La place des chasseurs dans les discussions sur l’environnement

Sur le territoire que j’arpente habituellement, les prairies et les forêts situées entre le versant est du Plomb du Cantal et les contreforts de la Haute-Planèze, on ne rencontre pas grand monde. Les randonneurs et les touristes se font rares. Aux beaux jours, quelques-uns empruntent le GR400 qui traverse le pays. J’ai croisé un canadien au mois d’avril, qui s’étonnait de trouver autant de neige. On a fait un bout de chemin ensemble et je lui ai indiqué le chemin à suivre dans le brouillard jusqu’au sommet du Plomb. À la fin de l’été et à l’automne, les chasseurs et les cueilleurs investissent les bois. Les champignons, les myrtilles, les framboises, les mûres, et le gibier attirent les habitants des communes alentours. Mais le nombre de ces visiteurs demeure somme toute modeste : rien de comparable avec les foules croisées dans les coins de nature situés non loin des grandes villes. Ici, l’hiver, on voit un peu de monde là où les pistes de ski de fond sont damées — mais ailleurs que sur les parcours balisés, c’est un grand désert de neige. Au printemps, qui vient assez tard par chez nous, et se fraye un passage en toute urgence entre l’hiver tardif et l’été précoce, le promeneur est pour ainsi dire toujours solitaire.

Deux événements sont à l’origine d’une grande affluence en forêt : le comptage des cerfs à la période du brame et les battues. Mais la plupart du temps, les lieux sont calmes. Les chasseurs vieillissent et peinent à former les jeunes : en conséquence les effectifs ont beaucoup diminué ces dernières décennies. Néanmoins, la France est encore le pays d’Europe qui compte le plus grand nombre de chasseurs, pour bien des gens ce fait constitue un anachronisme, et c’est une des raisons pour lesquelles leur présence et leur activité suscitent de sévères controverses.

Les associations de défense de l’environnement et des animaux sauvages se montrent évidemment, à quelques exceptions près, tout à fait réfractaires à la chasse. Tous les arguments produits en faveur de la chasse achoppent devant le fait de la mise à mort de l’animal, qui fait horreur à ces opposants. Ce fait patent interdit tout dialogue entre les pro et les anti-chasse — ce même obstacle s’élève d’emblée entre les défenseurs des animaux et les éleveurs : même les paysans les plus soucieux du bien-être de leurs bêtes les exploitent et finissent par les envoyer à l’abattage, ce qui suffit à disqualifier leur expérience pour militants de la cause animale. Les militants de la cause animale tendent à considérer les chasseurs et les éleveurs comme des barbares voués à disparaître devant l’avancée irrésistible de l’éthique contemporaine. En attendant ces temps futurs, les chasseurs et les éleveurs sont toujours là, et, quoiqu’on en dise, ils constituent encore les usagers les plus nombreux des forêts et des prairies — pour le meilleur et pour le pire. Ce qui les réunit, ce n’est pas seulement le fait qu’ils tuent des animaux, pour des raisons extrêmement différentes, mais aussi qu’ils se sentent désormais accusés de bien des maux, stigmatisés et incompris. En conséquence, ils sont bien souvent exclus des discussions sur l’environnement, et considérés uniquement comme des lobbyistes occupés à faire valoir leurs intérêts égoïstes contre le bien commun.

Dans ma jeunesse, j’éprouvais à l’égard de la chasse et des chasseurs une antipathie viscérale. Il n’y avait aucun chasseur dans ma famille, et, jusqu’à ce que je vive à la campagne, vers l’âge de 20 ans, je n’avais jamais eu l’occasion d’en rencontrer. Je suis donc un pur rejeton de la vie citadine, et même, devrais-je préciser, non pas des beaux quartiers bourgeois, mais des cités HLM et des lotissements périurbains. Par la suite, j’ai vécu dans plusieurs pays ruraux, le bocage charentais, la campagne limousin, les forêts landaises, en moyenne montagne, parcourant ces territoires à pied, à l’occasion de promenades et de randonnées, en toute saison, et je suis devenu familier des rencontres avec les chasseurs. J’ai beaucoup appris auprès de ces interlocuteurs. J’ai lu également de nombreux ouvrages consacrés à l’environnement et aux animaux qui peuplent nos pays : de nombreux auteurs, qui ont écrit des classiques du nature writing comme on dit outre-atlantique, sont des chasseurs ou des ex-chasseurs (ou des pêcheurs).

