D’autres ombres

L’ombre du vieux château (privé ! — m’empêchera pas d’y grimper avec les chiens) — une maison « derrière l’église » — village bien tassé sur lui-même encerclé de collines — et de vallons, car il faut bien qu’entre deux collines coule un ruisseau, et qu’un vallon creuse son lit.

Perdu de l’altitude — non, le Cantal, pour le moment, ne me manque guère. Et j’ai trop à faire ici : explorer les environs, marcher, marcher encore (et toute la paperasse et les cartons — j’aimerais que l’ÉTAT m’oublie — filer dans la cabane au fond des bois (avec un petit étang discret si possible) ou bien le sac au dos partir ! Ce sera pour plus tard — si les dieux me prêtent vie.

Des étangs oui. Iris observant les canards décollant à son approche. Tous privés — évidemment. Des crêtes montagneuses au loin : si peu de neige cette année, quelle misère ces hivers sans neige.

À l’ombre du vieux château donc. J’ai vécu déjà — une autre vie — à l’ombre d’un château. Puis, à l’ombre d’une montagne. Quelque chose barre l’horizon. Mais, si l’on va s’y percher : l’horizon se découvre et le monde à vos pieds. Me faut au moins ça — éprouver la mesure de l’homme comme disait Ramuz.

Voilà.

Reste plus qu’à écrire maintenant. (Travailler, je l’ai assez fait cet hiver. On verra plus tard si l’envie me prend — ou la nécessité, forcément)

Au Château

Le droit d’habiter quelque part pour les animaux

Le droit d’habiter quelque part pour les animaux

Le concept de parc naturel

Pour la plupart des gens, le parc naturel représente le dispositif visant à la protection des animaux sauvages qui vient le plus spontanément à l’esprit. Certains militants de la cause animale, partant du principe selon lequel l’homme et ses activités exercent fatalement une nuisance pour tous les animaux (l’homme est une espèce nuisible du point de vue des animaux), règlent le problème de la préservation de la faune sauvage en réclamant pour les animaux des territoires délimités dans lesquels non seulement ils seraient « souverains » (pour reprendre la typologie de Zoopolis) mais aussi dont toute activité et présence humaine seraient exclues. Ces sanctuaires renvoient à une conception idéalisée du sauvage considéré comme l’inverse absolu du domestique : ce dernier serait le résultat d’une corruption par l’homme de la nature animale, le sauvage dès lors étant l’animal par nature, n’ayant pas subi l’influence humaine, pur et intact. Ce radicalisme dans la manière d’aborder le problème de la cohabitation humains/non-humains se heurte vite à des paradoxes et des apories bien connus :

1. La plupart des animaux dits « sauvages » (qui ne se prêtent pas de bonne grâce ou pas du tout à la domestication) ne se sentent pas contraints par les limites géographiques qu’on leur impose et les territoires qu’on leur réserve. Indifférents au bien qu’on leur souhaite, ils franchiront, si des facteurs divers et variés (changements des conditions climatiques, incendies, inondations, pression des activités humaines, opportunité d’un meilleur territoire, etc.) affectent leur supposé paradis, les frontières qu’on leur a assignées : chez nous, les sangliers et les chevreuils quittent l’abri de la forêt pour se nourrir dans les champs cultivés par les humains, les éléphants en Inde ou en Afrique font de même, et ruinent parfois en quelques heures le travail agricole d’une année de tout un village (on parle à ce sujet de CHE, conflit humain/éléphant) – voir le travail patient et difficile de l’ONG IFAW), des animaux de toute taille, du tigre au campagnols terrestre, des rapaces aux moustiques, transgressent les mesures de confinement (fussent-elles établies pour leur bien) et frayent aux alentours des cités humaines, voire habitent au sein même des communautés humaines. L’exemple du loup est bien documenté : le loup n’a que faire de nos délimitations territoriales, et ne se sent contraint que par ses propres règles politiques – le territoire du loup, qui relève d’une géographie, et même d’une topographie, extrêmement sophistiquée, ne se calque absolument pas sur les géographies humaines. Le loup et l’homme ne disposent pas des mêmes cartes et ignorent en grande partie les cartographies de la partie adverse (je n’ai pas encore lu le livre de Baptiste Morizot, les Diplomates, à ce sujet, mais ça ne saurait tarder !). Bref, pour bien des animaux, le confinement, la mise sous cloche d’un territoire écologiquement « homogène », n’est pas la panacée, ou du moins n’empêchera pas la cohabitation entre l’homme et l’animal qu’on veut protéger. On ne peut donc pas se débarrasser du problème de cette cohabitation en brandissant la solution de la réserve naturelle protégée.

(J’ai fait de nombreuses randonnées dans les Alpes et les Pyrénéennes, franchissant souvent la frontière avec la Suisse, l’Italie ou l’Espagne sans m’en rendre compte. Il n’y a bien que le nuage radioactif émanant de l’accident de Tchernobyl pour respecter les limites territoriales)

2. Du point de vue humain, la mise sous cloche d’un territoire peut également avoir des conséquences morales et politiques intolérables. Les environnements où l’homme est absent sont extrêmement rares sur la planète, et quand on les identifie, on doit bien admettre que ce sont des terres d’où des groupes humains ont été exclus : bien souvent, le territoire « vierge » porte les stigmates de la destruction d’une culture traditionnelle, d’un mode de vie adapté au milieu naturel, voire d’un génocide. La conception d’un parc naturel comme mise sous cloche d’un territoire, n’est heureusement plus de mise quand le territoire en question abrite des populations humaines autochtones : sauvegarde de la faune et sauvegarde d’une culture traditionnelle vont souvent de pair (voir par exemple cet article du juriste Régis Lafargue). La réaction souvent épidermique de certains défenseurs des animaux quand ils prennent conscience que de nombreuses sociétés traditionnelles chassent les animaux (que par ailleurs elles intègrent parfois dans leur système de pensée, dans leur cosmologie et, dans de nombreuses cultures animistes ou totémistes par exemple, dans un système social et politique sophistiqué), est tout à fait caractéristique de la vision fondamentalement dualiste de la culture moderne scientifique et naturaliste (pour laquelle il existe une discontinuité déterminante entre les humains et les non-humains).

