25 doses pour quelques milliards d’habitants

L’OMS  a tapé du poing sur la table à plusieurs reprises ces derniers mois : la distribution des vaccins destinés à lutter contre la Covid-19 risquait de s’avérer particulièrement inéquitable. Son communiqué du jour, ce lundi 18 janvier, le confirme : alors que les pays riches sont désormais lancés dans des entreprises de vaccination de masse d’une ampleur jamais vue, les pays pauvres n’ont en tout et pour tout reçu que.. 25 doses.

https://www.theguardian.com/society/2021/jan/18/who-just-25-covid-vaccine-doses-administered-in-low-income-countries?CMP=Share_iOSApp_Other

On pleurniche en France et on s’indigne, parce qu’on disposerait de moins de vaccins que nos voisins et parce que la campagne de vaccination aurait démarré plus lentement – mais ceux qui se lamentent auront-ils noté que la France est des rares pays du monde où les tests et les vaccins sont GRATUITS, et qu’on a procédé tout aussi gratuitement à une distribution massive de masques au printemps dernier (et plus tard) ? Comme d’habitude, depuis le début de cette pandémie, les controverses franco-françaises frisent le ridicule et ce pour une raison majeure : on semble incapable de jeter ne serait-ce qu’un œil de l’autre côté de nos frontières et si on se hasarde à le faire, c’est en général dans le but de s’en prendre aux politiques sanitaires de ce gouvernement, pour lequel je n’ai certes aucune sympathie, mais qui fait son job voilà tout. Tout cela est totalement indécent.

Mais ces 25 doses ! Alors je suppose que bien des gens, trop sans doute, vont hausser les épaules :”chacun sa merde et chacun pour sa peau”. Et puis l’Afrique, , l’Amérique du sud, le subcontinent Indien, c’est tellement loin n’est-ce pas ?

Connaissez-vous Manaus ? C’est une ville de deux millions d’habitants située en plein cœur de l’Amazonie. Ses habitants subissent une véritable tragédie, peut-être la pire sur cette planète, depuis le début de la pandémie. Un article publié dans Science estimait que 76% de la population en octobre avait été touchée par le virus. Ce qui plaçait cette incroyable cité au rang de cobaye inestimable pour mesurer l’efficacité de l’ “immunité de groupe”. Hé bien, c’est raté. L’épidémie a redémarré de plus belle ces dernières semaines, les hôpitaux, saturés, sont en manque d’oxygène pour la réanimation, la situation est à nouveau catastrophique, des patients meurent dans leur voiture sur le parking des centres de santé faute de place pour les prendre en charge, des morgues sauvages, comme lors de la première vague, ponctuent le paysage. Faute peut-être à une nouvelle variante du virus, on le saura bientôt. Pourquoi je parle de Manaus ? Parce que cette ville a été inventée pour fournir en caoutchouc les pays qui en avaient besoin (notamment pour les courroies des machines et les pneus des autos) – on a fabriqué aussi à Manaus un opéra, le Teatro Amazonas, dont les fans de Werner Herzog et de Fitzcarraldo ont eu quelques échos. Manaus n’est pas si loin que ça finalement quand on y songe.

L’Afrique noire non plus, dont la majorité de nos concitoyens se fiche éperdument, du point de vue du commerce mondial, n’est pas si loin : c’est là que se trouvent les mines par exemple, dont nous extrayons la plupart des métaux et des terres rares grâce auxquels nous vivons, nous, habitants des pays riches, la vie que nous menons. On dira, c’est le libre marché, la compétition généralisée – le droit pour les pays les plus riches d’exploiter sans vergogne les ressources (naturelles et humaines) des pays les plus pauvres. Merveilleux.

Mais 25 doses !

“Guinea is the sole low-income country to have delivered any shots so far, last week providing doses of the Russian Sputnik vaccine to a mere 25 people, including its president.” Le seul pays pauvre à avoir reçu des dsoes, 25, dont une pour le Président Alpha Condé.

Il y aura beaucoup de leçons à tirer de cette crise, mais l’arrogance et le cynisme de notre petit canton occidental (disons au moins l’Europe de l’Ouest) là, l’égoïsme rampant ou assumé, l’état délétère du sens de la responsabilité morale et collective (qui ne dépasse guère les limites de ces minuscules corporations, chacune y allant de sa pathétique tribune dans les journaux), sur fond de xénophobie et d’identitarisme sordides, je m’en souviendrais. Vantez tant que vous voulez les “performances” extraordinaires des Allemands ou d’Israël en matière de vaccination, mais ce sera sans moi.

Je suis tellement en rage que j’en viendrais presque à souhaiter que nos vaccins actuels soient inopérants sur les futures variantes du virus. Que ce soit notre tour de prendre une bonne leçon.

 

NB : Pour ceux que ça intéressent, l’OMS avait mis en place un programme de distribution international et équitable de vaccins, le programme COVAX. On n’a pas cessé de tirer à boulets rouges (notamment les États-Unis) sur l’OMS depuis le début de la crise. Cette institution m’a semblé au contraire, depuis le début, l’une des rares à adopter une position morale et cosmopolitique digne de cette crise “mondiale”. Quand on pense que 172 pays s’étaient engagés dans COVAX cet été !
https://news.un.org/fr/story/2020/08/1075542