Dans bien des cas, nous sommes tombés d’accord, le chasseur et moi, quand nous marchions ensemble durant quelques minutes sur les sentiers ou à travers bois : nous prenions avant tout plaisir à nous promener, à sentir et observer l’infinie richesse de ces environnements. ce qui nous distingue, c’est qu’en bandoulière, il porte un fusil, et moi un appareil photographique. Un matin j’ai croisé Jean-Louis, un éleveur-chasseur qui vit non loin de chez moi, sur les hauts plateaux d’estives. C’était au printemps, autant dire qu’on était les seuls à arpenter ces immensités, exceptés les vaches bien entendu (et des dizaines de milliers d’animaux sauvages, qui nous demeuraient invisibles). En arrivant au buron, situé en pleine montagne, j’ai vu en contrebas, près d’une tourbière, une file de marcassins qui galopaient de manière un peu erratique. Jean-Louis avait garé son 4×4 près du buron et les observait à la jumelle. «Tu as vu ça ! » Nous étions tous deux fort excités, j’essayais de m’avancer un peu plus bas pour prendre une photo correcte, et lui : « Ha ! Si la chasse n’était pas fermée ! » Une petite différence entre lui et moi sans doute, mais une grande différence pour les animaux. Les marcassins, bizarrement, m’a-t-il fait remarquer, n’avaient pas d’adultes auprès d’eux. « La laie doit être morte cet hiver », dit-il. Je lui racontais comment, sur le plateau de Limon, vers la croix du gendarme, j’avais vu une file d’une vingtaine de bêtes, des jeunes principalement, qui suivaient des adultes, et courraient sur la neige. On a parlé de la difficulté pour les bêtes de résister à l’hiver, qui est rude dans le Cantal. De leur coexistence généralement pacifique avec les troupeaux. Puis on a embrayé sur les renards et les blaireaux. On avait repéré tous deux le même vaste terrier à blaireaux dans le bois des Fraux, habitat déserté par leurs architectes et désormais occupés par les renards.

Il serait caricatural de croire que les chasseurs ne sortent qu’en période de chasse — Il est certes frappant de constater que, dans ce coin du cantal où j’habite, les sorties en forêt ou en estive sont généralement liées à ce qu’on pourrait appeler une activité d’usage : la cueillette d’abord, la chasse et la pêche, et bien entendu le travail auprès des troupeaux. Mais il m’arrive aussi de croiser des promeneurs pour ainsi dire désœuvrés. J’ai rencontré à plusieurs reprises des paysans ou des chasseurs (en dehors de la période de chasse) qui exploraient les abords de la forêt en début de soirée parce qu’ils avaient vu un animal remarquable en passant en voiture ou en revenant de traire leurs vaches sur les pâtures. « Tu as vu le cerf ? » me demandent-ils — car on dit toujours “le” cerf, non pas qu’il soit le seul de son espèce à hanter les forêts, mais par respect pour sa grandeur j’imagine. Cette dimension purement contemplative, désintéressée, de la vie au dehors, n’est pas du tout exempte des pratiques rurales — elle n’est pas réservée aux randonneurs (lesquels ne font que traverser les territoires et ne tombent que rarement sur des animaux sauvages). Et elle se double souvent d’une indéniable compétence naturaliste : j’apprends beaucoup des discussions avec ces observateurs que sont ces chasseurs, ces forestiers, ces pêcheurs et ces paysans patients et contemplatifs. Le fait est que, des naturalistes au sens propre, on n’en voit jamais par ici. La relative aversion des ruraux traditionnels pour les écologistes s’appuie souvent sur un argument de ce genre : ils ne peuvent connaître le pays comme nous le connaissons. On leur reproche leur arrogance : ils prétendent savoir mieux que nous, ils font la leçon depuis leur bureau à ceux qui vivent ici, et leurs conclusions entraînent des décisions qui vont compliquer inutilement la vie des natifs. Je caricature évidemment, mais dans ce débat, c’est caricature contre caricature.

