Friches et pastoralisme / Paysage et biodiversité

Friches et pastoralisme / Paysage et biodiversité

Aux alentours de chez moi, à l’altitude de 1250 mètres environ, on trouve deux espaces forestiers.

La forêt du Ché (au nord sur la carte ci-dessus) est une plantation récente (années 60), très majoritairement composée de résineux. Autrefois on y trouvait avant tout de la lande, et des parcours communaux utilisés par les brebis.

L’origine du bois des Fraux (au sud sur la carte ci-dessous), de superficie plus modeste, est bien plus ancienne – d’aussi longtemps qu’on s’en souvienne, il y avait de la forêt à cet endroit. Mais la carte de Cassini permet de compléter nos souvenirs et, en la consultant, on remarque qu’au XVIIIè siècle, la partie occidentale des communes de Valuéjuols et Saint-Maurice est entièrement couvert de ce que le cartographe de l’époque appelle des brouissailles (sic) :

De nos jours, la forêt du Ché et le bois des Fraux constituent des îlots boisés au milieu des estives – prairies de pâturage à végétation rase, de l’herbe à vaches comme on dit, entrecoupées d’innombrables ruisseaux et ponctués de burons, la plupart inoccupés et souvent en ruines.

En forêt du Ché (hiver 2016)

En forêt du Ché (hiver 2016)

En forêt du Ché (hiver 2016)

En forêt du Ché (hiver 2016)

Les activités humaines en forêt du Ché sont extrêmement développées tout au long de l’année : de vastes chemins parfois empierrés la traverse, que les éleveurs utilisent pour mener les bêtes dans les estives en altitude. L’activité forestière est soutenue, les coupes régulières, même si certaines parcelles semblent plus « entretenues » que d’autres. En hiver, la forêt du Ché s’ouvre aux skieurs de fond et à la randonnée nordique : les sentiers et chemins deviennent des pistes et des itinéraires dédiés aux pratiques sportives, ludiques et contemplatives – et en été, c’est un lieu de passage pour les randonneurs pédestres du GR4 et des cyclistes tout terrain. On y chasse en automne et la cueillette de champignons sous les sapins est une activité assez courue. La présence humaine s’y manifeste donc quotidiennement, malgré la déprise agricole qui se fait sentir aux abords de la forêt.

Au bois des Fraux, le paysage est tout différent. Je m’y promène quasiment une fois par semaine depuis dix ans, et je suis frappé par l’état des chemins et des sentiers : au fur et à mesure des années, certains passages sont désormais couverts de végétation, on ne voit plus la terre, excepté là où passent encore les rares engins forestiers. Les troupeaux, autour de la forêt, se font rares : les tracteurs également, et du coup, la repousse est favorisée. Sur certaines parcelles, le travail des agents de l’ONF est patent, mais d’autres parcelles semblent « laissées à l’abandon » (ce qui n’est pas tout à fait le cas évidemment, du point de vue de l’ONF). Les traces des tempêtes et notamment la fameuse tempête de 1999, Lothar, sont visibles à ces endroits, où la couverture de bois mort au sol reste importante.

La présence humaine au bois des Fraux dépend de la saison. À la fin de l’été et durant tout l’automne, les chasseurs et les cueilleurs (principalement des habitants des villages alentour) viennent assez régulièrement : certains coins de la forêt sont littéralement couvertes de myrtilliers et de framboisiers, sans parler des champignons. Mais en dehors de cette période, les bois sont plus calmes : immanquablement, à la fin du jour, Monsieur Tuphé, l’apiculteur, vient inspecter ses ruches et prendre soin de ses abeilles installées à l’entrée de la forêt. Mais rares sont les promeneurs en hiver ou au printemps.

Quand je discute de l’état de ces deux forêts avec des habitants du cru ou des touristes, un avis majoritaire se fait entendre : la forêt du Ché est une belle forêt mieux entretenue que le vois des Fraux. Sa valeur esthétique et paysagère est supérieure dans la mesure où les essences boisées sont plus homogènes (on la qualifie de « forêt boréale » dans les prospectus à destinations des touristes hivernaux, à cause de l’omniprésence des sapins), et parce que les chemins sont « propres » et dégagés. On regrette au contraire que le bois des Fraux soit « laissé à l’abandon », que nombre de sentiers aient disparu, envahis par la végétation, que les touristes-randonneurs s’y perdent, que la forêt soit « en bordel » (sic), bref, comme le me confiait un promeneur l’autre jour, qu’elle retourne à la friche.

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Le bois des Fraux (Printemps)

Il n’y a rien d’étonnant dans ce jugement : ce que nous appelons paysage, cette partie du monde à laquelle nous attribuons une valeur exprimée en terme esthétiques, que nous identifions et sélectionnons parmi le chaos du visible, c’est traditionnellement de la nature sinon anthropisée, du moins une nature dans laquelle nous reconnaissons (à tort ou à raison) l’expression d’une intentionnalité, et partant, d’un certain ordre – elle se rapproche du jardin public en quelque sorte, et relève de ce qu’on appelle la nature « arcadienne ». La forêt du Ché se prête mieux à cette valorisation paysagère que le bois des Fraux.

Cela étant, je fais partie de la minorité qui préfère le bois des Fraux. La forêt du Ché est aménagée pour les pratiques humaines, elle partage certaines caractéristiques des espaces « publics », et c’est la raison pour laquelle les humains la trouve en même temps plus accueillante et plus « belle » – sa valeur combinant ainsi l’esthétique et le confort d’usage. Le bois des Fraux, c’est tout le contraire. Ce pourquoi j’aime à m’y promener en toutes saisons.

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Couvert de Myrtilliers au bois des Fraux

Ceux qui accordent leur préférence au bois des Fraux lui attribuent d’autres vertus et qualités qui en disent sans doute autant sur l’environnement que sur le promeneur : il est plus « secret » (moins fréquenté, et donc moins « public »), on apprécie sa sauvagerie, sa richesse en biodiversité est incomparable, et malgré sa taille modeste, il offre des écosystèmes étonnants, des zones humides, des clairières dégagées, et une grande variété de couverts forestiers. Évidemment, ces afficionados du bois des Fraux pratiquent la balade et l’exploration hors des sentiers battus : qu’ils soient chasseurs de bécasses, cueilleurs de champignons ou photographes naturalistes, souvent solitaires au demeurant, poètes et romantiques probablement, ils connaissent le bois mieux que le contenu de leur poche, et savent à quel endroit le blaireau a creusé sont terrier, où se trouve la bauge aux sangliers, les refuges des chevreuils et les plantes qui poussent autour des zones humides, sans oublier les emplacements où sortent de terre les girolles et les ceps. Ils connaissent également l’emplacement des deux burons en ruines, cachés en plein cœur de la forêt, et se repèrent sans problème quand bien même les sentiers humains ont disparu – ils se contentent de suivre les sentes laissées par les animaux.

Ancien buron, clairière au bois des Fraux

La comparaison de la biodiversité dans les forêts fortement anthropisés, et celles qui le sont moins, a donné lieu à quelques études. On trouvera énormément d’informations sur le site Naturalite.fr. Je vous conseille fortement l’écoute et/ou le visionnage des conférences consacrées à cette question lors du colloque Biodiversité, Naturalité, Humanité. Pour inspirer la gestion des forêts (2008) dont les enregistrements sont présentés ici.

 

 

 

Code-Barrer le vivant

Code-Barrer le vivant

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Code Barre sur un sapin en forêt du Ché (Cantal)

En forêt cet après-midi, je remarque sur la tranche d’arbres fraîchement coupés cette étiquette : un code-barre entouré de chiffres et de lettres, et la mention de l’entreprise UNISYLVA (le site de l’enseigne la présente comme  l’une des plus importantes coopératives forestières de France avec, je cite, « pas moins de 10 500 adhérents pour une surface de plus de 350 000 ha de forêts répartie sur 4 régions administratives »). J’avais lu un article du site greenetvert.fr il y a quelques temps décrivant l’utilisation de code-barre sur de arbres précieux de la forêt tropicale au Libéria : « Les arbres de la forêt tropicale porteront désormais des codes barres« . Les européens, plus grands consommateurs de bois précieux au Libéria, ont mis en place ce monitoring high tech, dans le but de s’assurer que, je cite, « tout le bois qui pénètre sur son territoire est abattu dans le respect des lois ». Durant la guerre civile, ajoute l’auteur, les belligérants finançaient leur armée en faisant le commerce « sauvage » des arbres – les européens, de leur côté, abattent les arbres de manière civilisée. Ce faisant, ils pillent gentiment, et de manière civilisée, du moins selon cet article, les ressources naturelles des pays du sud, mais font usage de codes-barres. Il s’agit de stimuler « l’économie verte » du Libéria. Je suis sans doute mauvaise langue, mais j’ai bien peur que l’intérêt de ces codes-barres pour les commerçants de bois ne consistent pas tellement à se donner bonne conscience (écologique), ni même à repeindre en vert une entreprise dont on a du mal à concevoir l’intention environnementale : on imagine le coût carbone du transport de ces arbres ‘précieux » vers l’Europe par exemple, et je serais curieux de savoir qui s’enrichit vraiment dans l’histoire – de fait, nous rappelle cet autre article du Mouvement Mondial pour les forêts tropicales, « les forêts du Libéria assurent les moyens de subsistance de plus de la moitié des 3,5 millions d’habitants du pays.Selon le recensement de 2008, plus des deux-tiers de la population vivent dans les zones rurales où presque tous les habitants dépendent des ressources forestières comme le bois d’œuvre et les produits forestiers non ligneux, notamment les herbes aromatiques, le rotin, la viande de brousse et différents aliments pour subvenir à leurs besoins et générer des revenus. » Le site greenetvert.fr qui s’est manifestement spécialisé dans la préconisation de solutions pour aider les entreprises à repeindre en vert leurs activités pas toujours écologiquement compatibles, n’évoque évidemment pas le sort des populations dont l’habitat est vendu aux européens et aux asiatiques. Le responsable d’Helveta se veut rassurant à ce sujet, et parle même de ces populations avec une certaine bonhomie : « Étiqueter les arbres, cela vous semble peut-être bizarre, mais cela n’a pas choqué la population locale ! D’une manière ou l’autre, elle a toujours marqué les arbres avec de la peinture et de l’argile. Nous utilisons juste des méthodes high-tech.” Après tout, c’est juste la continuation d’un business traditionnel avec d’autres moyens (et d’autres acteurs aussi). On s’inquiète plutôt des non-humains que l’exploitation « sauvage » de la forêt met en danger : « Ces forêts sont le domicile du seul troupeau connu d’hippopotames nains, ainsi que d’animaux rares comme la mangouste du Libéria, le singe Diana et la Jentink duiker, la plus petite antilope du monde. » Je dois être stupide, mais j’ai du mal à comprendre comment l’apposition d’un code-barre sur un arbre peut contribuer à la protection d’hippopotames nains.