La délimitation spatiale des territoires occupés respectivement par les humains et les non-humains doit donc être pensée avec finesse et requiert énormément de savoir : il faut connaître autant qu’il est possible non seulement les pratiques et les règles qui régissent l’existence de telle ou telle espèce, voire à tel ou tel groupe animal donné (car les groupes animaux ne suivent pas forcément les règles de l’espèce, ils s’adaptent – c’est notamment le cas des animaux opportunistes ou généralistes dont il est souvent difficile de prédire le comportement dans une situation donnée), mais aussi les pratiques et les règles (écrites ou non-écrites, les usages et les coutumes) des communautés humaines fréquentant ces espaces de cohabitation possible.

Le parc naturel doit être considéré dès lors comme un espace en constante évolution et dont le concept est toujours potentiellement en péril. La mobilité des espèces animales (mobilité qui soit dit en passant est la caractéristique déterminante des animaux, automoteur comme dirait les anciens, mais aussi de bien des plantes, lesquelles migrent sans être « automotrices » !) implique des brassements de population continuels. La transhumance des animaux d’élevage ou la « montée aux estives », fait évidemment partie de cet ensemble de mouvements de populations animales – mais elle est en même temps un cas typique de mobilité humaine à l’intérieur des parcs : les 400 000 hectares du parce naturel régional des volcans d’Auvergne accueillent à la belle saison près d’une centaine de milliers de vaches. Le développement des activités touristiques dans ce même parc, en hiver comme en été, ne sont pas sans impact sur l’environnement – c’est le moins qu’on puisse dire sur les zones les plus fréquentées, stations de sports d’hiver ou sites touristiques classés. Dans certains endroits du parc, on autorise sans sourciller l’organisation de virées en quad ou en 4×4. Et tous les animaux du parc, ou presque, notamment les animaux emblématiques sont chassés (le mouflon et le chamois par exemple – la marmotte n’est pas chassée actuellement, mais elle l’a été par le passé) : il n’est pas rare à l’automne de croiser des chasseurs en 4×4 gravissant les pentes aussi haut qu’ils le peuvent en pleine montagne pour s’épargner la peine de grimper à pied jusqu’à leurs proies. Bref, un parc naturel n’a rien d’un sanctuaire, en France tout du moins, et il n’est pas étonnant qu’avec la pression exercées par les activités humaines, on retrouve la plupart des espèces animales de montagne à des altitudes parfois assez basses : on voit régulièrement aujourd’hui des marmottes et des mouflons s’établir dans des prés ou des espaces boisés aux alentours des fermes dans les vallées –  du coup, ces animaux sauvages deviennent des animaux liminaux, cohabitant plus directement avec l’homme.

Zones protégées, Couloirs et Corridors

Les zones Natura 2000, et les petits espaces protégés abondent sur le territoire européen, et constituent une alternative au grand parc naturel. Il s’agit d’identifier et de délimiter des zones d’intérêt écologique remarquable, pour la faune ou la flore qui s’y est établi. Les rivières et leurs berges, les frontières des prairies agricoles (de culture ou d’élevage), les étangs et les zones humides, les petits espaces boisés, sont les paysages les plus représentés (du moins sur la terre ferme, car il existe aussi des directives concernant les espaces marins). On n’oubliera pas les nombreux corridors et couloirs qui traversent le paysage, dessinant un véritable réseau écologique – une carte alternative en quelque sorte, dont les trajets passent sous les routes et les autoroutes, longent les prés, suivent le cours des rivières etc. Ce sont des lieux où non seulement l’activité humaine n’est pas absente, mais où il n’est pas question de l’exclure, tout au plus de la limiter, de la contraindre contre une compensation (comme dans le cas des espaces agricoles), et souvent de l’encourager en l’orientant dans le sens de pratiques plus favorables au maintien et au développement des espèces et des habitats qu’on souhaite protéger et valoriser. Il existe de véritables réussites dont on parle à mon goût trop peu, qui sont toujours des réussites sur le plan « diplomatique » – la concertation avec tous les acteurs concernés par la zones ayant abouti à un ensemble de pratiques qui font consensus. Ces acteurs ne sont pas seulement des agriculteurs et des animaux ou des plantes, mais aussi parfois des pêcheurs, des chasseurs, des randonneurs, des défenseurs des animaux, etc. L’opérateur technique qui a en charge l’animation des débats entre ces acteurs est réellement en position de diplomate, et l’on pense très fort aux Politiques de la nature de Bruno Latour : il peut représenter, aux côtés des associations, les espèces naturelles, lesquelles comme on le sait ont d’autre chose à faire que d’assister à des réunions.

Comme toujours dès qu’on touche à la terre et à la propriété terrienne, ou bien que la puissance publique donne le sentiment d’imposer sa volonté et de donner la leçon, ou bien qu’on s’intéresse au bien être de petites bestioles ou de fleurs des champs, certains acteurs ne manquent pas de fustiger ces écolos supposés coupés des réalités de terrain, et de se plaindre des nouvelles contraintes et des nouveaux obstacles dont on accable leur activité. Certes, l’établissement d’une zone naturelle protégée s’accompagne d’une certain nombre de règles à respecter qui peuvent être vécues comme des contraintes ou des limites, bien que le bâton soit en général accompagné d’une carotte (d’une mesure incitative, qui en général finit par convaincre tout de même les acteurs). Mais ces contraintes ne sont pas réservés aux seuls agriculteurs ou chasseurs, elles touchent en réalité le plus souvent les collectivités locales elles-mêmes, les maires des communes concernés, les acteurs du tourisme ou tous ceux qui projettent un aménagement particulier du territoire. Elles limitent aussi par exemple l’extension d’un réseau routier, ou bien l’établissement d’un site industriel ou d’extraction.

