploiteras aucun animal »), consiste à faire appel aux habitants du grand nord : dans leur cas, comment pourraient-ils s’abstenir de manger de la viande et donc de tuer des animaux (sans compter que ces animaux leur sont utiles de bine des manières, pas seulement pour l’alimentation) ? Je n’ai aucun doute sur la possibilité d’adopter un régime alimentaire d’où seraient exclus les produits animaux dans la plupart des régions du monde, mais dans le Grand Nord, il est exclu, jusqu’à preuve du contraire (le réchauffement climatique changera peut-être la donne un de ces jours !) de faire pousser des légumes — même si, dans une nouvelle de Jørn Riel, le génial conteur arctique, certains personnages de la côte est du Groenland parviennent, certains étés, à faire pousser quelques patates. Suffit-il de considérer ces habitants d’environnements radicaux comme des exceptions ? Et pourquoi dans ce cas ne pas exclure également de l’injonction végétarienne toux ceux qui s’efforcent de vivre encore d’une agriculture vivrière, possédant un cochon, dix poules et trois vaches, et quelques arpents de terres cultivables ? Sont-ils à mettre dans le même sac que les usines à viande (l’élevage hors-sol) qui se développent un peu partout dans le monde, et désormais en Europe et en France ?

Je n’ai pour ma part pas de réponse à ces questions. Mais je pense que, dans la défense de l’environnement, on devrait toujours penser à la fois globalement et localement : on ne devrait jamais perdre de vue les situations particulières. La diversité des cultures et des pratiques, dans le monde, et même chez nous, sur le territoire français, mérite à tout le moins examen.

Le problème de ces peuples « autochtones », c’est qu’ils sont peu nombreux, et que, malgré tout, ils occupent ou occupaient une petite partie d’une immensité. Autant dire, qu’économiquement, ils ne comptent pas pour grand chose, et, le plus souvent, ils coûtent chers aux états dont ils dépendent (quand ces états prend soin de leur survie, ce qui n’est pas toujours le cas). En réduisant ces populations à la misère, on les condamne tôt ou tard à l’exil. Ce dépeuplement arrange certains — c’est vrai au Groenland, mais c’est vrai aussi chez nous. « Ainsi, d’immenses territoires se vident et deviennent », selon Nicolas Dubreuil, « disponibles pour la prospection minière et pétrolière ». Déjà, des concessions d’exploration ont été accordées à des compagnies internationales sur toute la côte ouest du Groenland. (extrait d’un article du journal La Croix)

Je voudrais pour clore (provisoirement) cette suite de remarques, citer quelques pages du livre de Nicolas Dubreuil, Aventuriers des glaces, publié aux Éditons de la Martinière en 2012 :

 

« Kullorsuaq est réputé dans tout le Groenland : le village des harponneurs de baleines, des tueurs d’ours (…) mais s’ils étaient tout en haut de l’échelle sociale dans la société traditionnelle il y a un siècle, les chasseurs ont du mal à conserver leur place, leur rôle et leur statut dans le monde contemporain. Depuis trente ans, sous la pression des écologistes, des sociétés de protection des animaux et des opinions publiques occidentales, des quotas toujours plus restrictifs ont été appliqués à leur gibier. Leurs sources de revenus se sont taries les unes après les autres. Il n’y a pas si longtemps, ils fournissaient le reste du Groenland en matak, ces morceaux de peau et de graisse de baleine, friandise traditionnelle qu’ils vendaient un bon prix. Mais parce qu’ils n’ont plus le droit d’en tuer assez, le seul acheteur de la région a renoncé à ce négoce. Et eux sont incapables d’en organiser l’expédition et la vente.

De même, les peaux de phoque : là, pas de quotas, ces bêtes abondent. Pour nourrir les vingt-cinq chiens de son attelage, un chasseur tue au fusil ou capture au filet environ cinq cent phoques par an. Avant les campagnes pour l’arrêt de la chasse au bébé phoque, qui ont été élargies à l’ensemble de l’espèce alors qu’elle n’est en rien menacée, la demande était bien supérieure. Un peau était achetée aux chasseurs environ 800 couronnes danoises (110 euros). Maintenant, le marché s’est tellement effondré que leur prix est tombé à 250 couronnes (34 euros). Par moments, on ne les achète même plus du tout. Brigitte Bardot a exigé un moratoire sur la chasse aux phoque, parce que les bébés phoques en photo sont si mignons et leur chasse à coups de bâtons atroce. Mais elle a contribué, sans le savoir ou sans en voir cure, à l’appauvrissement de milliers d’inuits, au Groenland et ailleurs. Elle est honnie sur toute l’île.