code barre sur un arbre au Libéria

Code barre sur un arbre au Libéria

À quoi sert ce code-barre sinon à « protéger la nature » ? Tout bêtement, comme tout code-barre, il est porteur d’un certain nombre d’informations concernant l’entité qui s’en trouve marqué. Concernant l’arbre du Liberia, l’article de greenetvert.fr évoque le traçage au GPS – l’auteur peine à dissimuler son enthousiasme à l’idée qu’un acheteur en Europe pourrait retrouver la souche originelle de l’arbre qu’il a fait venir du Liberia à « vingt-cinq mètres près » ! Voilà du monitoring environnemental dont Bruno Latour fait grand cas dans ses dernières recherches. Il s’agit, on l’a dit, de s’assurer des circonstances de la coupe, de sa légalité : il faut que la coupe soit « politiquement correcte » – autrement dit que l’opération se soit déroulée sous l’égide d’une compagnie européenne, qui respecte la loi (européenne). Y’a pas de mal à se faire du bien.

Plus sérieusement, ces étiquettes sont surtout utiles pour identifier le propriétaire de l’arbre, son acheteur, durant tout le processus qui va de l’identification de l’arbre sur pied, à sa transformation en planche précieuse, en passant par la coupe, le transport, etc… Bref, il s’agit d’abord de commerce à mon avis, plutôt que de protection de la nature ou des populations.

J’en reviens à mon code-barre apposé sur un arbre coupé en forêt du Ché, à quelques kilomètres de chez moi, dans le Cantal. Je me dis que c’est là une manière de transformer l’arbre en marchandise – c’est ce à quoi sert d’abord un code-barre. À peine coupé, il est signifié comme marchandise – et au Liberia, le code-barre est apposé avant la coupe – ce qui ne pas sans difficulté comme l’explique le responsable d’Helveta : « Cela se fait petit à petit car il y a des milliers d’hectares. Il faut veiller à ce que le support plastique du code ne casse pas quand l’arbre grandit. Si l’écorce est particulièrement dure, on a parfois besoin d’y clouer le code, ou bien, on doit enlever un bout d’écorce mais en courant le risque qu’elle repousse dessus. Parfois, il faut ré-étiqueter l’arbre au bout de quelques années« .

Cette transformation du vivant en marchandise constitue la marque évidente de l’entreprise du capitalisme sur la nature. Le capitalisme ne s’intéresse pas au vivant en tant qu’il est vivant, mais en tant qu’il est susceptible de devenir une marchandise. C’est cet aspect qui choque les éleveurs auxquels on impose de pucer les brebis. Pucer les brebis, code-barrer les arbres, ici ou ailleurs, c’est, dirait Dona Harraway, transformer les non-humains en cyborg, les numériser – le plus tôt sera le mieux.

De la même manière, et malgré les discours repeints en vert dont on nous assomme, les forêts que les compagnies les plus productrices de carbone rachètent en ce moment à tour de bras en guise de « compensation » ne sont pas, de leur point de vue, des forêts : elles sont des droits à polluer, des objets de spéculation et des produits financiers. Que des peuples les habitent n’a du point de vue capitaliste aucune signification, tant qu’on ne parvient pas à faire de ces peuples et de leur culture des objets susceptibles d’être intégré sur le marché. Ce pourquoi on les expulse le plus souvent – avec ou sans compensation, et parfois manu militari. Qu’importe qu’il s’agisse alors d’accélérer la disparition d’une culture, et même d’une nature-culture. Le capitalisme ne fait pas de sentiment.

brève réponse au sujet du loup suite à une tribune dans l’Humanité

brève réponse au sujet du loup suite à une tribune dans l’Humanité

La tribune en question peut être lue ici :

http://www.humanite.fr/quand-le-loup-dicte-leur-conduite-aux-decideurs-politiques

Je recopie mon commentaire ci-dessous :

Ce texte aurait pu être publié à la virgule près dans Le Figaro ou repris mot pour mot par un Laurent Wauquiez par exemple, qui qualifiait récemment les écologistes d’Ayatollahs. Les écologistes sont forcément de salon, citadins, et le loup un « égorgeur de brebis », qui ferait diminuer la biodiversité en montagne (assertion totalement fausse ! L’auteur ne connaît manifestement pas grand chose au loup), ce qui évidemment ne facilite pas la discussion.

Il est totalement traumatisant pour un berger de voir l’état d’une brebis ou d’un troupeau entier après la visite du loup. Mais que préconisez-vous ? Une seconde éradication du loup dans notre pays ? Avec des chasseurs postés aux frontières avec l’Italie, la Suisse, l’Allemagne et l’Espagne pour les tirer dès qu’ils pénètrent dans le territoire national ? Bonne chance avec ça. Les difficultés rencontrées par l’élevage ovin ne datent pas, et vous l’admettez sans insister, du retour du loup dans les alpages. Quand bien même on parviendrait à éradiquer le loup, ça ne sauvera en rien l’élevage ovin : la vraie menace, et là c’est un argument qu’on ne lira pas dans le Figaro, c’est la pression des accords de libéralisation du commerce international. Sans oublier le fait, structurel, que les français ne consomment plus autant d’agneaux qu’autrefois – non pas qu’ils soient tous devenus végétariens, ou convertis à je ne sais quelle idéologie, mais parce que leurs poches sont vides.

Quant à l’appel aux politiques, rassurez-vous, il est largement entendu : la convention de Berne à laquelle vous faites allusion n’empêche pas notre ministre de l’environnement de multiplier les décrets autorisant les tirs administratifs, tirs qui n’ont aucun effet (parce que ces tirs sont effectués au hasard, et prélèvent souvent la bête la plus puissante de la meute, celle qui justement permet à la meute de chasser de grands ongulés sauvages plutôt que des brebis sans défense – s’il faut tirer, alors faisons-le en cas de flagrant délit, au moment où le loup attaque le troupeau – il existe des méthodes moins létales pour communiquer avec le loup à ce sujet et lui faire comprendre que les brebis ne sont pas pour lui, mais un tir effectué au bon endroit est en général très bien compris par la meute). Dans un monde meilleur, on prendrait le temps de mieux connaître et le loup et les brebis, et les grands ongulés, et les humains qui travaillent au milieu de toutes ces créatures. On lirait par exemple l’excellent livre de Baptiste Morizot, Les Diplomates, publié récemment aux éditions WildProject, qui avance des propositions passionnantes pour améliorer cette cohabitation entre le pastoralisme et les loups.

Protection des animaux et pratiques traditionnelles autochtones

Protection des animaux et pratiques traditionnelles autochtones

Les peuples qui pratiquent une chasse de subsistance et dont la survie dépend de cette activité sont probablement voués à disparaître à court ou moyen terme — leur culture, en tous cas, confrontée à la pression du marché et à la « culture mondiale », n’y résiste plus. Ce savoir multiséculaire se traduisait par une gestion qu’on dirait aujourd’hui « écologique » ou « durable » des ressources naturelles, mais également par des connaissances fines relatives au stockage et à la conservation de la nourriture, bref, une organisation rationnelle, incluant le social et l’environnement, les humains et les non-humains.

Tuer des animaux n’a pas bonne presse dans la plupart des capitales occidentales — là où se détermine la moralité du monde à venir. Des espèces sont menacées, on octroie des quotas de chasse draconiens, quand on interdit pas tout simplement le commerce ou la chasse de ces animaux. Qu’importe si les populations du grand nord ne sont en rien responsables de la raréfaction annoncée des ours polaires : ils devront restreindre leur activité pour sauvegarder l’espèce — pendant ce temps, la terre se réchauffe, et, avec ou sans quotas, les ours polaires pourraient ne pas survivre. On s’est ému du massacre des bébés phoques sur la banquise, perpétré par ces mêmes peuples du grand nord : la fondation Brigitte bardot, à l’origine de la campagne qui a abouti à l’interdiction d’importer et de commercialiser les produits issus des phoques et otaries dans l’Union Européenne, se défend sur son site d’avoir porté atteinte aux peuples qui les chassent de manière traditionnelle :

Il nous est parfois reproché de lutter contre la chasse aux phoques alors que c’est une pratique ancestrale permettant la survie des populations inuits. Or, nous avons toujours veillé à dissocier la chasse commerciale à la chasse traditionnelle pratiquée par les populations Inuits qui ne porte pas sur les bébés phoques et ne touche, effectivement, qu’un nombre limité d’adultes. Les intérêts de ces populations ne sont donc pas affectés par nos actions.