Sur le papier en tous cas. Dans la réalité, les passe-droits semblent possibles : j’avais été sidéré en étudiant l’extension des projets d’extraction de gaz de schiste (qui sont toujours dans les cartons des gouvernements successifs) de constater que la plupart de ces projets occupaient sans vergogne des espaces supposés protégés, et de très nombreuses zones classées Natura 2000. Je suis extrêmement sensible aux projets d’extraction, et notamment des hydrocarbures non conventionnels, dans la mesure où leur impact visible (la destruction radicale des paysages) et invisible (la pollution des sous-sol – et en surface) ruine immanquablement tous les efforts que des territoires ont accompli lentement et patiemment durant des décennies : il faut des années pour qu’un espace boisé, une zone humide ou une haie retrouve les qualités qui rendent ces habitats favorables à long terme (de manière durable) pour les espèces qui s’y installe, il faut de longs palabres, beaucoup de diplomatie et de débats pour convaincre les acteurs de terrain du bien fondé d’établir tel ou tel zone protégée, mais il suffit d’un coup de pelleteuse pour ruiner tous ces efforts en une demi journée.

Ces espaces protégés constituent aussi et peut-être avant tout des espaces de savoir. Les zones Natura 2000 recoupent peu ou prou les inventaires réalisés dans le cadre des ZNIEFF (lire à ce sujet l’étude passionnante de Laurent Couderchet et Xavier Amelot, « faut-il brûler les ZNIEFF ? »). En dépit des faiblesses des dispositifs ZNIEFF et Natura 2000, notamment l’aspect extrêmement hétérogène de la couverture du territoire, ses motifs souvent plus politiques que scientifiques, son caractère parfois peu contraignants quand il s’agit de s’opposer à la volonté de certains lobbys ou aux élus, ils constituent tout de même d’un outil précieux qu’il faudrait absolument consolider.

Élargissement dans une perspective zoopolitique : droit des animaux et zones d’habitat protégé

Le droit à l’habitat est un des droits positifs les plus évidents dans la perspective développée par les auteurs de Zoopolis. Dans les sociétés humaines, ce droit se décline sous plusieurs formes, la plus manifeste étant celle adossée au libre marché de l’immobilier, qui fait la part belle aux propriétaires (créant d’emblée une source majeure d’inégalités en surdéterminant le poids de la propriété foncière dans la répartition des richesses) au détriment des locataires, marché plus ou moins régulé par le biais de taxes et impositions, ou par des mesures ponctuelles – les associations militantes comme le DAL (Droit au logement) ne manquent pas d’activité pour dénoncer le caractère inégalitaire de ce dispositif. Les animaux ne sont évidemment pas concernés par ce dispositif, n’étant pas en mesure de fournir un certificat de propriété ni d’acquitter un loyer. Les animaux peuvent toujours, du point de vue du droit, être considérés comme des squatteurs : ils occupent sans titre de légalité (illégalement, ce qui ne veut pas dire illégitimement) un territoire qui appartient ou bien à un propriétaire privé, ou bien un espace public qui relève du pouvoir des collectivités locales ou de l’État.

Les habitats animaux, sujet abordé à plusieurs reprises dans Zoopolis, sont, du point de vue politique, extrêmement variés. Je vais en donner quelques aperçus avant de considérer le cas qui m’intéresse dans cet article, celui des animaux sauvages (qui ne se prêtent pas à la domestication).

L’habitat des animaux familiers, chiens, chats etc., recoupe de facto celui des humains avec lesquels ils partagent l’existence quotidienne : les imites de l’appartement, du jardin, de la propriété de ces humains constituent la base et le centre de l’espace qu’ils occupent. Cet espace varie cependant énormément en dimension, selon que l’animal est autorisé (ou s’autorise) à s’éloigner de ce centre ou pas : même en milieu urbain, les chats domestiques n’hésitent pas à explorer le quartier environnant, et, en milieu rural de manière plus systématique, la dimension de l’espace d’activités des chiens comme des chats peut augmenter de manière remarquable – je renvoie à ma description de ce que j’appelle les « chiens libres de village ». Ces derniers bénéficient d’un droit pourrait-on dire « coutumier », c’est-à-dire que leur manière d’investir le village et les alentours est tolérée par les habitants humains, sous réserve qu’ils se comportent convenablement (n’attaquent pas les troupeaux, ne se montrent pas agressifs envers les enfants, ne visitent pas les poubelles, etc.). Cette tolérance est d’autant plus intéressante qu’elle va à l’encontre de la législation sur la divagation des chiens – loi régulièrement rappelée dans les bulletins municipaux, mais qui reste (heureusement, de mon point de vue) lettre morte.

Les animaux liminaux sont les véritables squatteurs du parc immobilier et foncier humain. Un nombre considérables d’animaux, et une grande variété d’espèces vivent dans nos murs, sont installés dans nos greniers, caves, combles, nichent sur nos toits et creusent leurs terriers et galeries dans nos jardins et nos bois, sans parler des bords de route, des prairies, des champs cultivés, des parcs urbains, des rues – quand la nuit tombe sur la ville, les animaux investissent les espaces publics et privés, ce qui est loin de n’être qu’un fantasme ! Les auteurs de Zoopolis considère que cette occupation devrait être reconnu dans le droit – en recourant au statut de résident (à titre temporaire ou permanent) : c’est dans cette perspective qu’on pourrait imaginer, entre autres réalisations positives, un droit à un meilleur habitat ou un meilleur accueil – et on pense ici très fortement au cas humains de l’accueil des migrants : les espaces de confinement dans les zones de transit, les camps de réfugiés ou de demandeurs d’asile, ou bien carrément la rue, ne sont pas des manières moralement acceptables d’accueillir les migrants. Ce droit de résidence (temporaire ou à long terme) est loin d’être réalisé convenablement dans le droit humain, et l’imaginer pour les animaux liminaux relève bien évidemment de l’utopie – d’où la nécessité, quand on réfléchit sur la question du droit des animaux, de penser le droit de manière globale, dans une perspective de justice (environnementale) impliquant à la fois les hommes et les animaux – tant qu’à corriger, améliorer et élargir le droit, faisons-le en même temps pour les humains et pour les animaux.

