Promesse de forêts

J’ai connu quelques forêts — mais ces dernières années, j’étais plutôt un de la montagne, à parcourir les pentes et les crêtes, compagnon des chamois et mouflons, à dévaler les champs de neige.

Ici – ce que j’appelle ici désormais – collines et vallons en sont couverts — non loin au sud : Bois de la Frissonnette, Bois de la Rodde, Bois de Roure, Bois de Bérat, plus loin au sud : Bois de Mauchet, Forêt de Boisgrand, et plus loin encore, là où commence ce qui ressemble à la montagne, Les Bois Noirs, Bois de Coisse, Bois de la Recole, des bois des forêts, toujours, partout.

S’orienter là-dedans (en montagne, il y a toujours la possibilité de prendre un peu de hauteur — embrasser du regard &c. En forêt, même vallonnée comme ici, faudrait grimper aux arbres !), pas si facile. Ha ! Me perdre à nouveau — ça fait longtemps que je ne me suis pas perdu, la dernière fois c’était dans le brouillard et la tempête de neige, égaré dans tout ce blanc, la neige qui s’engouffrait dans la bouche et les narines — un cauchemar. M’en suis sorti en tombant sur une forêt. Et là, l’abri des sapins, rechausser les skis que j’avais mis sur l’épaule — je tenais plus debout — allumer une cigarette et la fumer. Quelle joie de se retrouver après s’être perdu. Pour sûr, en forêt, ces infinies forêts, je me perdrais. J’ai hâte.

Pour fêter ça, j’écoute les Waldszenen de Robert Schumann (version Izumi Tateno).

Les Bois de la Rodde
(les bois de la Rodde)

D’autres ombres

L’ombre du vieux château (privé ! — m’empêchera pas d’y grimper avec les chiens) — une maison « derrière l’église » — village bien tassé sur lui-même encerclé de collines — et de vallons, car il faut bien qu’entre deux collines coule un ruisseau, et qu’un vallon creuse son lit.

Perdu de l’altitude — non, le Cantal, pour le moment, ne me manque guère. Et j’ai trop à faire ici : explorer les environs, marcher, marcher encore (et toute la paperasse et les cartons — j’aimerais que l’ÉTAT m’oublie — filer dans la cabane au fond des bois (avec un petit étang discret si possible) ou bien le sac au dos partir ! Ce sera pour plus tard — si les dieux me prêtent vie.

Des étangs oui. Iris observant les canards décollant à son approche. Tous privés — évidemment. Des crêtes montagneuses au loin : si peu de neige cette année, quelle misère ces hivers sans neige.

À l’ombre du vieux château donc. J’ai vécu déjà — une autre vie — à l’ombre d’un château. Puis, à l’ombre d’une montagne. Quelque chose barre l’horizon. Mais, si l’on va s’y percher : l’horizon se découvre et le monde à vos pieds. Me faut au moins ça — éprouver la mesure de l’homme comme disait Ramuz.

Voilà.

Reste plus qu’à écrire maintenant. (Travailler, je l’ai assez fait cet hiver. On verra plus tard si l’envie me prend — ou la nécessité, forcément)

Au Château

Bonne année 2019

Dans le séjour, dans un coin, près de la fenêtre, il y avait cette commode en bois, dont la porte demeurait toujours entrouverte. Sur la commode, un tourne disque, à l’intérieur, un amplificateur et un lecteur à cassettes. Deux enceintes posées sur les meubles adjacents. Du matériel allemand. De bonne qualité. Solide. Quelques vinyles au pied de la commode. Un peu de tout. De la variété française, un peu de classique, mais aussi des disques de Théodorakis. Le Canto General d’après le poème de Neruda. Joan Baez. Dans mon semi-sommeil, j’entends, ritournelle incessant, la phrase mélodique écrite par Ennio Moricone et chantée par Joan Baez, Here’s to you, Nicola and Bart. La première chanson peut-être qui me soit restée dans la tête. J’ignorais tout de Sacco et Vanzetti (j’avais probablement 4 ou 5 ans quand mes parents écoutaient ce disque). Plus tard j’ai su. Oui.