Néanmoins, ces peuples, comme l’explique le grand connaisseur des habitants du grand nord groenlandais Nicolas Dubreuil, sont réellement en train de perdre leur culture traditionnelle, laquelle reposait quasiment exclusivement sur la chasse. Le meilleur critère d’une culture qui se meurt étant, là comme ailleurs, le désintérêt des jeunes pour les activités pratiquées par leurs parents, et la fin de l’enseignement des rites et techniques d’autrefois. Non seulement, contrairement à ce qu’affirme ce bref paragraphe sur le site de la Fondation BB, les intérêts de ces populations sont affectés, mais tout laisse à penser que la perte culturelle est irrémédiable et la situation économique désastreuse. Dans le même temps, les sociétés occidentales continuent de massacrer « plus de 1900 animaux par seconde (compteur) soit 60 milliards d’animaux tués chaque année, représentant 280 milliards de kilos (vs. 44 milliards en 1950) selon la FAO qui prévoit 110 milliards d’animaux tués chaque année en 2050. » (voir le « compteur » terrifiant sur le site de Planetoscope. Il y a sur ces questions une hypocrisie dramatique.

Un de mes arguments préférés pour mettre à l’épreuve le dogme de base de l’Animal Rights Theory (ART), ou de mes amis végétariens (« tu ne tueras ni n’exploiteras aucun animal »), consiste à faire appel aux habitants du grand nord : dans leur cas, comment pourraient-ils s’abstenir de manger de la viande et donc de tuer des animaux (sans compter que ces animaux leur sont utiles de bine des manières, pas seulement pour l’alimentation) ? Je n’ai aucun doute sur la possibilité d’adopter un régime alimentaire d’où seraient exclus les produits animaux dans la plupart des régions du monde, mais dans le Grand Nord, il est exclu, jusqu’à preuve du contraire (le réchauffement climatique changera peut-être la donne un de ces jours !) de faire pousser des légumes — même si, dans une nouvelle de Jørn Riel, le génial conteur arctique, certains personnages de la côte est du Groenland parviennent, certains étés, à faire pousser quelques patates. Suffit-il de considérer ces habitants d’environnements radicaux comme des exceptions ? Et pourquoi dans ce cas ne pas exclure également de l’injonction végétarienne toux ceux qui s’efforcent de vivre encore d’une agriculture vivrière, possédant un cochon, dix poules et trois vaches, et quelques arpents de terres cultivables ? Sont-ils à mettre dans le même sac que les usines à viande (l’élevage hors-sol) qui se développent un peu partout dans le monde, et désormais en Europe et en France ?

Je n’ai pour ma part pas de réponse à ces questions. Mais je pense que, dans la défense de l’environnement, on devrait toujours penser à la fois globalement et localement : on ne devrait jamais perdre de vue les situations particulières. La diversité des cultures et des pratiques, dans le monde, et même chez nous, sur le territoire français, mérite à tout le moins examen.

Le problème de ces peuples « autochtones », c’est qu’ils sont peu nombreux, et que, malgré tout, ils occupent ou occupaient une petite partie d’une immensité. Autant dire, qu’économiquement, ils ne comptent pas pour grand chose, et, le plus souvent, ils coûtent chers aux états dont ils dépendent (quand ces états prend soin de leur survie, ce qui n’est pas toujours le cas). En réduisant ces populations à la misère, on les condamne tôt ou tard à l’exil. Ce dépeuplement arrange certains — c’est vrai au Groenland, mais c’est vrai aussi chez nous. « Ainsi, d’immenses territoires se vident et deviennent », selon Nicolas Dubreuil, « disponibles pour la prospection minière et pétrolière ». Déjà, des concessions d’exploration ont été accordées à des compagnies internationales sur toute la côte ouest du Groenland. (extrait d’un article du journal La Croix)

Je voudrais pour clore (provisoirement) cette suite de remarques, citer quelques pages du livre de Nicolas Dubreuil, Aventuriers des glaces, publié aux Éditons de la Martinière en 2012 :

 

« Kullorsuaq est réputé dans tout le Groenland : le village des harponneurs de baleines, des tueurs d’ours (…) mais s’ils étaient tout en haut de l’échelle sociale dans la société traditionnelle il y a un siècle, les chasseurs ont du mal à conserver leur place, leur rôle et leur statut dans le monde contemporain. Depuis trente ans, sous la pression des écologistes, des sociétés de protection des animaux et des opinions publiques occidentales, des quotas toujours plus restrictifs ont été appliqués à leur gibier. Leurs sources de revenus se sont taries les unes après les autres. Il n’y a pas si longtemps, ils fournissaient le reste du Groenland en matak, ces morceaux de peau et de graisse de baleine, friandise traditionnelle qu’ils vendaient un bon prix. Mais parce qu’ils n’ont plus le droit d’en tuer assez, le seul acheteur de la région a renoncé à ce négoce. Et eux sont incapables d’en organiser l’expédition et la vente.

De même, les peaux de phoque : là, pas de quotas, ces bêtes abondent. Pour nourrir les vingt-cinq chiens de son attelage, un chasseur tue au fusil ou capture au filet environ cinq cent phoques par an. Avant les campagnes pour l’arrêt de la chasse au bébé phoque, qui ont été élargies à l’ensemble de l’espèce alors qu’elle n’est en rien menacée, la demande était bien supérieure. Un peau était achetée aux chasseurs environ 800 couronnes danoises (110 euros). Maintenant, le marché s’est tellement effondré que leur prix est tombé à 250 couronnes (34 euros). Par moments, on ne les achète même plus du tout. Brigitte Bardot a exigé un moratoire sur la chasse aux phoque, parce que les bébés phoques en photo sont si mignons et leur chasse à coups de bâtons atroce. Mais elle a contribué, sans le savoir ou sans en voir cure, à l’appauvrissement de milliers d’inuits, au Groenland et ailleurs. Elle est honnie sur toute l’île.

L’ours polaire ne peut être commercialisé sous quelque forme que ce soit. Il est mangé sur place, donné ou échangé. Sa peau sert à faire des vêtements. Les chasseurs offrent les griffes en cadeau ou les utilisent pour faire du troc. C’est encore plus strict pour les dents de narval, splendides trophées en ivoire torsadé : interdiction totale.» (Nicolas Dubreuil, Aventurier des glaces, p. 165-6)

 

SOURCES : Une interview de Nicolas Dubreuil sur le site de FranceTV infos.

Écologie-fiction : rendre le sauvage invisible

Une nouvelle fait grand bruit chez les amateurs de vie sauvage aux États-Unis : l’Office nationale des forêts (The U.S. Forest Service), qui gère 195 millions d’acres de forêts et de prairies (soit près de 8% du territoire américain et plus de la totalité de la France métropolitaine) a proposé pour une partie de ces domaines, protégés au titre du Wilderness Act (1964) (soit une surface de 36 millions d’acre, environ 15 millions d’hectares), un nouveau droit à l’image : le droit des photographes ou les cinéastes, même amateurs (par exemple les animateurs de blog), à diffuser des images obtenues lors de visites dans ces territoires, acquitter une somme de 1500 dollars correspondant à un permis de photographier ou filmer. Ce projet (encore en discussion) est rendu public alors qu’on fête outre-Atlantique depuis le début de l’année les 50 ans du Wilderness Act. 

Ce nouveau droit à l’image s’applique, si j’ai bien compris, uniquement aux projets à vocation commerciale (si le blog sur lequel vous diffusez vos images est financé par la publicité, on peut d’attendre à ce que votre cas soit concerné par la loi) — c’est-à-dire si vous retirez un certain profit de la diffusion. Il existe déjà des législations limitant le droit à l’image pour des bâtiments publics et des personnes, voire pour certains paysages. On notera que l’amendement propose des exceptions concernant certains événements qui « émergeraient soudainement, évolueraient précipitamment et  s’éteindraient rapidement » (on pense à des catastrophes naturelles, des feux de forêt, etc) — ceux-là pourraient être couverts par les médias sans qu’une autorisation soit requise.

De manière générale, le nouveau guide de bons comportements dans le Wilderness se durcit :

« Your commercial filming (because – media or not – that’s what it is) won’t be able to cause resource damage, disrupt the public’s ability to use the area, be a risk to public health, or involve pornography. And if it’s inside a designated Wilderness area, it must be about the wilderness. It must be necessary that the filming take place on wilderness land (as opposed to other suitable locations that are not federally designated wilderness). And it must not require motorized or mechanical travel, which is already prohibited in the Wilderness. » (Source : WNCOutdoors.info)

L’inspiration des instigateurs de ce projet de loi vise à l’évidence à sanctuariser encore plus les territoires protégés par le Wilderness Act — au risque de contrevenir au sacro-saint premier amendement. Certains ne manqueront pas de remarquer que les perturbations occasionnées par les chasseurs d’images demeurent tout de même très relatives — si on les compare aux perturbations occasionnées par les chasseurs de gibier (au fusil) par exemple. On peut toutefois admettre qu’il y ait eu des excès, et des comportements peu conformes aux principes qui traduisent l’esprit du Wilderness Act. Quelques commentateurs soulignent également les difficultés budgétaires du U.S. Forest Service et de le nécessité de trouver d’autres sources de financement.

Ce projet s’inscrit dans une politique de préservation très différente de celle qui a court en France, et n’est intelligible que dans ce cadre. La politique du Wilderness constitue aux États-Unis un objet de fierté — assez paradoxal quand on songe au sort réservé aux territoires non couverts par ce statut : les législations protégeant les parcs naturels français sont beaucoup moins contraignantes que celles ayant cours dans les zones soumises au Wilderness Act, mais, dans le même temps, certains territoires non protégés peuvent être abandonnés sans vergogne à l’exploitation industrielle, dans une mesure qui n’est pas envisageable de ce côté-ci de l’Atlantique.