Pour les animaux sauvages, la souveraineté, présentée comme un modèle, ou « ce vers quoi nous devrions tendre », par les auteurs de Zoopolis, semble plus facile à réaliser. Mais, pour toutes les raisons que j’ai données au début de cet article, les choses sont en réalité beaucoup plus complexes. L’idéal, qu’on voit fleurir ici et là, dans les esprits et parfois même dans les faits, d’un espace clos (et donc clôturé ?) d’où toute activité humaine, voire toute présence humaine, serait exclue au profit des animaux souverains sur ce territoire, se heurte à de très nombreuses objections, dont je rappelle les deux principales (voir le début de ce texte) : 1. Les animaux déterminent leur territoire selon leurs propres règles et se tiennent rarement à la place qu’on voudrait les voir occuper (et c’est encore plus évident si l’on pense aux animaux migrateurs, oiseaux, tortues, poissons !) 2. il n’existe pas ou quasiment pas d’espaces vierges, non anthropisé – on peut le regretter, mais c’est ainsi, et réserver radicalement un territoire aux animaux implique d’en exclure ses habitants humains (fussent-ils peu nombreux). Ce qui dès lors constitue une atteinte au droit des humains occupant ces lieux. Dans la pratique, on voit bien que l’idéal de la souveraineté ne peut que se traduire que dans un ordre de priorité : c’est le cas dans certains parcs naturels où certains animaux sont dits protégés dans la mesure où leur présence fait autorité en quelque sorte, que leur survie et la préservation de la qualité de leur habitat (voir l’amélioration de leur habitat) constitue une priorité dans la politique de gestion de l’espace en question – les activités humaines (chasse, tourisme, extraction minière, agropastoralisme) passent après, ou sont négociés en fonction de l’impératif de sauvegarde et de protection de la faune (et de la flore) sauvage. Il ne s’agit donc pas seulement de dire le droit pour les animaux, mais de dire le droit en même temps pour les hommes et et pour les animaux.

Dans la pratique, ou d’un point de vue pragmatique, le parc naturel, les zones protégées type Natura 2000, les corridors et les couloirs de circulation, sont des outils extrêmement précieux, qui peuvent permettre de réaliser effectivement ce droit à l’habitat pour les animaux sauvages (et liminaux). Le problème est, pour le moment, que ces outils ne sont pas inscrits dans une perspective politique claire et générale. Ils demeurent extrêmement ambigus, soumis aux aléas des décisions politiques, variables selon la sensibilité des élus ou des citoyens à un moment donné de l’histoire. Ce qui manque cruellement pour consolider ces initiatives environnementales, leur donner le sens, la rigueur et la rationalité dont elles sont privées, c’est une réflexion à la fois ample et détaillées telle que celle à laquelle nous convie les auteurs de Zoopolis : un véritable cadre politique, qui suppose qu’on fasse entrer les animaux en politique, non pas seulement en tant qu’objets de débats, mais en tant que sujets de plein droit (et je le répète, cette tâche n’est pas encore réalisée pour tous les humains – il n’est que de constater comment les migrants sont ballottés au gré des décisions des États, et le nombre de réfugiés qui errent dans des conditions misérables sur les territoires humains. La lutte pour le droit d’habiter quelque part et d’accéder à la citoyenneté et aux droits afférents, demeurent en 2016 une lutte d’une urgence majeure.

 

Par ma fenêtre : exercice zoopolitique en milieu rural

Par ma fenêtre : exercice zoopolitique en milieu rural

(Cet article ressemble sous bien des aspects à cet autre texte que j’ai consacré au rat taupier considéré comme « animal politique » – mais il en diffère parce qu’il se veut une illustration/application des perspectives zoopolitiques ouvertes par Sue Donaldson & Will Kymlicka dans leur livre Zoopolis: A Political Theory of Animal Rights (OUP Oxford, 2011)

Par la fenêtre de mon bureau, j’ai la chance de faire l’expérience « en direct » pour ainsi dire des problématiques zoopolitiques. Mon jardin est situé au milieu des prés, qui sont des prairies d’herbage pour les vaches. Quelques fermes modestes longent ces prés au nord, et partout ailleurs, c’est un vaste plateau sans fin strié de ruisseaux et de haies qu’on a replantées voici une décennie – qui commencent à re-former un début de bocage.

Chaque matin au réveil, avant que les chiens aient mis le museau dehors, j’ai la chance d’observer une hermine qui vaque à ses occupations d’hermine : elle se déplace avec souplesse, et, quand j’ouvre la fenêtre, elle s’arrête, se redresse et me regarde avant de filer avec une vivacité sans égal dans un trou dont elle ressort aussitôt cinquante centimètres plus loin. Que fait donc cette hermine dans mon jardin et dans les prairies alentours ? Elle chasse les petits rongeurs et notamment ceux qui font l’actualité ces derniers temps sur notre massif (cantalien) : les campagnols terrestres. L’article qui lui est consacré sur Wikipedia signale qu’elle apprécie les environnement humains : « L’hermine est cependant attirée par les refuges, les chalets d’alpage et de façon générale tous les endroits fréquentés par les hommes car elle sait qu’elle pourra, avec un peu de chance, y trouver quelque nourriture« . La présence des humains ne la dérange pas outre-mesure, ou pas suffisamment pour aller voir ailleurs. Dans le pré qu’elle occupe la plupart du temps, en bordure de mon jardin, quand ce n’est pas mon jardin lui-même, elle n’a pas tant à se soucier des humains proprement dit, ni des vaches qui demeurent indifférentes à sa présence (je l’ai parfois vue filer entre deux Salers) mais plutôt d’autres animaux qui partagent avec elle et avec les vaches ce pré : les chiens et les chats.