Pour être tout à fait honnête, je ne me réjouis pas de l’ouverture de la chasse. J’attends la neige avec impatience : quand la neige est tombée sur la forêt, la chasse y est limitée, voire interdite, pour des raisons de fair-play (il serait trop facile de suivre les bêtes à la trace). Toutefois, dans le Cantal, je n’ai jamais eu aucun problème avec les chasseurs : même quand il m’est arrivé de tomber par hasard sur une battue (lesquelles sont signalées, mais on peut manquer le signalement en partant trop tôt le matin, avant que les panneaux soient installés, ou en arrivant par un sentier peu usité), avec mes chiens, la rencontre a toujours été l’occasion d’une discussion sympathique, suivie de conseils pour éviter le terrain chassé.  J’ai longuement écouté deux patients qui pratiquaient la chasse à la bécasse — art délicat, qui requiert patience et concentration, une bonne forme physique, et une communication remarquable avec son chien. On aurait dit du Aldo Leopold dans le texte. Dans ce coin du Cantal où je vis, les promeneurs et les chasseurs sont peu nombreux et les espaces “naturels” sont vastes : les rencontres demeurent rares et on signale beaucoup moins de problèmes qu’ailleurs. J’ai vécu dans des campagnes plus fréquentées — et j’ai déjà entendu ou senti des balles siffler bien trop près de moi.

Les chasseurs que je connais ne sont pas des monstres sanguinaires assoiffés de sang. Mais ils tuent des animaux. Ils espèrent en tuer en tous cas. Et ce désir qui les anime, et le plaisir qu’ils déclarent éprouver quand il est satisfait, heurtent les consciences de la plupart des gens qui ne sont pas chasseurs.  Dès lors, les chasseurs sont amenés à se défendre et à se justifier.

La revendication d’un droit à pratiquer librement une activité qui procure du plaisir peut s’entendre dans nos sociétés libérales, mais pèse finalement peu de poids dans les débats car on peut toujours opposer un droit à un autre — ce n’est pas parce qu’on tient le fusil qu’on peut imposer son droit à celui qui demeure désarmé. Et c’est avant tout parce que ce droit à la chasse implique aussi le droit de porter une arme qu’il doit être limité (dans une société qui limite le droit à porter une arme).

L’argument qui se réclame de la tradition n’a plus bonne presse. Le peu de succès rencontré par le parti « Chasse Pêche Nature et Tradition » en témoigne. Alors qu’il avait réuni près de 4% des votants, surtout dans les régions rurales, aux élections européennes de 1989, Le parti n’a cessé de voir son électorat diminuer depuis, jusqu’à se fondre avec l’UMP à la fin de la dernière décennie. Le discours conservateur ne fait de toutes façons plus recette — c’est valable aussi bien pour les agriculteurs que les chasseurs, et pour l’ensemble du monde rural. D’abord parce que les pratiques ont changé de manière spectaculaire depuis les années 60-70, et surtout parce que l’immense majorité des intéressés eux-mêmes aspirent à la “modernité” et, à l’instar des agriculteurs, sont invités à utiliser désormais des outils à la pointe de la technologie.