J’ignore si ce projet de loi aboutira — on peut douter qu’il résiste à l’examen de sa conformité au premier amendement garantissant la liberté d’expression (et donc la liberté de la presse). Toutefois, il est intéressant dans la mesure où il pousse à bout, sans doute de manière inconsciente, une certaine logique dans les politiques de préservation américaines : le principe qui gouverne la philosophie de la préservation du sauvage, c’est de le protéger autant que possible des activités humaines, qui peut s’énoncer également de la sorte :  » les espaces sauvages se portent mieux sans les humains » ; ou encore :  « l’activité humaine constitue une atteinte aux milieux naturels sauvages ». C’est là une vision tout à fait classique que la littérature écologique a popularisé, notamment chez les auteurs américains, souvent en les comprenant de travers et en simplifiant leurs propos d’ailleurs, et qui est centrale dans certaines versions vulgarisées de la deep ecology par exemple. Le Wilderness Act traduit autant que possible ces principes en acte, et constitue effectivement une barrière de protection (plus ou moins efficace) à l’avidité des exploitants industriels et les excès du tourisme de masse.

Mais, avec cette nouvelle contrainte — l’obligation d’obtenir un permis pour photographier ou filmer ces espaces protégés — on franchit me semble-t-il un cap. On conçoit fort bien, dans le cadre d’une politique de protection de la faune et de la flore sauvage, qu’il faille restreindre au maximum les interactions humains/non-humains — interdiction de construire, d’extraire des minerais, de se déplacer en engins motorisés, de cueillir, de chasser (?) — mais les activités des photographes et des cinéastes occasionnent-elles véritablement des perturbations à ce point néfastes ? Les plus avisés d’entre eux, et ceux qui pratiquent la chasse photographique ou fabriquent des documentaires animaliers, font en général preuve d’une immense discrétion et d’une non moins immense patience — à moins de tomber nez à nez, et au hasard d’une balade, sur un animal sauvage (mais on est forcément pris au dépourvu, et, à peine on s’est saisi de son appareil photographique, l’animal est souvent déjà loin). On peut à la limite signaler des cas particulier où les observateurs se déplacent en masse et perturbent les animaux (lors de regroupements d’ours auprès des rivières à la saison du saumon par exemple — mais voyez les stratégies intéressantes mises en place par les agents du Parc Katmai en Alaska) — ou, par chez nous, les migrations d’observateurs en lisière des forêts durant la période du brame du cerf — un petit business pour les animateurs « nature » du pays), mais je doute que ces impacts suffisent à justifier la limitation de la chasse photographique en milieu protégé.

Quelle que soit les motifs réels (et peut-être cachés) de cette loi, il n’empêche qu’elle va dans le sens d’une séparation encore plus grande entre les mondes humains et non-humains. J’avais déjà évoqué sur ce blog les visions du futur que portent en germe certaines politiques de la nature. Chez certains Vegan, par exemple, on considérerait d’un bon œil l’idée que les territoires soient divisés en deux parties : une part réservées aux animaux, qu’on «laisserait vivre en paix», dans la mesure où ils seraient protégés de la calamité humaine, et une part totalement anthropisée, d’où les animaux seraient absents. Les (pré)visions d’un géographe comme Jacques Lévy, qui, partant du fait que les campagnes sont désormais quasiment dépeuplées, et représentent un coût injuste pour les zones urbanisées, dessinent un tableau pour l’avenir dans lequel le territoire serait clivé entre zones habitées par les humains (des territoires fortement urbanisés) et des zones de nature préservée (qu’il considère alors comme les poumons verts des villes) ou dédiées à l’exploitation des ressources forestières et minières, et à l’agriculture intensive. Le projet de parc naturel « acheté » par Douglas Tomkins (ex-PDG de The North face) en Patagonie va également sans ce sens : pour protéger l’environnement, on interdit l’accès aux visiteurs humains, y compris aux autochtones. La philosophie de la Wilderness, et certains courants inspirés de la deep ecology prônent également l’établissement de frontières nettes entre les mondes humains et les mondes non-humains. On parquerait alors les humains dans les villes et les animaux dans des espaces naturels protégés. Seuls seraient autorisés à visiter les espaces sauvages quelques experts assermentés (ou suffisamment aisés pour être en mesure de payer un permis de chasse, photographique ou pas, voire, pourquoi pas, un permis de randonnée — ce qui ne manquera pas de poser des problèmes de justice environnementale !). Il me semble que ces logiques, poussées à bout, et qui sait ce que l’avenir nous réserve, risquent de produire un monde qui ressemblera fortement à celui de Green Solyet (Soleil Vert), un monde où les relations entre les humains et les animaux, sauvages ou pas d’ailleurs, auront été réduites à peu de choses : quasiment plus de rencontres inopinées ni d’observations de terrain — on imagine fort bien, et c’est déjà ce que vivent bien des habitants des villes, que la seule expérience du « sauvage » se déroulera via des écrans, des films documentaires, des clichés réalisés par des photographes assermentés, etc.

Bref, ce genre de radicalisation de la conception de la protection du « sauvage », part d’un bon sentiment, mais elle pourrait aussi se retourner en son contraire : en clivant de la sorte la nature et la culture (réalisant « géographiquement » si l’on peut dire le projet de la modernité (je pense aux ouvrages de Bruno Latour : Nous n’avons jamais été modernes et Politiques de la nature)), ce clivage accentuerait de manière tout aussi radicale l’ignorance croissante des êtres humains urbanisés vis-à-vis des êtres non-humains — question qui me semble préoccupante, car, se priver de ce savoir, et de l’expérience directe, de terrain, de la relation avec les environnements peu anthropisés, c’est du même coup appauvrir le monde humain — ses savoirs, son imaginaire, son expérience etc.

Pour finir, je ne résiste pas au plaisir de citer les objections faites à ce projet par le blog Wild Fire Today.

Like the article says, the lines between reporters and an individual with an iPhone are blurry these days. What if a hiker sees something shocking about how the Forest Service is managing a wilderness area and submits a photo to a newspaper which then publishes it? Could they be breaking the law if they don’t buy a permit to take the photo? Does this give the USFS too much power to control what the public knows about how their lands are being managed?  It will be up to the local Forest Supervisor to decide on a case by case basis if the permit should be issued.

Et leur conclusion :

Are we going to have to edit the age old advice of, “Take only photos; leave only footprints”, adding an asterisk:

*However, if you are a “reporter” in a U.S. Forest Service wilderness area be sure to apply for and, if approved, buy a permit costing up to $1,500 to take a photograph.

SOURCES : Wildfiretoday.com : « Forest Service’s new rule restricts photography in wilderness areas »

Le texte du projet de loi de l’US Forrest Service

Un article du quotidien The Oregonian (État concerné au premier chef par ce projet)

Contrairement à ce qui se passe chez nous (je pense aux malheureuses trois semaines de consultations publiques autorisées suites à l’annonce de la délivrance de permis d’exploration minière dans plusieurs régions de France), la consultation nationale est ouverte jusqu’à fin décembre : nul doute que les débats seront passionnants (je m’efforcerai d’en rendre compte).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La mort de l’ours numéro 130

La mort de l’ours numéro 130

Des bearcams sur la rivière Brook

En été, quand les saumons remontent la rivière Brook (the Brook river), dans le parc naturel de Katmai en Alaska, les ours affluent en grand nombre. Cette partie du parc national est considérée comme un véritable sanctuaire pour les ours, et il est possible, de juin à septembre, pour les humains, de venir les observer — on trouve aux abords de la rivière un espace pédagogique dédié aux visiteurs, une plate-forme qui surplombe les cascades, avec toutes les commodités qu’on imagine. Edward Abbey aurait sans doute vu dans ces installations touristiques édifiées à proximité des espaces sauvages une dérive insupportable : un espace sauvage accessible d’importe quel touriste mérite-t-il encore son nom ? Ce qu’Abbey n’avait pas envisagé, c’est qu’autour de ce sanctuaire pour ours pêcheurs on ait placé des caméras qui filment les lieux 24 heures sur 24. Connectés à leur webcam, des milliers d’internautes situés aux quatre coins du monde peuvent contempler les ébats des grizzli. Le parc communique à ce sujet et alimente les réseaux sociaux quotidiennement, au moins en été, avec des extraits choisis de ces films que les rangers et les naturalistes présentent, et que les internautes commentent.  Par la grâce du web, le Brook Camp est désormais fameux bien au-delà des frontières de l’Alaska, et certains des ours habitués des lieux sont devenus des stars sur la toile.

Tel est le cas du grizzli identifié par les rangers du parc comme l’ours numéro 130. L’ours numéro 130, une grizzly femelle, est morte au tout début du mois de juillet. Son corps portait de sévères blessures incontestablement provoquées par d’autres grizzlies. Ce sont des choses qui arrivent, et ni les rangers ni les naturalistes n’en ont fait grand cas. Mais cet ours n’était pas seulement un membre anonyme (ou presque) de l’ensemble des ours qui fréquentent le Brook Camp, mais aussi une ours à laquelle les internautes s’étaient attaché, et qu’ils avaient baptisée Tundra. Du point de vue des internautes qui avaient pris l’habitude d’observer cet ours, Tundra n’était pas seulement un élément anonyme d’un ensemble, mais un individu, au sujet de laquelle étaient produit des récits, des histoires, et qu’on avait donc pris la peine de nommer.