Ces chiens et ces chats, et l’hermine donc, partagent un même terrain de chasse : ces prairies, et une même proie: les campagnols terrestres (qu’on appelle ici les « rats taupiers ») qui ont envahi les estives en altitude depuis le printemps de l’année dernière. Quand Iris, l’épagneule qui partage une bonne partie de ma vie (et réciproquement), part en chasse dans le pré bordant mon jardin (car le jardin est ouvert, elle peut sortir et les autres chiens peuvent entrer), elle aperçoit parfois l’hermine, qu’elle poursuit quelques secondes : elle renonce bien vite, car l’hermine file comme le vent. Elle aperçoit aussi parfois un chat : tant qu’il demeure immobile, elle ne le verra pas, et s’il bouge, elle lui filera le train – pas bien longtemps, la chasse aux campagnols ne souffre pas la distraction. Un certain jour j’ai vu dans ce pré trois chiens et deux chats fouillant le sol aux quatre coins du pré – sans se soucier les uns des autres.

Les vaches débarquent aux beaux jours, quand l’herbe a suffisamment poussé. On voit des Salers ou des Aubrac, de belles vaches imposantes, qui ne s’en laissent pas compter : gare au chien qui s’approche de trop près ou vient les déranger. Parfois, elle se coursent entre elles, font mine d’engager un combat se câlinent, se nettoient mutuellement, mugissent, regardent ce qui se passe dans les jardins ou réclament de l’attention des randonneurs qui passent sur le chemin. Quand le paysan ramène le foin, c’est la grande assemblée qui accourt à l’entrée du pré : au début de l’été, elles grimperont à l’étage au-dessus, dans les estives de montagne, et aux premières neiges, elles regagneront les étables.

Les paysans et les autres habitants humains sont les autres mammifères qui hantent les alentours du pré. Il est rare finalement qu’ils pénètrent dans les prés : c’est le territoire des vaches et des autres animaux que je viens d’évoquer. De fait, la société animale, ou plutôt, les sociétés animales, qui se déploient dans ce bout de prairie, s’organisent en grande partie sans l’homme, selon des règles qu’on peut essayer de décrire depuis ma fenêtre par exemple, mais leur complexité dépasse certainement mon entendement limité (humain trop humain). Les humains font paître leurs vaches dans ce pré, ils tolèrent la divagation des chiens et des chats du village, la présence de l’hermine ne les dérange en rien : leur responsabilité dans ce qui se trame dans ce pré s’arrête là.

Les personnages centraux finalement de cette histoire sont les fameux campagnols terrestres. Ces petits rongeurs, qui se nourrissent essentiellement de racines et de tubercules, ont dévoré tous les bulbes que j’avais placés en terre à l’entrée de mon jardin l’automne dernier. Et ils dévorent surtout l’herbe des prairies d’estives, détruisant le garde manger des vaches et contribuant à la ruine de paysans déjà mal en point économiquement, forcé d’acheter du fourrage plutôt que de profiter de ce que leurs prés offrent habituellement. La prolifération de ces rongeurs constitue véritablement une calamité pour les éleveurs de nos régions et cette petit boule de poil – pas si petite comparé à d’autres rongeurs : la première fois qu’Iris en a ramené un exemplaire encore vivant dans la chambre à coucher, j’ai pu me rendre compte qu’il griffait et mordait avec beaucoup d’application, désormais, je me méfie ! J’ai déjà plus longuement parlé de ces campagnols, je n’y reviens pas ici.

Dans la perspective offerte par Sue Donaldson & Will Kymlicka dans leur livre Zoopolis, on peut sortir de la dimension anecdotique de cette description des prés autour de mon jardin et tenter une classification ou une typologie animale plus générale. En effet, ces différents animaux se prêtent assez aisément aux catégories politiques proposées par nos auteurs. L’intérêt est qu’ils partagent tous à des titres différents un même territoire.

1. Les citoyens : humains, chiens, chats et vaches :

Notons d’abord que ce pré est un territoire fortement anthropisé – un paysan en est d’ailleurs le propriétaire, il l’a délimité suite au dernier remembrement  avec des clôtures en fil de fer barbelé, en arrange les accès, y conduit ses troupeaux, etc. Physiquement, il est assez peu présent dans ce pré qui est administrativement le sien : on le voit surtout quand les vaches y sont installées, il passe alors matin et soir. Cela fait évidemment de lui, d’un point de vue politique un citoyen à part entière de ce territoire.

Les vaches qui « travaillent » pour reprendre le mot de Jocelyne Porcher, dans cet espace, qui l’occupent une partie de l’année (en hiver, le pré est la plupart du temps couvert de neige et c’est alors la végétation qui « travaille » en sous-sol) devraient également, dans la typologie zoopolitique être considérées comme des citoyennes – elles sont après tout sur le lieu de travail et bénéficient des droits afférents à leur activité. Reste à imaginer quels pourraient être ces droits (positifs). Disposer d’une nourriture de qualité serait un droit parfaitement concevable, et du reste la préoccupation majeure du paysan qui les emploie (et si l’herbe vient à manquer dans le pré suite aux dégâts des campagnols ou d’une période de sécheresse trop longue, il faudra pouvoir les bêtes en fourrage). Bénéficier d’une couverture santé efficace paraît tout aussi légitime – et là aussi, c’est une attention que tout éleveur responsable aura vis-à-vis de ses bêtes. Si les températures s’abaissent durablement, ou qu’il pleut durant des jours et des nuits, les vaches sont en droit d’espérer retrouver un abri (les pratiques varient beaucoup selon les éleveurs : mon voisin m’a expliqué que les vaches ne craignent pas les températures négatives, mais qu’il faut plutôt les protéger de l’humidité, et surtout se méfier des orages qui peuvent entraîner des états de panique). On peut continuer la liste des droits auxquels les vaches pourraient prétendre en tant que citoyennes, et on remarque tout de suite que ces droits, contrairement à ceux qui s’expriment dans la logique antispéciste, sont parfaitement positifs.