L’ours polaire ne peut être commercialisé sous quelque forme que ce soit. Il est mangé sur place, donné ou échangé. Sa peau sert à faire des vêtements. Les chasseurs offrent les griffes en cadeau ou les utilisent pour faire du troc. C’est encore plus strict pour les dents de narval, splendides trophées en ivoire torsadé : interdiction totale.» (Nicolas Dubreuil, Aventurier des glaces, p. 165-6)

 

SOURCES : Une interview de Nicolas Dubreuil sur le site de FranceTV infos.

Pourquoi gravir des sommets dangereux ?

La question est vieille comme l’alpinisme : pourquoi se lancer dans des expéditions aussi dangereuses ?

L’actualité a suscité le retour de cette question : il y a quelques jours, 6 alpinistes ont disparu durant l’ascension du Mont Rainier (État de Washington) et on se souvient du décès traumatisant des 16 sherpas sur l’Everest le mois dernier.

Autre fait sujet à débat dans la communauté : une alpiniste chinoise a gravi l’Everest après la mort des sherpas. Non seulement elle a bravé la loi non écrite qui s’est imposé chez les grimpeurs (ne pas grimper cette année par respect pour les sherpas et parce qu’un temps de réflexion est nécessaire pour repenser l’avenir des ascensions himalayennes) mais de plus, elle a utilisé un hélicoptère pour s’élever au-dessus de la zone de pics de glace dans laquelle les sherpas (qui préparaient les passages pour le début de la saison) ont trouvé la mort. Mais elle a donné une somme importante à l’hôpital local.

L’article de Conrad Anker s’achève par une citation de Malory, qui mourut comme on le sait dans l’ascension de l’Everest en 1924 :

« If you cannot understand that there is something in man which responds to the challenge of this mountain and goes out to meet it, that the struggle is the struggle of life itself upward and forever upward, then you won’t see why we go. What we get from this adventure is just sheer joy. And joy is, after all, the end of life.»

SOURCE : Opinion: Why I Climb Dangerous Mountains
by Conrad Anker
for National Geographic
4 juin 2014

Le Tibet, c’est ici

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Le 8 avril de l’année dernière, la tourmente hurlait sur les hauteurs, la neige recouvrait tout, des amas de neige soulevés par le vent — je le sais parce que le 8 avril de l’année dernière, j’étais là-haut, perdu dans la tempête, m’efforçant de quitter au plus vite ces hauts-plateaux désolés pour regagner l’abri des bois du Ché, et ce jour-là, j’ai hurlé contre l’hiver et contre la montagne, pris à partie les dieux, brandi le poing à travers le brouillard, parce que, plié en deux contre le vent, les skis tranchant la neige épaisse, j’avais décidé de ne pas céder, et vivre, car c’était là un de ces moments rares et précieux durant lequel il faut lutter pour survivre, et malheur à celui qui s’abandonne aux éléments déchaînés et s’allonge sur la neige, épuisé.

Le 8 avril de cette année, j’ai gravi avec Iris les mêmes hauteurs, mais c’était tout différent : le printemps a jailli entre les genêts, il est tombé littéralement du ciel et a fécondé la terre, les prairies sont couvertes d’anémones pulsatiles, tellement qu’il est difficile de croire que la fleur est devenue rare et qu’on la protège ici et là, quelques pans de neige abrités au nord résistent encore. J’ai remisé mes skis la semaine dernière, et je me sens à la fois heureux et malheureux. Tout en marchant du pas vaillant de celui qui doit arpenter son territoire avec soin, je laisse mon regard se perdre au gré des courses en tous sens d’Iris, je file vers le sommet de mes montagnes, que surplombent de plus hautes montagnes encore, le Plomb du Cantal sur lequel tiendront les neiges jusqu’en juin, je file d’un pas décidé, bien que rien ne presse, Iris prend de l’avance et la voilà qui court sur la ligne de crête, se détachant bien loin à l’horizon. Je suis heureux de me trouver là, chez moi, avec ma chienne, de m’allonger bientôt à ses côtés dans la prairie au milieu des anémones. Et je suis malheureux à cause de l’hiver qui s’en va.