La mort de Tundra

Cet ours, qui venait pêcher le saumon sur la Brook River, faisait donc l’objet de plusieurs types d’observation différents : les scientifiques la suivaient en tant qu’objet d’étude, les rangers la surveillaient je suppose un peu comme un éleveur surveille son cheptel (ils s’informent de l’état de la population du parc), et les internautes l’observaient comme un personnage de Reality Show. Pour ces derniers, l’observation quotidienne et en direct des ours dans leur environnement naturel constitue une alternative enrichissante au documentaire animalier classique : l’internaute devant son écran se substitue en quelque sorte au réalisateur du documentaire, choisit les angles de vue en changeant de webcam, et peut dans une certaine mesure s’attacher au parcours d’un ours qui aura particulièrement attiré son attention. Les rangers contribuent à cette individualisation des membres du groupe observé, en informant régulièrement le public des faits et gestes remarquables des ours et sont devenus des experts dans l’art du storytelling naturaliste. Je note qu’à mon tour je me comporte en observateur de groupes, pas seulement celui des ours, mais également celui des humains qui observent les ours.

Les réactions des internautes à la mort de Tundra expriment une peine immense, nourrie de témoignages,et de souvenirs. Pete Asheville se souvient de l’avoir rencontrée cet été au parc. Il a même nommé son chien Tundra en songeant à cette ours. Greg Ahlborn la considère comme une de ses ours favorites et remercie les agents du parc d’avoir « partagé » cette histoire : « She was one of my favorite bears to watch. Thanks for the memories Tundra and thank you NPS for sharing the story». Pia Cafiero-Roman parodie (mais peut-être ne le sait-elle pas ?) une chanson des Pixies : « Poor baby… Rest in peace bear 130. All bears go to heaven. » Kate Kelley conclue les centaines de commentaires sur la page Facebook célébrant cet évènement : « Run wild and free, pretty girl. You will be missed. »

Le ranger Mike Fitz s’exprime également, en réponse à ces réactions, sous la forme d’un communiqué :

« National parks like Katmai protect not only nature’s wonders, but also its harsh realities. The return of salmon marks the season of plenty for bears, but life along the river is no game for these animals. Each bear you see on the bearcams is competing with others to survive. 130 apparently encountered a competitor that she couldn’t overcome or avoid. 130 was apparently a healthy young adult bear who, I assumed, would grow into a large mature bear. Assumptions can be and often are wrong, but you can never be wrong about the hard lives that bears lead. » (Death of Bear 130)

« Les parcs nationaux comme celui de Katmai ne protègent pas seulement les merveilles de la nature mais également ses dures réalités. le retour des saumons marque la saison de l’abondance pour de nombreux ours, mais la vie aux abords de la rivière n’est pas un jeu pour ces animaux. Chaque ours que vous observez sur les bearcams (néologisme formé par les employés du parc pour désigner ces webcams qui filment les ours) est engagé dans une compétition avec les autres pour survivre. (L’ours) 130 a manifestement rencontré un rival qu’elle n’a pas pu éviter et dont elle n’a pu triompher. (L’ours)130 était manifestement une jeune adulte qui, j’en avais la certitude, serait devenue une ours de bonne taille parvenue à maturité. Ces affirmations peuvent être, et sont souvent, erronées, mais ce qui n’est jamais erroné, c’est de considérer la dureté de l’existence à laquelle les ours sont confrontés. » (ma traduction)

L’intervention du ranger s’inscrit en contrepoint du lamento des internautes qui aimaient Tundra. Il rappelle que la vie des ours n’est pas un jeu — peut-être n’ose-t-il pas dire : ce n’est pas un spectacle télévisé. Il s’efforce de trouver un compromis entre la tendance des internautes à individualiser l’ours décédé — délibérément, il évite de l’appeler Tundra mais répète obstinément 130 (par la suite, sur d’autres messages concernant d’autres ours, on trouve assez souvent la mention : 402 (Ted) ou 306 (Otis) — et la froideur du scientifique ou du protecteur de la nature (la nature sauvage en général, pas les individus en particulier) : il produit ainsi un bref récit, une hypothèse sur les conditions de la mort de cette ourse, notant avec humilité qu’il ne s’y attendait pas lui-même (même les rangers peuvent se tromper en oubliant la «dure réalité» de la vie sauvage). Il aurait pu ajouter : dans les reality show, les conditions d’existence sont tout à fait artificiels, les récits sont bien plus contrôlés que le spectateur le croit, on n’y meurt pas en général, et l’équipe de réalisation demeure sur le qui-vive, prompte à intervenir dès que l’audience menace de baisser. La rivière aux saumons du parc Katmai n’est pas un parc d’attraction encore moins un reality show. S’il ne parle pas ainsi, c’est non seulement parce qu’il représente le parc Katmai et doit prendre garde de ne pas offenser les éventuels futurs visiteurs, mais aussi parce qu’il représente en quelque sorte, en tant que porte-parole, la « nature sauvage ». Il est d’ailleurs tout à fait notable que nombre des réactions d’internautes à la mort de Toundra intègrent cette dimension « scientifique » : ainsi, Marilyn Hinson écrit « How very sad to lose one of these beautiful creatures. It’s a sobering reminder that nature…although exquisitely beautiful…can also be brutally harsh. » (« Comme il est triste de perdre une de ces magnifiques créatures. Cela nous rappelle que la nature.. malgré son exquise beauté… peut également s’avérer d’une intense brutalité »)

Bref, cette ourse possédait (et possède) une véritable personnalité. Je ne suis pas sûr que la personnalité que les internautes lui accorde épouse réellement les traits de personnalité que d’autres ours par exemple pourraient lui accorder, ou même que des scientifiques ou des rangers pourraient lui accorder, mais ces différentes personnalités se nourrissent sans conteste les unes des autres, et forment, jusqu’à ce que nous soyons mieux informés, la personnalité de l’ours numéro 130 nommée Tundra ou : 130 (Tundra).

 

The saga of 402’s yearling cub continues

Sur la page facebook du parc, en date du 18 juillet, un message nous informe des dernières aventures de l’ourson abandonné numéro 402. Il a grimpé dans un arbre, le même arbre dans lequel il s’était déjà réfugié le premier juillet nous rappelle l’internaute Sandra Drescher. Une photographie en témoigne. Le ranger Mike Fitz pose également sur cette page facebook, avec sa veste, sa casquette et son badge. Il se propose de discuter par chat en direct avec les personnes intéressées, afin de les éclairer sur la situation de l’ours numéro 402.  Contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres cas impliquant des oursons abandonnés, cette fois-ci, les rangers ont décidé d’aider l’ourson 402. L’internaute Devin Farmer s’exclame : « Ranger Mike you are my hero ! » et l’internaute Nancy Watson prie pour que l’ourson retrouve sa mère.

Les rangers font leur travail, et leur travail ne devrait pas consister, rappellent-ils régulièrement aux internautes à sauver les ours individuellement. Toutefois, ils sont intervenus dans le cas de l’ourson 402. J’ignore quelle est la justification de cet écart à la règle, mais je ne serais pas surpris s’il s’agissait d’un effet de feed-back du à leurs nouvelles attributions : témoigner en temps et en heure des activités des ours du parc et dialoguer avec les internautes à ce sujet. L’internaute Kik Gunnar Zinj rappelle qu’en 2008, les rangers avaient décidé de laisser seul un ourson abandonné, en s’abstenant de toute intervention. L’ourson était revenu la saison suivante, en grande forme, s’adonner à la pêche au saumon.

 Tundra est-elle un cyborg ?

Les ours du parc Katmai, qu’autrefois seuls quelques spécialistes des activités de pleine nature pouvaient observer, sont désormais des stars des réseaux sociaux. Bien à l’abri derrière son écran, protégés des intempérie et des dangers que recèle la nature sauvage, l’internaute peut observer les ours quand il le souhaite, sans bouger de son fauteuil. Qu’en pensent les ours ? Se sentent-ils observés ? Sans doute ont-ils pris note de la présence des humains debout sur la plate-forme surplombant la rivière. Ont-ils remarqué ces petites caméras disposées tout autour ? Nous ne sommes pas dans un dispositif de Reality Show. Les ours ne jouent pas dans un programme télévisé. Nous ne surveillons pas non plus les ours comme on surveille les humains dans les rues des grandes villes, comme nous scrutons les espaces publics ou privés. Il ne s’agit pas tant de surveiller les ours que de veiller sur eux. Sont-ils encore des animaux sauvages ? Ceux du parc Katmai le sont, dans la mesure où la présence des humains ne les intéressent pas. On sait qu’il en va autrement de certains ours qui vivent à proximité des villages et des villes en Alaska.

Les bearcam du parc Katmai n’influencent sans doute pas directement la vie des ours. Mais elles ne sont pas pour autant sans effet. Car elles permettent à des milliers de personnes dont certaines n’auraient probablement jamais eu la chance d’observer un ours ailleurs que dans un zoo, de se transformer à peu de frais en éthologue amateur. L’utilisation de caméras qu’on dispose dans des endroits où les animaux sauvages sont supposés passer n’est pas une nouveauté chez les naturalistes. Le documentariste Sooyong Park, grand spécialiste du tigre de Sibérie, quand il s’installe pour observer les grands fauves dans la taïga, disposent à plusieurs endroits ce genre de caméra, et, à l’instar du braconnier qui vérifie ses pièges, récupère régulièrement les images enregistrées durant son absence. Cette technologie présente de nombreux avantages : elle permet aux naturalistes de minimiser ses interventions sur le terrain, et donc les dérangements causés aux animaux ; elle est plus sécurisante quand il s’agit d’observer de grands prédateurs ; et, dans le cas des bearcam, de très nombreux amateurs peuvent consacrer une part de leur temps à l’étude de l’ours et, par la suite, contribuer à une meilleure connaissance de l’espèce — leur intérêt pédagogique est évident.