Iris et Babybel

Iris et Babybel au jardin

Qu’en est-il maintenant des chiens et des chats ? Les chiens qui viennent folâtrer dans le pré, je les ai appelés des chiens « libres de village » dans un autre texte. Ils sont liés à une maison humaine (en droit, certains humains sont considérés comme leur « propriétaire » – notion qui fait hurler les partisans de Gary Fancione – ce qui signifie que ces chiens, aussi libres soient-ils, sont sous la responsabilité juridique d’un propriétaire, en cas d’incident), mais, contrairement à la plupart des chiens du village, ne sont pas confinés entre les clôtures d’un jardin. J’ai compté dans mon village de 200 âmes environ une vingtaine de chiens « libres » – libres de divaguer en quelque sorte, ce que le droit français leur interdit soit dit en passant. Le droit français ne s’applique pas dans mon village en tous cas, et c’est tant mieux de mon point de vue et du point de vue de ces chiens. Les chats ont bien le droit de divaguer pour leur part ! (s’indigne Iris, qui est très au courant du droit). je les considère comme je l’ai expliqué dans ce texte, comme des « free citizens » pour reprendre la typologie des auteurs de Zoopolis. On peut facilement inventer des droits positifs les concernant (ils sont de facto pris en compte par la plupart des habitants humains) : ces droits affèrent à la relative libre circulation, à la bonne santé, et donc à la qualité de l’alimentation, à la qualité de l’habitat (on ne laisse pas dormir un chien dehors par des températures extrêmes ou sous une pluie battante), et, on l’oublie souvent, à une sociabilité riche et variée – ce dernier point est pleinement réalisé dans le cas de ces chiens « libres » de village : leurs interactions entre chiens et avec les humains et d’autres espèces animales sont nombreuses, étonnamment nombreuses quand on les étudie de près – ces chiens sont impliqués dans de multiples sociétés, pas seulement canines ou anthropo-canines d’ailleurs.

2. Les résidents (temporaires ou habituels) : hermine, campagnols, renards et rapaces, etc..

Notre hermine n’est pas un animal domestique. À l’instar d’autres animaux qui passent dans ce pré, le renard qui le traverse, les rapaces en grand nombre qui le survolent et scrutent les campagnols depuis les hauteurs, notamment le milan royal, grand habitué des lieux, l’hermine est typiquement une « résidente » (resident en anglais, pour rependre le mot des auteurs de Zoopolis, ce qui renvoie à la notion d’habitants ou de résidents « invités »). Elle habite de fait ce territoire, et, dans la mesure où le modèle zoopolitique est fondé sur le droit du sol (comment pourrait-il en être autrement ?), on pourrait lui offrir si elle en éprouvait le besoin une carte de séjour. Le renard aussi pourrait tout à fait avoir droit à cette carte, dans la mesure où ses activités ne viennent pas interférer avec celles des habitants habituels, des citoyens des lieux, notamment l’élevage de poules –  je reprends ici les propositions des auteurs de Zoopolis. L’hermine, le renard, le milan royal et notre campagnol terrestre devraient stricto sensu bénéficier du même statut : ils sont des résidents, et jusqu’à preuve du contraire, les citoyens à par entière devraient apprendre à vivre sinon avec eux. La prolifération récente de l’un d’eux, le campagnol, crée une situation spéciale (mais pas « exceptionnelle », vu qu’elle est récurrente si l’on regarde l’évolution des populations à l’échelle de plusieurs décennies) : c’est parce que le campagnol envahit les estives que les hermines, les milans et les renards sont présents en nombre dans ce pré (sinon, ils iraient probablement chasser dans les prés plus éloignés). C’est une situation pénible pour les vaches et les paysans (et aussi pour tous les habitant(e)s du village que la rencontre avec un « rat » traumatise). Certains paysans appellent à leur éradication, quitte à utiliser des moyens chimiques – mais la plupart des éleveurs sont conscients que l’usage de tels moyens, qui a eu cours autrefois d’ailleurs, n’est ni efficace, ni souhaitable pour les vaches et les citoyens humains : empoisonner les « rats taupiers » a des conséquences sur la qualité de l’herbe, des sols, et risque de polluer les zones humides, les sources, les ruisseaux, les nappes phréatiques. Piéger ces satanées bestioles n’est pas envisageable sur ces hectares et ces hectares de prairies – il faudrait une armée de piégeurs ! On ne peut pas non plus envisager de déplacer les populations de campagnols dans d’autres contrées ou fermer les frontières (comme on n’hésite pas à le faire pour les migrants humains). La meilleure défense ou le meilleur moyen de régulation, paradoxalement, est de leur accorder, à ces envahisseurs et à ceux qui les chassent, des droits supplémentaires ! À commencer par un droit à un habitat plus adapté à leur condition (j’allais écrire : leur culture) : c’est-à-dire la haie bocagère. Créer des haies bocagères avantage en réalité tout le monde : les campagnols pourront s’y installer et s’éparpiller plutôt que de se concentrer dans les estives ; les vaches trouveront de l’ombre en bordure des prés ou pourront mieux se protéger du vent, leur confort sera amélioré ; les prairies et les chemins seront également protégées du vent et des intempéries ; les zones humides, qui fournissent de l’eau aussi bien aux animaux qu’aux humains, et on sait combien la présence d’eau constitue un enjeu pour le futur à l’heure où les sécheresses sont de plus en plus fréquentes, ces zones seront mieux protégées et se développeront ; Les prédateurs du rat taupier y trouveront également leur compte (car les haies fournissent des endroits pour se protéger, nicher, creuser un terrier), etc etc..

