24 novembre

Au village ce matin-là :

Croisé l’épicière du village – c’est dur ces derniers jours tout de même, je lui fais. C’est l’hiver, elle répond. Sourire en coin. A toujours vécu au village. Nous, on est arrivé l’année dernière, en décembre – on a donc déjà tenu tout une saison, et l’hiver, l’année dernière, a duré jusqu’à la fin mai. C’est juste, dis-je à Lætitia, qui tient le bar/boulangerie, les routes, je n’aime pas conduire sur ces routes, je ne suis vraiment pas à l’aise en conduisant, hier, je me suis vautré dans les congères sur la route de Luc, deux costauds m’ont dépanné, et j’ai eu toutes les peines du monde à remonter jusqu’à chez moi. Trois jours qu’on n’a pas bougé d’ici. On a de quoi manger dans le réfrigérateur, et du bois pour tout l’hiver. De quoi tenir un siège. Plus de connexion internet. Plus de téléphone. Hier, au salon de coiffure du village, une dame a débarqué du village voisin. Elle est venue à pied. Trois kilomètres dans la neige. Ça ne me fait pas peur, dit-elle. Par la fenêtre j’observe les maisons voisines. Le lotissement : d’un calme olympien. C’est dimanche et tous font preuve de sagesse : les voitures sont garées, les habitants restent au chaud entre les murs de leur maison, les cheminées fument. L’hiver.

Les services techniques se sont résolus à fermer une des deux routes qui mènent à la départementale. C’est un événement assez rare, me dit-on. C’est une route à congères, et le vent qui souffle sans discontinuer depuis trois jours ramène la neige accumulée dans les prés sur la couche de glace qui noircit la route. Avec les températures glaciales, le résultat est imparable : le chasse neige a beau s’escrimer, le vent s’empresse de recouvrir la trouée qu’il vient juste de percer dans l’amas de neige. Les habitants viennent prendre une photographie du panneau Route Barrée. Nos amis de Carpentras, dit le mari de la coiffeuse, vont en faire une tête.

 

6 ans plus tard :

Les habitants se séparent en deux castes : ceux que les conditions climatiques n’effraient en rien, et ceux que ça paralyse. Je fais partie du second groupe. J’aime la neige, j’aime l’hiver, mais j’ai longtemps craint la conduite sur ces routes verglacées et piégeuses. Après tout, je viens des plaines, et là d’où je viens, la neige, c’était en hiver, et pas tous les ans, quelques flocons blanchissant vaguement la campagne, une fine couche qui suffisait à exciter les enfants et désorganiser la circulation, un saupoudrage pour tout dire, qui fondait en un rien de temps.

Désormais, avec l’habitude, je me suis fait aux routes enneigées. Je n’ai rien d’un casse cou, non ! Mais j’ai appris à distinguer la qualité de la neige sur la chaussée, et, au volant de ma petite automobile légère et aux pneus bien équipés, j’apprécie de rouler tranquillement sur une route bien blanche, après le passage des engins. Je me méfie des endroits à congères, n’hésite pas à faire demi-tour avant que la voiture se tanke, comme on dit ici, sur une belle épaisseur de neige molle. Et, plus encore, je vais piano quand le verglas est de la partie. Il faut quand on part tous les matins travailler en altitude prendre soin d’étudier la météo du jour et de la nuit précédente : a-t-il fait froid, la neige est-elle gelée ou pas, à quelle force soufflera le vent, et dans quelle direction ? La neige fondante est la pire à mon avis et la cause des rares incidents que j’ai connus depuis quinze ans : ça se colle dans la rainure en caoutchouc, et s’il vient à regeler par là-dessus, c’est comme si vous rouliez avec des pneus lisses. Au premier coup de frein, c’est le dérapage assuré. Une fois, c’était à la toute fin de la saison froide, au mois d’avril je crois, en descendant du col de Prat-de-Bouc, la voiture est partie en valse au niveau du pont de fer : par chance, il y avait là un parking assez vaste pour accueillir les évolutions chorégraphiques de l’auto, et je m’en suis sorti sans aucune casse. Mais j’aurais pu aussi finit au fond du Lagnon, le ruisseau qui coule en contrebas.

Certes, aux premières neiges, le cœur bat un peu plus fort, mais quand on s’est bien installé dans l’hiver, toute appréhension a disparu. Restent les jours de tourmente, quand le vent souffle fort et que la neige s’accumule en congères qui vont s’écraser sur la chaussée. Là, personne ne fait son fier, quoique j’en connais qui n’hésitent pas à forcer le passage en se jetant sur l’obstacle dans l’intention de l’écraser : ce petit jeu suppose un engin solide et puissant, une bonne dose de témérité, et, parfois, on finit planté, les quatre roues tournant dans le vide, l’auto délicatement posée sur une plaque dure de 50 cm de hauteur. Il faut alors partir à pied, à la recherche d’une ferme, d’un tracteur et d’un paysan bien disposé. Ça m’est arrivé une fois, en essayant de rentrer par Lescure, et je remercie bien l’éleveur du village pour son dépannage !