Plus fondamentalement, ces caméras rendent visibles les animaux à l’état sauvage. Pour la plupart des humains, les animaux sauvages demeureront à tout jamais invisibles. Avec la croissance de l’urbanisation, les relations entre les êtres humains et les animaux, à commencer par les mammifères qui peuplent nos forêts européennes, deviennent exceptionnelles.  La disparition d’une espèce nous indigne, la plupart du temps, mais nous ne la connaissions que par des films documentaires, fortement scénarisés, ou dans des environnements clos et artificiels, comme les parcs zoologiques. Dans les deux cas, l’animal fait l’objet, dirait-on aujourd’hui, d’un story-telling devant lequel le spectateur demeure tout à fait passif. Comme on le voit avec l’exemple des interactions entre les rangers et les internautes autour des ours du parc Katmai, les récits concernant les ours commencent à être produits en commun. Pour les naturalistes, et, plus globalement, les écologistes, s’ouvre ici une perspective prometteuse, et probablement enrichissante, sur les plans pédagogiques, collaboratifs, et narratifs. Pour les internautes, c’est la possibilité de nourrir leur passion (ou d’éveiller une passion) pour les animaux, autrement qu’en demeurant passifs devant des informations délivrées par des experts — et, c’est important, quelle que soit la hauteur de ses revenus (car il n’est pas permis, loin de là, à toutes les bourses de se payer un voyage en Alaska ou en Sibérie). Et pour les ours, c’est certainement la promesse qu’ils seront mieux protégés, car mieux connus des humains.

SOURCE : After Katmai grizzly dies, Brooks Camp webcam viewers mourn by Megan Edg,  July 10, 2014, Alaska Dispatch. 

Death of bear 130, July 08, 2014 Posted by: Michael Fitz, National Park Service.

Une réserve de vie sauvage associative

Une réserve de vie sauvage associative

L’Association pour la Protection des Animaux Sauvages a lancé ces dernières années un programme d’acquisition foncière en vue de créer des espaces dédiés à la préservation de la vie sauvage. Les fonds nécessaires à l’acquisition de ces terrains proviennent de dons privés ou de contributions de fondations. Les terrains sont parfois légués par donation. Trois projets d’acquisition ont abouti au jour d’aujourd’hui, la Réserve de Vie Sauvage du Grand Barry ® (dans la Drôme), domaine boisé et montagneux de 105 hectares, la Réserve de Vie Sauvage des Deux Lacs ® (également dans la Drôme), zone humide de 60 ha, et la Réserve de Vie Sauvage du Trégor ® (dans les Côtes-d’Armor), un morceau de forêt de 60 ha longé par une rivière. Les militants de l’association espèrent qu’une diversité d’espèces animales et végétales pourront y trouver refuge, et pour ce faire, ils instaurent à l’entrée de chaque réserve trois interdits : la chasse, l’exploitation forestière et la circulation d’engins motorisés.

Prenons la réserve du Barry, qui a fait parler d’elle dans les médias. Une centaine d’hectares représente un carré de un kilomètre de côté. C’est peu, diront les uns, mais c’est déjà pas mal diront les autres. La valeur symbolique de ces acquisitions est évidente, et nous y reviendrons, mais leur fonction de refuge pourrait bien séduire certaines espèces, dont le territoire vital trouverait à s’étendre au sein de ces domaines. Il sera intéressant en tous cas d’étudier les comportements spatiaux des grands mammifères et des carnivores qui vivent aux alentours du massif : feront-ils un usage différencié d’un tel espace ? Si, au bout d’un certain temps, cet espace est utilisé comme un refuge, et si, d’un autre côté, la chasse s’intensifie aux abords de la réserve, dans quelle mesure la concurrence n’induira-t-elle pas des déséquilibres entre les espèces ? Pour les grands mammifères, le territoire vital dépasse largement cent hectares (un cerf par exemple se déplace sur 1000 à 2000 hectares, beaucoup d’animaux changent de domaine vital (home range) selon la saison, la disponibilité des ressources alimentaires, les variations de la population, la pression des concurrents et des prédateurs, etc.. Les chasseurs qui possèdent des parcs de chasse privés connaissent bien la difficulté qu’il y a à fixer le gibier sur un territoire donné). Que penser enfin du credo de l’ASPAS :

« La gestion conservatoire recommande la non-intervention. Ces zones naturelles ne recevront dans la mesure du possible aucune intervention humaine. Elles seront laissées en libre évolution. » ?

Ce principe de non-intervention (qui constitue un leitmotiv classique chez les militants de la cause animale : « let animal be ») vaudra-t-il en cas d’incendie ou de catastrophes naturelles, et que ferons-nous si une épidémie se déclenche ? Souhaite-t-on protéger une zone «naturelle» ou protéger les animaux censés adopter ce sanctuaire ? Est-il si évident qu’en poursuivant le premier objectif on atteigne également le second ? Je laisse ici les naturalistes répondre — et l’avenir en tous cas nous dira comment les animaux répondent aux intentions des humains qui ont créé la réserve.

Je voudrais toutefois apporter un point de vue tout à fait différent sur cette initiative. Il est exprimé sur le forum chassepassion.net, un des espaces de discussion les plus actifs en France concernant la chasse, et le thème est abordé sous le titre : « ACHAT DE TERRAINS PAR DES ANTI-CHASSE ». Le ton est donné d’emblée, mais, en réalité, quand on entre dans les argumentaires des uns et des autres, qu’on dépasse l’ironie assez nette des intervenants vis-à-vis des «écologistes», notamment concernant les supposées compétences et connaissances des une et des autres en matière de milieux naturels, les objections et commentaires fournissent la matière d’un débat qui mériterait d’être posé.

L’objection majeure repose sur la naïveté supposée des concepteurs de ces parcs naturels privés (et reprend des questions que j’ai posées ci-dessus) : on émet de sérieux doutes sur l’équilibre des espèces dans ce genre de sanctuaire. Un des interlocuteurs prévoit que les sangliers vont y pulluler (et, reprenant la rhétorique classique chez les chasseurs, anticipe et la colère des agriculteurs et les coûts pour la fédération de chasse locale). Un autre (RedCloud), que je rejoins sur ce point, attend de voir : « Alors là qu’ils achètent des terrains pour leurs sanctuaires je trouve ça très bien,(…) comme ça un jour on fera un comparatif de la biodiversité dans les zones chassées normales, entretenues et leurs sanctuaires. ». Autre argument visant cette fois la non-intervention (et que je rejoins également) : « Ça peut marcher mais malheureusement la régulation du grand gibier sera inévitable. Car les espaces ne sont pas hermétiques.» La question de l’entretien de la forêt se pose également, dans la mesure où tout activité de foresterie étant proscrite, il y a là un facteur favorable au déclenchement d’incendie (l’incendie fait partie des événements qui affectent «naturellement» si je puis dire les forêts sèches, comme c’est le cas des forêts du bassin méditerranéen. Mais, compte-tenu de la densité des habitats humains, et des risques inhérents aux incendies, un propriétaire forestier est tenu d’assurer un entretien suffisant de sa forêt pour prévenir les incendies. D’autre part, si la forêt brûle, l’objectif de sanctuariser un espace pour les animaux sauvages est-il rempli ?

Dans le cours de la discussion, on en vient à évoquer la question de l’achat de foncier. Un interlocuteur fait remarquer que la chasse en milieu naturel n’est pas sérieusement menacée par ces projets écologistes (lesquels pour le moment ne concernent que des surfaces ridiculement petites), mais plutôt par les acquisitions de terrain de chasse par des « fonds d’investissement», qui privatisent ainsi de vastes parties de forêt ou de moyenne montagne, les clôturent, pour y organiser des parties de chasse réservées à des participants triés sur le volet, ou dans une perspective spéculative (par exemple en vue d’exploiter des richesses minières éventuelles). Ce constat rejoint bizarrement celui des militants de l’ASPAS : « (…) de plus en plus de grands espaces étant utilisés pour des chasses privées, les animaux ont de moins en moins de refuges. » Le phénomène d’accaparement des terres n’a rien d’une chimère — il est encore modéré en France (mais cela peut changer à l’avenir), mais prend des proportions extraordinaire dans le monde, et notamment dans les pays du sud.  Les chasseurs et les défenseurs de la nature, après les paysans, ont donc raison de s’en inquiéter, et ce n’est pas moindre paradoxe qu’ils puissent se rejoindre sur cette question, et en concluent que la réalisation de leurs objectifs passent par l’achat collectif (par voie associative ou autre) de foncier.

 


[En relisant cet article je découvre sur le site chasse-passion.net le communiqué de presse rédigé par le président de la Fédération de chasse de la Drôme, Alain Hurtevent, lequel est manifestement agacé, et on le comprend, par l’abattage médiatique autour de cette acquisition de terrain par l’ASPAS. Il y a une disproportion évidente entre la modestie de l’acquisition de l’ASPAS et sa portée symbolique. Or, rappelle-t-il, des initiatives dans ce genre, il en existe déjà en France, bien plus conséquente, et qui se sont opérées dans une bien plus grande discrétion. Ne serait-ce que dans la Drôme : « Que représentent en effet ces 100 hectares au regard des plus de 50.000 hectares de réserves de chasse instituées depuis 50 ans dans le département par les chasseurs drômois, soit une superficie 500 fois supérieure à celle de l’acquisition de l’ASPAS ? » Et, pour ce qui est de l’acquisition privée sous forme de réserve intégrale, nous avons l’exemple récent de la « réserve biologique intégrale (RBI ) de Saint Agnan en Vercors ( Drôme) et Saint Andéol en Vercors (Isère). Cette RBI couvre une superficie de 3000 hectares où depuis 3 ans le gestionnaire laisse libre cours  « à la dynamique spontanée des habitats, aux fins d’étude et de connaissance des processus impliqués, ainsi que de conservation ou développement de la biodiversité associée (entomofaune saproxylique, etc.) » » Là aussi, les interventions sylvicoles et la chasse sont interdites, et l’accès extrêmement réglementé. Enfin, il rappelle l’existence de la Wildlife Habitats Foundation (WHF), créé en  1979 et reconnue d’utilité publique depuis 1983, qui, grâce aux donations volontaires de chasseurs, a permis l’acquisition de plus 5500 ha riches d’une biodiversité remarquable sur tout le territoire.