Du coup, l’argument le plus populaire actuellement pour justifier l’existence de la chasse sur le sol français, reprend le discours par lequel les pouvoirs publics entendent encadrer l’activité : la chasse n’est rendue tolérable dans les sociétés occidentales qu’au prix d’une requalification de ses finalités. Désormais, Les chasseurs, comme les agriculteurs, sont considérés comme des acteurs de l’aménagement du territoire, de l’entretien du paysage et de l’environnement. Tout se passe comme si, en échange de la pérennisation de leur passe temps favori, il incombait aux chasseurs, à l’instar des agriculteurs) de prendre en charge un certain nombre de tâches relevant du bien général, c’est-à-dire de devenir des citoyens engagés, ou, dans une version plus cynique, des fonctionnaires bénévoles (le bénévolat étant ici très relatif, vu le prix que coûte le droit de pratiquer de la chasse). Ces tâches dites « indirectes », dans la mesure où la vocation initiale du chasseur n’est pas de gérer les populations animales, protéger les cultures et optimiser l’exploitation forestière, peuvent être ressentis comme des limitations à ses libertés, des contraintes auxquelles on se plie pour des raisons purement pragmatique, mais, pour bien des acteurs, elles sont intégrées dans le discours de justification des chasseurs eux-mêmes : la pratique de la chasse est légitime puisqu’elle est utile (et ce sont les pouvoirs publics qui le disent). Cette conversion des chasseurs à ces tâches indirectes s’inscrit dans ce mouvement qui, depuis la fin du siècle dernier, s’est efforcé d’impliquer les habitants des zones rurales dans la défense et la préservation des paysages et des environnements qu’ils habitent. De fait, certains acteurs, notamment les forestiers et les agriculteurs, sont en droit non seulement de réclamer des chasseurs un certain taux d’élimination du gibier (un quota maximal ou minimal négocié dans le cadre du fameux plan de chasse délivré par l’administration), mais également de percevoir des indemnités en cas de dégâts occasionnés par le gibier sur les cultures. Les fédérations de chasse et les agents de l’ONCFS tiennent aussi les statistiques les plus étendues concernant la population animale sur le territoire : le nombre de bêtes tuées, et les opérations de comptage organisées annuellement, constituent, que ça plaise ou non, des résultats qu’on aurait grand peine à obtenir par d’autres moyens.

Cela étant posé, on se demande pourquoi les amateurs d’écologie (ou les écologistes patentés) considèrent les chasseurs comme des ennemis, et pourquoi, réciproquement, les chasseurs parlent des «écolos» avec tant de mépris ? Certains chasseurs eux-mêmes sont conscients d’un déficit de communication de leur côté : bien des pratiquants ne sont pas très doués pour parler de leur passion, et, se sentant à tort ou à raison méprisés par les citadins, adoptent une attitude défensive et fermée — il faut dire qu’en face les militants anti-chasse les plus virulents occupent le champ médiatique avec un certain succès. Au niveau politique, on peut déplorer le manque de cohérence des gouvernants, qui persistent à considérer les chasseurs comme un groupe électoral à satisfaire, trimbalant la chasse d’un ministère à l’autre au gré des rapports de force supposés (l’agriculture ou l’environnement — le ministre de l’intérieur veillant sur les armes). Il me paraît au contraire évident qu’il faut, à l’avenir associer les représentants de la chasse et de la pêche aux agriculteurs, aux éleveurs, aux forestiers, et aux défenseurs de la biodiversité, afin de créer les possibilités d’un débat au terme duquel pourrait être dégagé un projet commun concernant l’aménagement des paysages et des environnements de demain. Ou bien on est sincère quand on attribue aux chasseurs des compétences dans la gestion et la connaissance des espèces, ou bien il s’agit juste d’un artifice destiné à encadrer l’activité et à faire passer la pilule de la chasse auprès du grand public. Du côté des chasseurs, outre le travail de communication, les efforts pour améliorer les comportements des pratiquants, diminuer les dérives, accepter les compromis, doivent être prolongés. Jean-Pïerre Picard, qui préside la fédération des chasseurs du Cantal a tout fait conscience de la nécessité d’un tel projet commun et ne dit pas autre chose :

« C’est un lieu commun d’écrire que la chasse a évolué, et que nous sommes passés au fil des siècles de la chasse subsistance à la chasse cueillette et aujourd’hui à la chasse gestion.
Dans le droit fil de cette évolution nous avons l’obligation de nous inscrire dans une logique de développement durable, à défaut de quoi nous ne pourrions confirmer la légitimité que nous semblons avoir retrouvée ces dernières années. Nous sommes aujourd’hui responsables, tant du point de vue juridique que sociologique et sociétal de l’avenir et de la pérennité des espèces gibier mais aussi des espèces sauvages et au delà de la qualité des milieux auxquels elles sont inféodées, en partenariat naturel avec les autres acteurs du monde rural. L’élaboration du schéma départemental de gestion cynégétique ne doit pas être vécue comme une contrainte législative et réglementaire ; c’est au contraire une chance de valoriser nos actions et de tracer une feuille de route pour l’avenir. » (Source  Plan de Chasse 2014, Cantal, Cantal.gouv.org)