La grande table du séjour était envahie de paperasse. Dans mes souvenirs, je ne peux la voir qu’ainsi, envahie de paperasse. Mes parents ne rangeaient pas, ou quand ils s’y mettaient, au rangement, ça ne durait guère longtemps. Intérieur prolétarien, famille nombreuse, maison trop petite. Promiscuité. On demeurait chacun dans nos chambres. Ni mon père ni ma mère n’avaient de bureau à eux. Je n’imagine pas aujourd’hui vivre sans une chambre à moi (comme disait Virginia Woolf). Je restais dans ma chambre. Je lisais. Et j’en sortais pour le repas du midi ou du soir, et parfois pour aller jouer dehors.

Quand Mitterand a été élu en 1981, j’avais senti une grande excitation chez mes parents et leurs amis. J’avais treize ans et baignais sans en avoir vraiment conscience dans une ambiance militante, mon père était syndicaliste, la gauche chrétienne, la CFDT, nous recevions des collègues de l’usine où il travaillait, les ouvriers semblaient remarquablement informés, avec des idées politiques affirmées, des argumentaires solides. J’écoutais. Moi j’étais écologiste avant que ce soit la mode. À cause du drame de l’Amoco Cadiz, les mouettes engluées dans le mazout, la centrale nucléaire qu’on faisait construire à Civaux, non loin de chez nous. Et, parce que je côtoyais chaque jour toute cette misère à l’école, j’avais déjà une conscience nette des inégalités sociales. Mon père était tombé au chômage quelques mois, ça l’avait complètement déprimé. Puis sa carrière a rebondi comme on dit (comme ils disent, ce sont des expressions que je préfère ne pas employer), et il est devenu cadre, la famille passant du coup de la classe prolétarienne à la classe moyenne – bien qu’avec quatre enfants à élever, en réalité, nous étions situés quelque part entre le prolétariat et la classe moyenne.

Mais j’étais déjà adolescent, et, peu après mon entrée au lycée, découvrais le milieu underground de la ville – punks, skinheads, artistes en tous genre, théâtreux, musicos, peintres maudits, écrivains – tout le monde voulait devenir écrivain ou musicien ou peintre ou comédien. J’ai fait un peu de tout, mais l’écriture m’avait déjà choisi depuis longtemps. Nous étions franchement sans espoir. Pas tous, mais les punks, oui, nous faisions profession de désespoir. Des cyniques ambulants. À la Diogène vraiment. On se cultivait, on lisait beaucoup, Lowry, Genet, Joyce – tout était à explorer. On buvait énormément. Les drogues aussi. On gâchait tout ce qu’il était possible de gâcher. Des gamins doués pour la plupart. Certains plus désespérés que d’autres. Pas que des prolétaires. Quelques fils et filles de bourgeois aussi. Ça finissait souvent mal. Quand Mitterand a été réélu en 1988, on n’y croyait plus depuis longtemps. On en avait après nos vieux, très clairement. Comme s’ils avaient trahi quelque chose, l’espoir qu’ils avaient fait naître en nous avec toutes ces belles idées politiques. Mais, disait-on, la lutte des classes est terminée. Reste plus qu’à profiter à notre tour. L’ère des Yuppies, des Jeunes cadres dynamiques. Toute cette idéologie de la réussite de merde qui nous a mené aujourd’hui, trente ans plus tard, à cette catastrophe sociale et cet abrutissement généralisé.

On avait sans doute déjà pressenti, on était comme le signe avant-coureur, nous les punks, avec notre No Future, cette manière de cogner, symboliquement surtout, sur le présent et l’avenir, de la catastrophe à venir. Et maintenant nous y sommes. Bizarrement, je suis toujours en vie. J’aurais pas cru. Sincèrement je donnais pas cher de ma peau.

Gris

Ciels uniformément gris – ciel du matin, ciel de l’après-midi, et quant au soir, la nuit fond déjà sur la Planèze bien avant l’heure du dîner, pas la peine d’en parler (quoique : les étoiles). Et quelques averses. Et ce vent de sud est.

Me lève tôt, satisfait à quelques obligations – mais à midi, je ne suis plus obligé par rien, et, dès après le repas, m’installe pour la lecture : le tome IV des Commentaires sur le Timée de Proclus, dans la traduction du Père Festugière (des interactions complexes qui lient le Vivant-en-Soi, le démiurge et la multiplicité des divinités hypercosmique et encosmiques) après quoi je m’endors un peu.

Dans l’après-midi, balade entre deux averses, sur le chemin derrière chez nous. Iris file à fond de train derrière je ne sais quoi – qui assurément bouge et se chasse. Revient dans mes pattes l’air satisfaite. Le ruisseau en contrebas du pré au sud est bien gonflé – la sécheresse des dernières semaines n’est plus qu’un souvenir. Il fait doux, trop doux pour la saison. Humide aussi.