Il est effectivement frappant de constater comment ces pratiques sont peu médiatisées comparativement aux initiatives qui viennent de la sphère « écologique » proprement dite (ou revendiquée comme telle). Alain Hurtevent ajoute, et je le suivrais sur ce point, qu’on ne souffre pas tant d’une diminution de la population des grands mammifères en France (à commencer par les cervidés et les sangliers) que de l’explosion de ces populations (mais je noterai qu’il faudrait vivre à la campagne et fréquenter les forêts pour s’en rendre compte !). Et il conclut en concédant que « le monde de la chasse pèche sans doute d’un déficit de communication. » (point sur lequel je reviendrais) ]


 

Toutefois, si les lois qui régulent plus ou moins en France l’achat de foncier (notamment de terres agricoles à travers les SAFER) et garantissent des zones de protection relative (à travers les parcs naturels et les zones Natura 2000 par exemple) venaient à s’affaiblir, ou que des investisseurs parviennent à les contourner avec le soutien des pouvoirs publics et des potentats locaux, comme c’est déjà le cas dans bien des régions du monde, ces initiatives « citoyennes » (et je compte ici pour citoyens aussi bien les défenseurs de la nature que les chasseurs, les pécheurs et les petits paysans) feraient bien pâle figure comparées à la puissance des multinationales qui sévissent un peu partout dans le monde. Et nous assisterions non seulement à une privatisation tout azimut du territoire, mais aussi à la restriction des zones publiquement accessible (on imagine une myriade de zones «réservées» à tel ou tel usage). L’exemple accablant de la Sologne, territoire littéralement accaparé par les propriétaires de chasses privées, et fragmenté en zones clôturées laisse imaginer à quoi pourrait ressembler un paysage livré à la course à l’appropriation des terres : on lira avec attention le dossier que le Petit Solognot a consacré aux grillages qui découpent la Sologne de part en part.

Un autre exemple me vient à l’esprit : celui de Douglas Tompkins, l’ex-PDG de The North Face (une marque de vêtements fameuses chez tous les amateurs de sports de pleine nature) et de son épouse Kristine, propriétaire de Patagonia, autre marque de vêtements réputée. Le couple, devenu extrêmement fortuné, a entrepris de racheter des terres en Patagonie afin de créer une réserve environnementale (et, de manière plus ambitieuse, un parc naturel). Ils suivent l’exemple de ce millionnaire italien qui avait déjà légué au Chili les terres qui sont devenues le parc national Torres del Paine. Le projet des Tomkins est, comme celui des membres de l’association pour la protection des animaux sauvages, largement inspiré de la deep ecology, mais les superficies concernées sont incomparables : il s’agit ici de protéger plus de 8000 kilomètres carrés. Cet espace serait avant tout dédié aux touristes, ou du moins à une poignée de touristes suffisamment aisés pour pouvoir se rendre en Patagonie, et l’espace accessible par les visiteurs n’occupe actuellement que 2% du parc. Conformément aux principes radicaux de Tompkins, un espace naturel se porte mieux sans présence humaine, et les humains ne seront tolérés que dans les sanctuaires à vocation pédagogique, selon un modèle défendu également par nombre de protecteurs des animaux (la protection de la nature et les animaux doivent être protégés des humains — quelle genre de vie devrait alors vivre les humains, ainsi coupés de la nature et des animaux, voilà une conséquence qu’on développe rarement, mais passons). On notera avec intérêt que Douglas Tomkins se garde bien d’évoquer les rares humains qui vivent sur place ou ont un certain usage des montagnes dont il est désormais l’heureux propriétaire : une densité humaine peu importante  ne signifie pas pour autant une absence totale d’humains, ou une « nature » absolument vierge. Les récriminations et les craintes des « rares » habitants sont évidemment autant qu’il est possible passées sous silence par les promoteurs du projet et les états concernés (l’Argentine et le Chili).

Que penser de ce projet ? Quand une multinationale s’accapare des terres en Afrique, en Asie, en Amérique du sud, pour y lancer des projets d’extraction minière ou d’exploitation des sous-sol par exemple, on est fondé à craindre un cas relevant de la justice environnementale (on devrait dire, de l’injustice environnementale). Dans le cas de Tomkins, les choses paraissent plus compliquées. L’environnement se portera certainement mieux dans le parc créé par le millionnaire américain que si l’on abandonne ces mêmes terres à des projets visant à développer l’exploitation des énergies hydrauliques ou issues de l’extraction d’hydrocarbures. Le point de savoir si la population est lésée dans l’affaire importe néanmoins si on se place du point de vue de la justice environnementale. Le fait est que les habitants des environs se méfient (ils craignent par exemple de ne plus avoir l’usage de ces terres, ou que leur avis ne soit plus jamais pris en compte). La conception privée que Tomkins se fait du bien se traduit en acte dans la mesure où Tomkins dispose d’une immense fortune. Quant aux habitants du Chili ou d’Argentine, on ne prend pas la peine de recueillir leur avis à ce sujet. La conception politique du bien général et le débat qu’elle suppose (et qui, il faut bien le reconnaître, est trop souvent évité par la puissance publique, à coup de procédures spéciales) sont réduits au silence par la conception des plus riches. Assez typiquement, les Tomkins se permettent de réaliser leur conception du bien dans un pays lointain (la Patagonie) parce qu’ils se pensent comme citoyens du monde, et, mieux encore, comme des représentants légitimes de la planète en danger. Ce droit et cette légitimité que leur argent leur donne, et qui leur permet de négocier en position de force avec les gouvernements et les propriétaires concernés, n’est pas un droit politique. Quand des terres sont rachetées par une puissance privée, les citoyens sont mis en quelque sorte devant le fait accompli. Tomkins n’a pas besoin de créer un débat autour de l’avenir de la Patagonie — il a le pouvoir de fabriquer cet avenir, quoiqu’en pensent les gens du cru. Les politiques de la nature, qui restent à inventer, ne peuvent pour le moment que céder devant les puissances du marché — reste à prier que les « protecteurs de la nature» l’emporte sur les «maîtres et les possesseurs de la nature» : mais prier n’est pas un comportement politique, c’est s’en remettre, et c’est trop souvent le cas, au fait du Prince, à une forme de despotisme prétendument éclairé.

Il semble illusoire d’espérer lutter contre l’appropriation des terres par les sociétés privées en achetant collectivement quelques lambeaux de prairies, de forêts ou de montagnes. Cette lutte sera de toutes façons inégale et ne fera qu’accroître une parcellisation du territoire, laquelle est dommageable me semble-t-il à tous égards, et pour tous les acteurs concernés, les paysans, les chasseurs et les écologistes, bien entendu, mais également et surtout pour les animaux (sans parler des randonneurs et des promeneurs du dimanche). Cette question de la propriété des terres s’inscrit plus globalement dans la perspective des paysages « que nous voulons » (ce que j’appelle le «droit aux paysages») : et c’est ici que les instances politiques doivent faire valoir leurs droits (y compris et peut-être même surtout au niveau le plus local, à travers des outils de concertation et de décision réunissant les habitants des territoires concernés). Les droits de préemption des organismes existants (la SAFER par exemple) doit être élargi, dans le cadre de négociation systématique avec les représentants des communes concernées. Les espaces appartenant à la collectivité (par exemple les biens communaux, utilisés et valorisés dans une perspective environnementale) doivent être protégés et augmentés. À contre-courant de la tendance majeure du capitalisme de marché, il faut affirmer la nécessité d’une augmentation territoriale du domaine public et mettre en place des modalités de discussions entre les habitants, discussions portant sur les usages possibles de tel ou tel domaine.

 

SOURCES : La Réserve de vie sauvage du Grand Barry
Association pour la Protection des Animaux Sauvages

Douglas Tompkins, l’homme qui achète la Patagonie
Rédaction | Jean-Baptiste Mouttet | 20/06/2011, YOUPHIL

 Communiqué de presse du président FDC 26 : Alain Hurtevent (Chasse-Passion.net, juillet 2014)

Pourquoi faudrait-il faire quelque chose de la Patagonie ?

Un cas extrêmement intéressant : l’avenir de la Patagonie chilienne (mais du côté argentin, c’est aussi tendu).