Delphine me parlait tantôt d’une femme qui, à l’âge de vingt-sept ans, a marché durant des années du Vietnam au Tibet. Elle me disait : tu devrais l’écouter. J’ai répondu trop abruptement, d’une manière qui m’a déconcerté, que non, je ne souhaitais pas écouter cette femme, ça me rendait triste d’écouter le récit des gens qui ont vécu ce genre d’expérience, que je les enviais, parce qu’à vingt-sept ans, je me morfondais dans une vie que je n’aimais pas, et que s’il en était ainsi, c’est parce que j’avais fait le mauvais choix, le choix de la sécurité, et que j’aurais mieux fait de partir, tout comme cette femme, prendre la route, et que même si je l’ai fait, je ne l’ai pas vraiment fait, je n’ai pas été assez courageux, assez radical, et que je regrette, je regrette. je regrettais aussi d’avoir été si abrupt avec Delphine, et je regrettais d’avoir des regrets. Il était temps de quitter pour quelques heures la maison et aller marcher, car marcher m’aide à clarifier mes pensées, ou plutôt, marcher m’aide à transformer mes pensées, ou plutôt marcher m’aide à vivre.

Puis, tandis que je marchais dans mes montagnes, je me suis dit qu’il ne dépendait que de moi de faire que le Tibet soit ici, sur ces hauts-plateaux, qu’importe après tout que les montagnes culminent à 8000 mètres ou à 2000 mètres, le Tibet pourrait très bien être ici, si je veux, et donc, assis sur les rochers avec Iris, je n’étais plus si malheureux, ni si envieux, et mes regrets ne portaient pas si loin dans le temps, je regrettais juste la fin de l’hiver, et, pour être honnête, j’étais déjà en train d’apprécier l’arrivée du printemps, ou plutôt, le printemps tombant du ciel, poussant entre les rochers et jaillissant des ruisseaux libérés, m’embrassait déjà.

Au bureau comme tous les matins

Plomb du Cantal

Plomb du Cantal

J’emprunte l’expression au guide de montagne Didier, qui vit seul au col de Prat-de-Bouc, que j’ai croisé au buron ce matin, on a bu un café, lu une bière, on revenait d’une virée à skis là-haut. Il est pas mal notre bureau hein ?! — je me suis dit tout à l’heure en faisant la sieste avec les chiens, la montagne, que je pratique presque tous les jours, elle est en train de me changer. La peau de mon visage est noire et creusée par la neige et le soleil. Je sens mes os, mon corps, mes muscles, plus solides, et plus souples à cause du ski. J’ai moins peur aussi. Une forme de savoir, très intuitif, peu explicite, de ce qu’est la neige, la pente, mon propre corps, ce dont je suis capable ou pas. Quelque chose comme une juste mesure : Ramuz disait : la mesure de l’homme, la montagne aide à trouver ce genre de mesure. Évidemment, au fur et à mesure que je ne fais plus qu’un avec la montagne, je me sens extraordinairement éloigné des villes, et pour tout dire, elles me font peur. J’ai aussi pris l’habitude de m’arrêter durant chaque randonnée un moment pour méditer, je quitte les skis, trouve un endroit abrité du vent, m’assois sur l’herbe ou sur la neige, et je demeure immobile, à l’écoute. En redescendant, j’ai pensé à l’avenir et je me suis dit, à quoi ressemblera mon avenir, qu’est-ce que je vais faire maintenant ? À vrai dire, je n’en ai aucune idée. Un ami va publier mon livre, peut-être ça va m’aider à en écrire un autre, peut-être pas, les patients viennent à mon cabinet, mais il se peut qu’un de ces jours, ils ne viennent plus, ou encore moins nombreux, quel genre de travail devrais-je faire plus tard ? J’ai 46 piges et je me retrouve bien plus indécis que je ne l’étais à 20 ans. C’est à la fois angoissant et agréable. Ce sentiment de liberté radicale. Qu’importe, il y a aura d’autres hivers, et ce dont je suis sûr, tant que le corps m’y autorise, il faudra que je sois de la partie, la partie de l’hiver.

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