Au retour : les sonates de Francis Poulenc. J’aime particulièrement la sonate pour hautbois et piano. Une de ces dernières œuvres (avec la sonate pour clarinette et piano). Mais aussi la sonate pour flûte et piano.

On a fixé la date du déménagement. Aurons-nous de la neige ce jour-là (en décembre donc) ?

Au printemps nous quitterons ce pays lointain (qui ne nous semble pas si lointain à nous autres, qui sommes désormais, après quinze années, un peu d’ici quand même).

Des idées se pressent. Prendre des notes, mais avec modération. On relancera la machine à écrire plus tard, au printemps, quand la saison d’hiver sera passée. En attendant, j’essaie de calmer la machine à penser. Ne pas trop. (semi-paralysie mentale en partie délibérée). S’il faisait meilleur temps dehors, j’y passerai mes journées.

Voilà une vie étrange. Je vieillis, et plus je vieillis, moins j’ai goût aux choses d’aujourd’hui. Au contraire, je me réfugie dans le passé, mes chères antiquités d’abord, piochant selon l’humeur d’Homère à Damascius (il y a de quoi faire non ? C’est là plusieurs mondes, et plus d’une culture sans doute), des musiques légèrement surannées (de la musique de chambre surtout), quelques lieders romantiques, d’inamovibles paysages (que seul le climat changeant modifie), et : caresser les chiens, jouer avec eux, manger, dormir, attendre l’hiver, la neige, et bientôt donc, partir (on ne sait pas bien où au juste).

La version de Jean-Pierre Rampal, forcément !

The Copper Top (Bill Wells & Adrian Moffat)

Je suis un fan d’Adrian Moffat depuis Arab Strap – dont j’ai écouté les albums en boucle et que j’allais voir en concert dès que j’en avais l’occasion. Par hasard, en écoutant le travail d’une musicienne amie de mon amie qui a participé à ce disque de Bill Wells et Adrian Moffat, je découvre cet album incroyablement triste et drôle et beau, Everything’s get older, et ma foi, comment vous dire, c’est exactement ça, mon dieu, en plus c’est l’automne, et il fait vraiment aujourd’hui le temps qu’on s’attend à voir en automne, les feuilles des arbres jaunissent et rougeoient et couvrent doucement les chemins derrière chez nous, je pense à des amis qui sont morts, je pense à une femme avec laquelle j’ai vécu longtemps, partie elle aussi ce printemps, je pense à ce pays que j’aime et qu’il va falloir quitter, je pense aussi à un chien, et il me manque juste un pub, boire une bière, l’alcool aussi mon dieu me manque, et ce corps qui fatigue.

Voici le texte, génial comme toujours, d’Adrian Moffat :

THE COPPER TOP

The bar’s busier than it should be on a weekday afternoon as the door swings shut behind me, but I’m the only one wearing a suit. No-one seems to notice my entrance though, I suppose they must be used to mourners in the nearest pub to the crematorium. I don’t think I could’ve coped with the wake, I had to make a quick exit to be alone with my memories, I was sick of hearing everyone else’s. I buy a pint and sit down. ‘See, the trouble with you is that you’re top heavy,’ said the tailor as he measured me up. They don’t get asked much for three-piece suits these days, so my choice was limited. I went for all-purpose black, or ‘charcoal grey’ as he called it. Looks black to me. This is the second time I’ve worn it, the first was a wedding and there’s a christening next week so I might as well get my money’s worth. Birth, love and death: the only reasons to get dressed up. I loosen my tie. Halfway through my pint and a text message from John says he’s waiting outside, sooner than I’d expected. I down what’s left and step out into the bright afternoon and get in the car. I look up and see the pub’s once brilliant copper roof has oxidized over the years and it’s now a dull, pastel green. Everything’s getting older.