Huppe fasciée (source : Wikipedia)

3. Les migrants et migrateurs

Pour finir, j’aimerai évoquer la visite cet après-midi d’un étrange oiseau (mon appareil photographique étant en panne, j’emprunte cette photo à Chausino, qui l’a postée sur flickr en 2008 sous licence ouverte) : une Huppe fasciée (Upupa epops), venue picorer avec deux de ses comparses à l’entrée du jardin. Je ne me souviens pas avoir vu cet oiseau en Planèze, mais un ami m’indique qu’il séjourne assez fréquemment depuis la fin de l’hiver jusqu’au mois d’août près des narses (lacs volcaniques) non loin du village. Figurez-vous que cet oiseau, quand il vient en France en tous cas, à la belle saison, bénéficie d’un droit de protection, car il est fait partie de la liste des oiseaux protégés (Arrêté du 29 octobre 2009 fixant la liste des oiseaux protégés sur l’ensemble du territoire et les modalités de leur protection). Le statut politique des animaux migrateurs est un point passionnant des analyses zoopolitiques : on ne peut pas, contrairement aux pratiques qui ont cours concernant la circulation des humains, fermer les frontières aux oiseaux migrateurs – il est déjà difficile d’empêcher des populations d’animaux terrestres de migrer sous d’autres cieux – cf. le cas des loups et des ours aux États-Unis, lesquels n’ont manifestement pas toujours conscience des limites des parcs naturels dans lesquels on souhaiterait les confiner – ils n’ont pas forcément conscience du fait que leur souveraineté s’attache à un territoire dont les limites sont fixées par la volonté humaine). La manière de réserver un meilleur accueil à nos huppes fasciées, et à la plupart des oiseaux migrateurs, c’est de protéger les zones humides et créer des haies bocagères (encore une fois !), ce qui se fait en Europe la plupart du temps grâce au dispositif Natura 2000. La Planèze où je réside est parsemée de telles zones – concrètement, une zone natura 2000 impose des règles aux habitants humains (paysans ou touristes). C’est un outil passionnant, et parfaitement « zoopolitique », qui fixe aux habitants des droits et des devoirs et améliore grandement les règles du vivre ensemble sur ces territoires spécifiques – on dira même qu’elles créent des débats démocratiques, parfois houleux quand les paysans se plaignent des règlements souvent drastiques qui leur sont imposés, mais c’est du débat et donc le signe d’une vitalité politique !

 

L’Arbre, le Maire et la Médiathèque

L’Arbre, le Maire et la Médiathèque

L’arbre, le maire et la médiathèque, sorti en 1993, est un de rares films « politiques » de Rohmer. On y explore le cœur même de la politique, mais par le tout petit bout de la lorgnette : son champ d’investigation se concentre sur un petit village du sud de la Vendée – c’est important qu’il soit au sud, parce que le sud du département est une terre « de gauche », le nord constituant le domaine réservé d’une droite nostalgique de l’ancien régime, incarné de nos jours dans la figure de Philippe de Villiers et son parc d’attraction, le Puy du Fou. Son personnage principal, dont les paradoxes constituent le sujet même du film, le maire, est un propriétaire terrain qui partage sa vie entre Paris et la Vendée, et qui, malgré sa défaite récente aux cantonales, s’imagine promis à un destin politique un peu moins local. Le contexte historique est extrêmement précis : le film se situe entre deux échéances électorales, les cantonales/régionales de 1992 et les législatives de 1993 – l’échec de la gauche au pouvoir va entraîner une nouvelle cohabitation (Mitterrand / Balladur). Ce contexte s’avère donc très défavorable pour un jeune élu du PS comme l’est le maire de Saint-Juire.

On est très loin dans le traitement de la satire politique à la Yves Boisset par exemple, ou encore de la puissance tragique du film de Pierre Schoeller, L’exercice de l’État (2011). Comme souvent chez Rohmer, le ton semble être celui de la badinerie, on pourrait presque parler d’un marivaudage politique, marqué par une constante ironie – que les personnages féminins insufflent entre les discours et les postures des personnages masculins. La trame scénaristique marquée par l’artifice formel des écriteaux qui viennent scander le film à sept reprises, à l’instar des panneaux explicatifs du cinéma muet, semble indiquer que l’intention de Rohmer n’était pas tant d’écrire un film « politique » que d’offrir une réflexion sur le hasard et la nécessité – ce que l’émission de France Culture qu’on entend dans l’appartement de la journaliste, émission consacrée à l’impondérable, vient rappeler. Cette ambition philosophique n’est pas vraiment une réussite, à mon sens (et les critiques l’ont relevé aussi).

À partir d’une question apparemment anodine : qui donc est le maire de Saint-Juire, qui est-il donc « vraiment », se déploie en réalité une problématique politique bien plus vaste et qui nous concerne tous autant que nous sommes, en tant que citoyens (a fortiori si nous habitons une commune rurale) – et ceci est valable dans une certaine mesure, en 2016, soit 33 ans après la sortie du film. Le maire, que Pascal Grégory  interprète avec beaucoup de finesse, se trouve pris entre deux discours (en réalité, beaucoup plus que deux, mais qu’importe) : ceux que symbolisent respectivement l’arbre et la médiathèque. Ces deux discours sont entièrement issus du champ politique, et même, découvre-t-on assez rapidement, du champ de la politique « politicienne », comme on dit, de la cuisine électorale, des jeux de pouvoir. On n’attendra pas qu’autour de l’arbre vienne se déployer une réflexion complexe sur l’environnement : ce pauvre saule blanc qui a survécu par miracle au milieu du pré communal constitue plutôt une variable électorale, ce dont il faut tenir compte dans les discours compte tenu des succès passés des partis écologistes (lequel succès va d’ailleurs retomber assez vite aux élections législatives). Même destin que celui de la médiathèque – il n’est pas tant question de culture, que de marquer le territoire par un symbole évident à l’époque de la politique culturelle de la gauche au pouvoir : la transformation, typique des années 80, sous l’impulsion du grand projet de Jack Lang (l’accès à la culture pour tous, la valorisation des formes populaires de productions culturelles, contre les formes élitistes qui prévalait jusqu’alors, etc.), des bibliothèques en médiathèque. Il s’agit donc, pour le maire, d’être de « gauche », en maniant un signifiant typique de son camp. D’ailleurs, l’intention vient de bien plus haut : c’est parce que le ministère de la culture a décrété une subvention d’importance pour la réalisation d’un grand projet culturel sur ce territoire (le sud Vendée), dans le cadre de la décentralisation, que ce projet est à l’ordre du jour sur cette petite commune oubliée. L’idée n’est pas née du terroir pourrait-on dire, ni de l’esprit du maire ni de la volonté des habitants : c’est d’ailleurs un point que viendra souligner non sans ironie l’enquête anthropologique que mène la journaliste d’Après-Demain sur le terrain – les habitants ne rêvent pas d’une médiathèque, ni d’une piscine, ni d’un théâtre de verdure : ils ont d’autres préoccupations.