Depuis des décennies, l’État chilien et les industriels rêvent de transformer certaines zones glacière d’eau douce immense en usine hydro-électrique gigantesque. Comme toujours quand on veut produire de l’énergie à partir de l’eau, il faut des barrages, et qui dit barrage dit modification massive des paysages et disparition des habitants humains et non-humains — on noie des villages, des fermes, des territoires entiers, on recouvre le pays de routes, de réseaux de lignes à haute tension, de toute une infrastructure qui quadrille le paysage, coupe les corridors naturels et les passages empruntés par les vivants (humains et non-humains) — j’ajoute en guise de parenthèses que mon refus absolu de l’extraction du gaz de schistes repose avant tout sur ce constat : que l’extraction soit polluante ou pas, toxique ou pas, et quand bien même on découvrirait une technique pour extraire proprement, il n’empêche : c’est à coup sûr découper le paysage avec des routes, un réseau de transport d’énergie, lesquelles, une fois que le gisement sera épuisé, demeureront durant des décennies comme des plaies dans le paysage et feront des paysages un gruyère, instaurant des espaces privés, entourés de grilles hautes de plusieurs mètres, inscrivant sur le territoire des scories de la puissance industrielle : on peut traverser un pré ou une prairie, pas une zone d’extraction minière, encore moins un lac créé par un barrage etc.
Le reportage du Nouvel Observateur ne dit pas qu’au-delà de l’enjeu énergétique, la question de la raréfaction de l’eau douce dans les décennies à venir suscite également des convoitises envers ce réservoir, ces glaciers gigantesques. Comme disait le directeur de Goldmann Sachs, une pointure dans le domaine de la finance saine et sans danger, l’eau, c’est le futur pétrole.

Et d’un autre côté, on nous présente le projet des Tompkins, fondateurs de la marque « The North Face » (une des meilleures marque de fringues d’alpinisme et pas que), qui ont fait leur fortune grâce aux terres d’aventure si on peut dire, grâce aux espaces « sauvages » : créer un parc naturel en Patagonie (et le rétrocéder aux États chiliens et argentins). Tout à fait dans l’esprit de la wilderness américain. Ils rachètent donc des milliers d’hectares de terre, en espérant constituer un jour ce parc. L’idée d’une sanctuarisation de la nature dite sauvage est fort louable apparemment, sauf si vous êtes un investisseur potentiel. On ouvrira le parc aux touristes fortunés et aux sportifs —c’est déjà le cas des visiteurs en Patagonie. Les autochtones se reconvertissent déjà en guides touristiques — c’est le futur Népal en somme. Pourquoi pas.

Toujours est-il que cet avenir programmé des espaces non urbanisés et dont la densité de population humaine est faible est à quelque détail près un des avenirs programmés pour nos campagnes et nos montagnes en voie de « désertification ». On entend de plus en plus un discours décomplexé si l’on peut dire qui imagine fort bien qu’à l’avenir, nos campagnes, dont l’entretien coûte si cher, cher proportionnellement au faible nombre d’habitants qui y survivent, devraient être transformées d’une part en réserves énergétiques et de productions agro-industriels (fournissant ainsi les villes), et d’autre part, en sanctuaires de nature protégés. Autant dire qu’on n’y habiterait plus du tout.

SOURCE :  » La Patagonie face à la guerre de l’eau »
Par Jean-Paul Mari,
Le Nouvel Observateur 25 mai 2014.

Grizzly Man, la fabuleuse et paradoxale histoire de Timothy Treadwell

Grizzly Man, la fabuleuse et paradoxale histoire de Timothy Treadwell

Le documentaire de Werner Herzog retrace la vie de Timothy Treadwell, qui  vécût plusieurs étés successifs dans une vallée du Katmai National Park and Preserve en Alaska, au milieu des Grizzlys, les filmant d’extrêmement près. Voici des liens intéressants concernant ce film et son malheureux héros :

Sur le film de Werner Herzog proprement dit :

la page d’IMDb (la grande base de données du cinéma international)

On trouve beaucoup de critiques sur le net, et des avis partagés : en gros, les opinions concernant le cas Treadwell et le film s’étalant entre deux pôles extrêmes, ceux qui considèrent que Treadwell est fou, et incarne l’exemple d’une position écologique naïve et désastreuse, et ceux qui, à l’opposé défendent son radicalisme, son refus des valeurs de la société « civilisée ».

Ces derniers sont évidemment à l’initiative du site qui prétend prolonger l’oeuvre de Tradwell, grizzly people (sur lequel on trouve de nombreuses photographies et vidéos, et qui met en place des conférences, des interventions militantes etc)

De nombreuses pages web ont été mise en ligne concernant ce qu’il convient aujourd’hui d’appeler The Timothy Treadwell Incident, c’est-à-dire l’accident dont il fut victime avec son amie Amie Huguenard, dont cette étude tout à fait passionnante (mais en anglais) qu’il faut absolument lire (publié sur le site d’un véritable passionné des ours) :

http://www.yellowstone-bearman.com/Tim_Treadwell.html

Le cinéaste Werner Herzog est un de mes préférés, et n’a cessé de s’intéresser aux destins singuliers de ces hommes qui défient la nature ou l’infini. je vous conseille tout particulièrement les deux films qu’il a tournés dans la forêt amazionienne, Aguirre, la colère de Dieu et Fitzcarraldo, avec le génial acteur Klaus Kinksy.

Je signale au passage que la musique du film est due à l’excellent Richard Thompson, qui fit partie des Fairport Convention, un très grand folk singer et compositeur.

Treadwell-8Pour finir je copie une partie d’un texte que j’ai publié sur un autre blog et dans lequel je mentionne le cas Treadwell et le film de Herzog (le texte en entier est lisible ici) :
« Timothy Treadwell vécut au milieu des ours sauvages d’Alaska chaque été durant treize ans. Au milieu de toute une littérature le concernant, comprenant les textes et les vidéos qu’il a laissés, surnage un film exceptionnel de Werner Herzog, Grizzly Man . Timothy se présentait comme investi d’une mission écologique (genre : sauvegarde des ours), ce qui l’amenait non seulement à planter sa tente durant de longs mois au cœur même du territoire des ours, mais à nouer avec eux des relations de proximité, dont témoignent ses nombreuses vidéos, dans lesquelles il se filme à quelques mètres à peine de ses protégés. Il prend des risques considérables. Ce dont il a conscience, et il le répète à longueur de pellicule. Ces documents sont très étranges. Timothy semble avoir vraiment la trouille, il n’est pas inconscient, il ne cesse de rappeler que l’animal peut lui arracher la tête d’un coup de patte et le dévorer, qu’il n’aurait aucune chance de lui échapper, il fait preuve paradoxalement d’extrêmes précautions dans l’approche des bêtes, fait montre d’un savoir, d’une technique qu’il est sans doute un des rares êtres humains à avoir poussé aussi loin, et dans le même temps, il se comporte de manière complètement déraisonnable, dans la mesure où nous paraît raisonnable le désir de rester en vie et de ne pas finir dépecé entre les pattes et dans la gueule d’un ours. L’ambiguïté, à bien y penser, vient probablement que ce qui « nous » paraît raisonnable dans ce genre de situation, n‘était pas ce qui paraissait raisonnable à Timothy (et se fonde aussi sans doute sur « ce que les ours font à l’homme », c’est-à-dire à la fois et dans le désordre, qu’ils peuvent inspirer une immense terreur, une tendresse de peluche et de douceurs infantiles, et un sentiment de puissance et de virilité infinies). Tout le documentaire de Herzog fait resplendir l‘énigme que constitue le désir de cet homme. C’est à ce genre d‘énigme que je m’intéresse ici. Pas plus qu’Herzog, je ne souhaite expliquer le cas Treadwell, mais plutôt : donner matière à penser. Je note aussi cette dimension tragique : on sait, on sent, on ne peut pas ne pas savoir comment ça va finir. Mal. (comme œdipe diront certains de mes collègues qui ne manquent jamais une occasion de le placer) À la fin du film, dans un passage particulièrement troublant, Herzog prend position : l’amie de Treadwell est au premier plan (c’est la seule fois où elle apparaîtra sur la pellicule, juste avant d‘être dévorée), l’ours juste derrière, à quelques mètres. Timothy déclame tout l’amour qui lui paraît exister entre la bête et lui, la relation de confiance, le rêve d’une société anthropo-ursine (je fais référence ici au concept si fécond de « société anthropo-canine » développé par Dominique Guillo ). Herzog fait alors ce commentaire en voix off :

ce qui m’obsède c’est que sur tous les visages de tous les ours que Treadwell a filmés, je ne trouve aucune affinité, aucune compréhension, aucune pitié. Je vois seulement une colossale indifférence de la nature. Pour moi il n’existe pas de monde secret des ours. Et ce regard vide n’exprime qu’un vague intérêt pour la nourriture. Mais pour Thimothy Treadwell, cet ours était un ami, un sauveur.

Qu’est-ce qui pousse Timothy à dépasser les limites que la plupart des êtres vivants se fixent quand ils sont amenés à rencontrer des ours ? Une nostalgie des ours en peluche ? Si tel était le cas, on en verrait plus souvent des Timothy Treadwell. Ce qui me frappe, c’est l’alternance systématique d’un côté, de la peur, de la conscience du danger, la manière dont il explique les précautions qu’il faudrait prendre en de telles circonstances, et, de l’autre côté, de ce ton exalté, revendiquant, et parfois même hurlant toute la haine qu’il éprouve pour les rares humains qui s’aventurent dans ces parages, les chasseurs, les touristes, les rangers en charge du parc. J’ai l’impression qu’il combat sa propre peur, qu’il en évacue au moins une part, en déployant toute cette fureur sur l’humanité. Cela va bien au-delà, je crois, de ce que nous appelons la phobie. Mais, si on veut essayer ce modèle un peu étroit pour éclairer le cas Treadwel, on pourrait presque dire qu’il y aurait là un objet « contra-phobique » extrêmement singulier, au sens où l’objet contra-phobique est ici le même objet qui suscite la plus grande peur, la peur panique. Comme si le moyen trouvé par le sujet pour transformer sa peur en quelque chose de viable, c‘était précisément de la dominer en « apprivoisant » l’objet terrifiant. On peut imaginer qu’au départ de tout cela, une ambivalence, un clivage particulièrement irréductible avait marqué l’objet, ne laissant pas d’autre choix au sujet que de s’y confronter jusqu‘à la mort, d’y consacrer l’entièreté de sa vie. »