 

Le site du label écossais (mythique) Chemikal Underground

Loups

L’histoire est ironique : au moment même où l’asservissement de la nature semblait achevée, que tous les êtres autrefois réputés vivants avaient été transformées en matériau et ressource, alors que la dépouille du dernier des loups pourrissait discrètement dans l’arrière-cour d’une maison de chasse bientôt laissée en plan, alors même que les derniers marécages avaient été asséchés, convertis en terrain de golf, les dernières forêts taillées en pièces pour satisfaire les besoin du marché chinois, les dernières collines rasées pour en extraire quelque métal devenu rare, à ce moment même, se produisait le dernier exode, et les populations si peu nombreuses qui fréquentaient encore les loups, les marécages, les forêts, les collines, firent procession en direction des métropoles, laissant derrière elles un champ de ruines, des bourgs et des villages abandonnés, des usines et des puits et toute sorte d’installations promis à la rouille, des troupeaux retournant à l’état sauvage, et bientôt, pas longtemps après, les loups firent leur retour, et toutes les bêtes dans leur sillage, et les clôtures et les murets de pierre, le béton lui-même, s’affaissèrent, se disloquèrent, s’enfouirent dans la terre, Ha mes amis ! Contemplons ces espaces à nouveau livrés au vivant, au cycle des générations et des corruptions, contemplons ce monde d’où l’homme s’est absenté, après qu’il ait tenté d’en exclure et le dieux et les loups, misère misère et ironie de l’histoire, prions le retour des dieux, qui ne rechignaient jamais à prendre l’apparence des bêtes, et rions au retour des loups, à la repousse des forêts, à l’extension des marécages et des narses, au déferlement rageur des torrents qui creusent à nouveau leur chemin comme ils l’entendent, et rions à la vengeance des arbres et des rochers dont la vigueur est telle que nul vestige du monde humai ne leur résiste, et réjouissons-nous d’admirer comment, surgissant de la terre, ils repoussent les murs, élargissant les failles, insinuant des racines, disloquant des fondations, effondrant des poutres porteuses. Voici qu’à nouveau sur ces hauteurs et les plateaux en contrebas règne l’animal, et que le loup rôde autour de notre refuge : protégeons nos chèvres et veillons les uns sur les autres, mais laissons les loups à leur affaire, apprécions leur présence comme il se doit, comme ils se font à la nôtre. Il y a suffisamment de proies alentours pour qu’en bonne entente nous vivions ensemble frayant les mêmes sentes et traversant les mêmes sous-bois. Gardons nos fusils et nos crocs pour les bipèdes inopportuns qui, sait-on jamais, venaient à pointer le bout de leur casquette par ici. Soyons-nous mêmes des loups pour l’homme, adoptant pareille vigilance, prompts à nous cacher, à tendre pièges et embuscades, sachant repousser l’assaillant. Devenons à notre tour collines, et rochers, arbres et marécages : faisons obstacle, empêchons les progressions, dissuadons les creuseurs de terre, les aménageurs de pentes, ceux qui éradiquent, expulsent et arasent, sachons les tenir à merci, soyons dignes des anciens montagnards réputés si farouches et si inaccessibles, les carnouques qui firent aux grecs un enfer, du haut de nos promontoires, scrutons le col et ses alentours avec nos yeux perçants.

I spent the day in bed

Le nouveau single du vénérable Morrissey, avec la musique et les textes duquel j’ai grandi, est de sortie : I spent the day in bed.

 

Musicalement, c’est pas ce que j’écoute en ce moment comme on dit poliment, mais le texte, ha !! Voilà du revigorant, du subversif, et d’ailleurs, je retourne me coucher. (spécial dédicace to E. Macron et ses admirateurs – tiens, en lisant Hérodote, j’ai découvert qu’il existait au temps des perses un peuple d’Asie mineure qu’on appelait les Macrons, si ! Alors évidemment, on se demande pourquoi un type comme moi, qui ferait mieux d’aller chercher un emploi, passe le plus clair de son temps à lire des écrivains grecs, on se demande hein. Ha j’adore cette phrase dans la chanson de Morrisey : « I’m not my type but I love my bed »)

 

[Verse 1]
Spent the day in bed
Very happy I did, yes
I spent the day in bed
As the workers stay enslaved
I spent the day in bed
I’m not my type, but
I love my bed
And I recommend that you

[Chorus]
Stop watching the news!
Because the news contrives to frighten you
To make you feel small and alone
To make you feel that your mind isn’t your own

[Verse 2]
I spent the day in bed
It’s a consolation
When all my dreams
Are perfectly legal
In sheets for which I paid
I am now laid
And I recommend to all of my friends that they

[Chorus]
Stop watching the news!
Because the news contrives to frighten you
To make you feel small and alone
To make you feel that your mind isn’t your own

[Bridge]
Oh time, do as I wish
Time, do as I wish
Oh time, do as I wish
Time, do as I wish
Oh time, do as I wish
Time, do as I wish
Oh time, do as I wish
Do as I wish

[Verse 3]
I spent the day in bed
You can please yourself
But, I spent the day in bed
Pillows like pillars
Life ends in death
So, there’s nothing wrong with
Being good to yourself
Be good to yourself for once!