Les années 80 et 90 ont vu nombre de grands projets d’établir au sein des communes rurales, y compris les plus modestes. Quelques décennies plus tard, l’heure est à la restriction budgétaire, à la diminution d’autonomie des communes et des départements au profit des ComCom et des régions, on fait le bilan des équipements disposés sur le territoire et, à certains endroits, c’est édifiant : les salles polyvalentes, les médiathèques,  les gymnases, semblent avoir poussé autrefois en dépit du bon sens, et quand on compare les frais d’entretiens de ces équipements coûteux et leur taux réels d’utilisation, certains économistes s’étranglent dans leur barbe. Déjà, en 1994, Jacques Lévy, un géographe français, s’en indignait dans un article au titre provocateur : « Oser le désert ? Des pays sans paysans », en prenant acte d’une part de l’urbanisation de fait des modes de vie dans les espaces ruraux, et d’autre part, du coût du maintien des populations en milieu (hyper-)rural, coût supporté par les villes – d’où une forme écrivait-il d’injustice spatiale (comme le dit avec acrimonie l’instituteur, ils voudraient nous faire croire que le village est la banlieue de Lusson, qui est la banlieue de Nantes, qui est la banlieue de Paris).

La France est un état jacobin, centralisé (et ne cesse de l’être malgré tous les discours qui s’en défendent) – ce qui est bon pour Paris est bon pour la France, ce qui est bon pour Lyon dira-t-on bientôt, est bon pour le Cantal – Tocqueville, de retour de son voyage enquête aux Amériques, considère que tel était déjà le cas sous l’ancien régime, avant la révolution française et les jacobins : dans le nouveau Monde au contraire, il observe une organisation démocratique beaucoup plus localisée, chaque village et chaque comté constitue une entité beaucoup plus autonome politiquement qu’en Europe. En France, la décision, les projets et les arbitrages viennent toujours d’en haut, la structure du pouvoir est forcément verticale. Pierre Manent, philosophe politique d’inspiration libérale (au sens du libéralisme politique) parle volontiers, reprenant l’expression des idéalistes allemand, de despotisme (prétendument) éclairé. L’élite sait ce qui est bon pour le peuple, lequel doit se contenter de voter une fois tous les cinq ans, en général pour un notable (plus ou moins) local, ce vote valant blanc-seing pour toute la durée de la mandature. C’est particulièrement vrai des politiques culturelles, qui n’ont cessé de constituer le pré-carré ou la chasse gardée des élites.

Car l’arbre et la médiathèque c’est aussi l’opposition de la ruralité et de l’urbanité, de la campagne et de la ville, qui s’incarne dans la position du maire : propriétaire terrien, châtelain même, qui se réclame d’un ancrage rural auquel sa compagne, l’écrivain parisien, moqueuse, ne croit pas une seconde, et menant la plupart de ses affaires à Paris, apparemment porté par une ambition politique, à laquelle la journaliste, ironique, ne semble pas croire non plus. Bref, notre maire est un paradoxe ambulant, maladroit et peu crédible, et malgré tout attachant – ce que la fameuse scène avec la fille de l’instituteur vient relever : car la seule qu’il finit par écouter vraiment, c’est cette gamine de dix ans. Notons qu’à aucun moment, le dialogue n’aura été possible entre l’instituteur et le maire, deux hommes condamnés dans leur discours, sinon indirectement, par l’entremise d’un enfant !

La dynamique psychologique du film repose sur cette tension entre les discours et la parole. L’enquête ethnographique menée par la journaliste auprès des habitants du village, enquête qui fait contrepoint à la longue scène durant laquelle l’écrivaine montre qu’elle ne « comprend rien » à la ruralité, constitue de ce point de vue-là le cœur nodal du film :  faire entendre la parole des gens qu’on n’écoute jamais, ni n’interroge et au fond mener ainsi une critique de la démocratie à la française, un point de vue désabusé sur cette démocratie. Le rôle vital des femmes (l’écrivaine, la journaliste, la fille de l’instituteur) qui cherchent à déstabiliser le maire en dévoilant la raideur et le poids des discours qui lui tiennent lieu de parole indique assez bien que chez Rohmer, un certain espoir pourrait venir des femmes – la fille de l’instituteur se rêve en députée. Le maire est lui-même un objet politique, les discours qu’il tient le condamnent à l’inauthenticité, voilà ce que dénoncent les femmes qui l’entourent. Et si la médiathèque, finalement, ne voit pas le jour, suite, forcément,  à une obscure décision « d’en haut », c’est tout bénéfice pour lui : dans les dernières scènes, quand il rencontre à nouveau la journaliste (elle-même ayant démissionné du journal « politique » pour lequel elle travaillait), il semble libéré du poids de ces discours. On retrouve là un thème central dans le cinéma de Rohmer, qui en fait le cinéaste par excellence de la parole, en opposition au discours : on devine chez la plupart de ses personnages, les plus attachants en tous cas, cette recherche d’une sincérité possible, d’une parole sincère (sinon vraie), dans une perspective presque lacanienne.

 

(pour aller plus loin, sur le jacobinisme et l’illibéralisme français, on lire avec profit le libre de Pierre Rosanvallon, Le modèle Français : http://www.seuil.com/livre-9782020855082.htm )