Dans le séjour, dans un coin, près de la fenêtre, il y avait cette commode en bois, dont la porte demeurait toujours entrouverte. Sur la commode, un tourne disque, à l’intérieur, un amplificateur et un lecteur à cassettes. Deux enceintes posées sur les meubles adjacents. Du matériel allemand. De bonne qualité. Solide. Quelques vinyles au pied de la commode. Un peu de tout. De la variété française, un peu de classique, mais aussi des disques de Théodorakis. Le Canto General d’après le poème de Neruda. Joan Baez. Dans mon semi-sommeil, j’entends, ritournelle incessant, la phrase mélodique écrite par Ennio Moricone et chantée par Joan Baez, Here’s to you, Nicola and Bart. La première chanson peut-être qui me soit restée dans la tête. J’ignorais tout de Sacco et Vanzetti (j’avais probablement 4 ou 5 ans quand mes parents écoutaient ce disque). Plus tard j’ai su. Oui.

La grande table du séjour était envahie de paperasse. Dans mes souvenirs, je ne peux la voir qu’ainsi, envahie de paperasse. Mes parents ne rangeaient pas, ou quand ils s’y mettaient, au rangement, ça ne durait guère longtemps. Intérieur prolétarien, famille nombreuse, maison trop petite. Promiscuité. On demeurait chacun dans nos chambres. Ni mon père ni ma mère n’avaient de bureau à eux. Je n’imagine pas aujourd’hui vivre sans une chambre à moi (comme disait Virginia Woolf). Je restais dans ma chambre. Je lisais. Et j’en sortais pour le repas du midi ou du soir, et parfois pour aller jouer dehors.

Quand Mitterand a été élu en 1981, j’avais senti une grande excitation chez mes parents et leurs amis. J’avais treize ans et baignais sans en avoir vraiment conscience dans une ambiance militante, mon père était syndicaliste, la gauche chrétienne, la CFDT, nous recevions des collègues de l’usine où il travaillait, les ouvriers semblaient remarquablement informés, avec des idées politiques affirmées, des argumentaires solides. J’écoutais. Moi j’étais écologiste avant que ce soit la mode. À cause du drame de l’Amoco Cadiz, les mouettes engluées dans le mazout, la centrale nucléaire qu’on faisait construire à Civaux, non loin de chez nous. Et, parce que je côtoyais chaque jour toute cette misère à l’école, j’avais déjà une conscience nette des inégalités sociales. Mon père était tombé au chômage quelques mois, ça l’avait complètement déprimé. Puis sa carrière a rebondi comme on dit (comme ils disent, ce sont des expressions que je préfère ne pas employer), et il est devenu cadre, la famille passant du coup de la classe prolétarienne à la classe moyenne – bien qu’avec quatre enfants à élever, en réalité, nous étions situés quelque part entre le prolétariat et la classe moyenne.

Mais j’étais déjà adolescent, et, peu après mon entrée au lycée, découvrais le milieu underground de la ville – punks, skinheads, artistes en tous genre, théâtreux, musicos, peintres maudits, écrivains – tout le monde voulait devenir écrivain ou musicien ou peintre ou comédien. J’ai fait un peu de tout, mais l’écriture m’avait déjà choisi depuis longtemps. Nous étions franchement sans espoir. Pas tous, mais les punks, oui, nous faisions profession de désespoir. Des cyniques ambulants. À la Diogène vraiment. On se cultivait, on lisait beaucoup, Lowry, Genet, Joyce – tout était à explorer. On buvait énormément. Les drogues aussi. On gâchait tout ce qu’il était possible de gâcher. Des gamins doués pour la plupart. Certains plus désespérés que d’autres. Pas que des prolétaires. Quelques fils et filles de bourgeois aussi. Ça finissait souvent mal. Quand Mitterand a été réélu en 1988, on n’y croyait plus depuis longtemps. On en avait après nos vieux, très clairement. Comme s’ils avaient trahi quelque chose, l’espoir qu’ils avaient fait naître en nous avec toutes ces belles idées politiques. Mais, disait-on, la lutte des classes est terminée. Reste plus qu’à profiter à notre tour. L’ère des Yuppies, des Jeunes cadres dynamiques. Toute cette idéologie de la réussite de merde qui nous a mené aujourd’hui, trente ans plus tard, à cette catastrophe sociale et cet abrutissement généralisé.

On avait sans doute déjà pressenti, on était comme le signe avant-coureur, nous les punks, avec notre No Future, cette manière de cogner, symboliquement surtout, sur le présent et l’avenir, de la catastrophe à venir. Et maintenant nous y sommes. Bizarrement, je suis toujours en vie. J’aurais pas cru. Sincèrement je donnais pas cher de ma peau.