[Outro]
And no bus, no boss, no rain, no train
No bus, no boss, no rain, no train
No bus, no boss, no rain, no train
No emasculation, no castration
No highway, freeway, motorway
No bus, no boss, no rain, no train
No bus, no boss, no rain, no train
No bus, no boss, no rain, no train

 

Et quelques images en guise d’annonce de l’album qui devrait pas tarder :

 

Pas invité

À chaque fois j’ai buté sur le seuil de la porte du grand salon.

Franchir la clôture : aucun problème, je me glisse par en-dessous, me faufile par les interstices, m’accroche aux grilles et me hissent au-dessus. Resquiller, ça me connaît.

Travers un jardin, c’est mon domaine, je marche d’un pas mal assuré, un peu tremblant, mais tout de même, on y arrive.

Gravir les escaliers qui mènent au perron de la maison – une vaste maison bourgeoise aux allures de manoir, avec des ailes entières réservées à de pléthoriques bibliothèques –, se faire accueillir par le majordome, devant lequel je m’incline comme s’il était le maître de maison – méprise inévitable comme on ignore les us et les coutumes en ces lieux –, déposer mes affaires en s’efforçant de calmer l’angoisse, se montrer plus fébrile qu’il ne faudrait, bafouiller et rougir devant les domestiques qui m’accompagnent le long du vestibule, puis d’un premier couloir, remplir les formulaires adéquats, puis d’autres formulaires, jusqu’ici, bon an mal an, je m’en sors.

Mais toujours, devant la porte d’entrée du salon, de l’autre côté de laquelle j’entends ces voix savantes, et devine leurs bonnes manières et leur à-propos, je suis condamné à faire le planton.

La porte ne s’est jamais ouverte. Elle ne s’ouvre jamais. Parfois, tout de même, elle s’entrouvre, juste assez pour me permettre d’apprécier les réjouissances de l’esprit auxquelles on s’adonne. Mais jamais non jamais elle ne s’ouvre suffisamment pour me laisser entrer.

Et me voilà. Plongé dans l’expectative, désespérant bientôt, me morfondant plutôt, un paquet de manuscrits à la main, jusqu’à ce qu’une ombre se glisse discrètement derrière moi et qu’une main avec tendresse, et non sans pitié, m’invite à la suivre. Après quoi nous voilà, l’ombre, la main et moi, quittant le vestibule et traversant à nouveau le jardin, désormais bercé par l’obscurité du soir, car il se fait tard, et toujours, trop tard, nous enfonçant doucement dans un petit bois de sapin que je n’avais pas remarqué à l’aller, qui ressemble au bois de sapin de mon enfance, coincé entre les immeubles de la cité où j’ai grandi, et la main me guide à travers le petit bois devenu forêt, et nous distinguons maintenant les murs clairs d’une minuscule chaumière, et une voix, qui appartient sans doute à cette main bienveillante, me dit : « Nous sommes arrivés. ».

Je reconnais la dépendance où logent habituellement les domestiques, bâtisse dont ma grand-mère m’avait parlé, car elle était dans sa jeunesse domestique, au service d’un quelconque châtelain.

Mes affaires sont déjà là, posées sur le palier. Mes cartons remplis de carnets noircis d’une écriture grossière, étrangement, m’ont précédé. J’ai cette pensée, tandis que je franchis sans hésitation le seuil de cette maison, que d’une certaine manière ma vie aussi m’a précédé ici, dans la demeure réservée aux domestiques, j’étais attendu, alors que dans la demeure principale, celle des propriétaires, je n’avais pas été réellement invité, mais j’ignorais qu’une invitation fut nécessaire, c’est pourquoi, à cause de cette naïveté, je m’obstinais à m’y faire admettre. Je crois avoir compris désormais, et me jure à moi-même qu’à partir de maintenant, je me tiendrais sagement au seuil de la maison des domestiques, me contentant d’observer le bois de sapin qui ressemble tant à celui de mon enfance, et qui me tiendra lieu de monde.

Mais que de temps perdu ! Que de temps perdu !