En terminant la lecture de la passionnante étude d’ “histoire géographique” ou plutôt de “géographie historique” que Peter Thonemann a consacré à la Maeander Valley (Μαίανδρος, Maïandros, le Méandre, en turc : “Büyük Menderes”, le Grand Méandre), un véritable chef d’œuvre d’érudition (antique et byzantine, puisque la période couverte s’étend de l’époque hellénistique au Moyen Âge Byzantin) et d’intelligence géographique – excusez, je reprends mon souffle (et vous aussi je suppose !).

En lisant ce remarquable ouvrage donc, je tombe, page 265, sur un terme grec que j’ignorais : (h)orophylax, ὁροφύλαξ : qu’on pourrait traduire par “garde montagne”. Un village situé dans le delta du Méandre et au pied du Mont Latmos, comptait, à l’époque Byzantine, en plus du chef de village (le presbyteros), un orophylax – on connaît même le nom de deux habitants ayant occupé cette fonction : Basil, puis Kyriakos. je fais quelques recherches : ces orophylax ne sont pas du tout inconnus dans la littérature antique. Ils font partie d’un corps de métier qui ressemble à nos gendarmes, et on les associe habituellement aux gardes-frontières (les douaniers antiques en quelque sorte), aux gardes forestiers (ils sont chargés de surveiller que personne n’aille voler du bois à son propriétaire), mais c’est également à eux qu’on fait appel pour récupérer un esclave en fuite. D’une certaine manière, ils sont les ancêtres des gardes de nos parcs naturels, ou des gendarmes qui interviennent en montagne pour porter secours aux randonneurs et alpinistes mal en point (une pensée émue pour le Peloton de Gendarmerie de Montagne de Murat, à qui je dois la vie). Remarque perfide : aujourd’hui, on les imagine assez faire la chasse aux migrants qui tentent de “passer par la montagne”. On les trouve également mentionnés dans les récits qui mettent en scène les bandits qui opèrent en montagne : ils patrouillent sur le hauteurs, escortent les convois, débusquent les brigands. D’ailleurs, ma prochaine lecture antique sera consacrée au livre de Thomas Grunewald, Bandits in the Roman Empire. Myth and Reality ! (rien que ce titre, c’est déjà un rêve). On parle aussi des orophylax dans l’article d’Archibald Dunn, “The exploitation and control of woodland and scrubland in the Byzantine world”, in Byzantine and Modern Greek Studies, 1992. Encore une belle lecture à venir !

Bref.
Mais l’évènement, c’est que j’ai trouvé avec cet orophylax, ce “garde montagne”, la profession d’un des personnages de mon livre en cours, Vers l’est. J’en avais fait jusqu’alors successivement un bûcheron, un berger, un braconnier. Et bien non : il sera garde-montagne, ou plutôt, un ancien garde-montagne (étant donné qu’il n’y a plus rien à garder du tout, plus de frontières, plus de propriétés, à l’époque où se déroulent mes récits). Et je l’appellerai Basil ou Kyriakos (bon courage à mes exégètes pour deviner le pourquoi du comment – sauf s’ils lisent ce texte évidemment)